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L'hommage

Diego Maradona dans la lucarne

La vie de Maradona a suivi un parcours si inattendu que même sa mort, le 25 novembre, à 60 ans, défie tous les scénarios: son médecin personnel a été inculpé dimanche pour homicide involontaire. Un dernier rebondissement qui ajoute à l’impossibilité, pour tous les arts qu’il a pourtant abondamment inspirés, d’enfermer le personnage. Retour sur l’insaisissable.

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En 2008, en plein Festival de Cannes, devant une nuée de photographes ravis, Maradona se livre à quelques jonglages comme la Croisette n’en a pas vu souvent. keystone-sda.ch

«Tu vas me manquer, Diego, mais, pour moi, tu n’es pas mort. Je n’ai pas les mots pour exprimer ce que je ressens.» Mercredi, sur son compte Instagram, Eric Cantona est resté sans voix. Et quelques minutes après ce premier message, Eric the King, comme l’ont surnommé les Britanniques après ses exploits à Manchester United entre 1992 et 1997, a ajouté une autre larme sur son compte: «Johan Cruyff, et maintenant Diego Maradona. Le football que j’aime n’existe plus.»

Le fait que Cantona le poète soit muet, lui, l’ami des mouettes et unique légende de l’histoire du ballon rond à avoir réussi une reconversion artistique en devenant acteur et producteur, n’est pas anodin. Les mots n’ont pas eu de prise sur le personnage Maradona. Pas plus que les images. Même Pelé, pleurant lui aussi sur Instagram «un grand ami» et «une légende», n’a pu que souhaiter, «un jour, jouer au football ensemble au Ciel». Avec Cantona, Pelé est l’unique footballeur qui a réussi quelques apparitions sur les écrans après les retransmissions de matchs, particulièrement dans l’étonnant «A nous la victoire», de John Huston, en 1981: le génie brésilien y côtoyait Stallone, Michael Caine, Max von Sydow sur le terrain d’une partie opposant des prisonniers de guerre à une équipe de soldats nazis.

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La dernière photo de Diego, le 11 novembre: avec son médecin Leopoldo Luque, peu avant de quitter l’hôpital où celui-ci l’a opéré d’un hématome à la tête. Peu appréciée par la famille, l’image créera la polémique. AFP

Diego Maradona n’a pas eu besoin de personnages. Il en était un dont l’histoire, si commune, est celle de l’enfant pauvre devenu un dieu vivant, des quartiers pauvres de Buenos Aires à l’icône née en remportant la Coupe du monde 1986. Il était aussi et surtout le destin en dents de scie vertigineuses et effrayantes d’un homme exceptionnel qui a systématiquement détruit ses succès en laissant ses démons l’envahir, pour mieux rebondir vers un nouvel exploit, avant de retomber, et ainsi de suite. Six décennies à la Rocky (qui perdait son combat dans le premier film) avec même pas un happy end au bout du chemin. Un destin qui ne pouvait qu’attirer les artistes, mais qui n’a cessé de leur infliger des petits ponts et autres dribbles impitoyables.

«Si j’étais Maradona, je n’aurais jamais tort (...) / Si j’étais Maradona, je déploierais la mondovision / Pour crier à la FIFA qu’ils sont le grand voleur (...) / Si j’étais Maradona, je vivrais comme lui / Parce que le monde est un ballon, à la surface duquel tu vis / Si j’étais Maradona, devant n’importe quelle merde, je n’aurais jamais tort.» Les mots. Ceux de Manu Chao dans la chanson «La vida tombola» (la vie loterie) sont probablement parmi les seuls qui ont réussi à saisir vraiment le personnage. Une légende si immense que toutes les excuses étaient possibles.

Ses liens avec la Camorra italienne ou les cartels mexicains? Les gags entendus après l’annonce de son décès sur le fait que l’Argentine allait sans doute moins le pleurer que la Colombie parce que son absence sur le marché de la cocaïne allait faire chuter le PIB du pays? Maradona n’avait jamais tort. Il a même eu ses hymnes: «Maradona è megl ’e Pelé» (Maradona est meilleur que Pelé) du chanteur italien Emilio Campassi en 1984, ou «La mano de Dios» (sur la fameuse «main de Dieu») de l’Argentin Rodrigo en 2000.

Il y avait tout chez cette figure sociale, politique et culturelle pour attirer également les cinéastes. Mais ils s’y sont cassé les dents les uns après les autres. Pour toutes celles et tous ceux qui y étaient, la présentation de Maradona par Kusturica à Cannes en 2008 reste un sommet de cette impossibilité à enfermer Diego, «El Pibe de Oro», le gamin en or, dans une lucarne, fût-elle de grand écran. Lors du concert donné, après la projection, par le cinéaste Emir Kusturica dans un champ sur les hauteurs de la Croisette, la foule des happy few, encore sous le charme de cette guest-star qui avait fait voltiger un ballon sur le tapis rouge quelques heures plus tôt, n’attendait que l’apparition du dieu vivant sur scène. Et l’apparition fut aussi brève qu’inoubliable: Diego, en état second, avait fini par rejoindre Emir pour un pas de danse endiablé et puis voilà. Un petit tour et puis s’en va. Plus fort que la musique. Plus grand que le cinéma. Même pété comme un coing.

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Emir Kusturica avec Diego Maradona lors du Festival de Cannes, en mai 2008. Cette année-là, le cinéaste serbe consacre un film controversé à l’idole argentine, «Maradona by Kusturica». keystone-sda.ch

Le triste spectacle de Kusturica, pourtant en son royaume puisqu’il était l’un des rares cinéastes à avoir remporté deux Palmes d’or (pour «Papa est en voyage d’affaires», en 1985, et «Underground», en 1995), moulinant sa fanfare balkanique comme un beau diable alors que la foule n’attendait que le jeu de jambes de Maradona (et quel jeu de jambes!), ne pouvait que renvoyer aux propos du cinéaste, comme un constat d’échec sur son propre film, lors de la conférence de presse tenue plus tôt dans la journée dans le Palais des festivals: «Ce qui m’a intéressé dans le cas de Maradona est que, après avoir été placé au plus haut puis être tombé au plus bas, il est de plus en plus populaire. Comment quelqu’un peut-il se détruire complètement après avoir été un tel champion? Ou le contraire. C’est quelqu’un qui a du plaisir à savourer sa popularité, mais qui ne réussissait pas à partager des moments avec ses filles quand elles étaient petites [...]. Le cas de Maradona est exemplaire: celui d’un homme qui est un gagneur, qui a du succès, mais à qui cela ne donne aucune qualité de vie particulière. C’est un enfant terrible, dans tous les sens du terme.»

Un homme plus grand que n’importe quel écran. Absolument pas prêt à se laisser feinter par un réalisateur. La fiction ou le film biographique? Jamais de la vie. Le documentaire, à la limite, mais dont Diego a toujours déterminé les limites.

Milieu des années 2010. Après avoir consacré des documentaires remarqués à des étoiles éteintes trop tôt – le champion automobile Ayrton Senna dans «Senna», en 2010, et la chanteuse Amy Whinehouse dans «Amy», en 2015 –, le cinéaste Asif Kapadia accepte, trop heureux de pouvoir enfin se consacrer à une personnalité vivante, d’empoigner la proposition du producteur Paul Martin: faire quelque chose avec les 500 heures d’images enregistrées, dès le début des années 1980, par l’agent de Maradona à l’époque. Argentine, Barcelone, Naples, des minutes et des minutes inédites: tout y est. Le film, «Diego Maradona», le meilleur qui soit sur le grand Diego, sera une exploitation de ces archives, particulièrement la période napolitaine, avec, en voix off, la voix de Maradona.

Après un an et demi de montage et d’enquête, Asif Kapadia prend rendez-vous avec son sujet. Première convocation à Dubaï. Maradona vit alors sur le Palmier, ce quartier richissime construit sur la mer. Mais le footballeur repousse sans cesse la rencontre. Au bout de quelques jours, il consent une discussion de cinq minutes, où il est convenu de trois entretiens de trois heures (qui se transformeront en davantage d’interviews, car Maradona ne parvient pas à se concentrer au-delà d’une heure et demie).

Direction l’Argentine quelques mois plus tard. Sauf que la rencontre est de nouveau reportée. Avec son équipe, Kapadia attend à l’hôtel une bonne semaine. «Il s’agissait donc clairement de Maradona, confiera le cinéaste au quotidien Le Temps lors de la présentation de son film à Locarno, en 2019, d’une star qui vous demande de venir en Argentine, puis vous fait patienter dans votre chambre d’hôtel pour vous faire comprendre qu’il est important. Une année plus tard, il se trouvait ailleurs, il y avait moins de monde autour de lui, et là, j’ai eu l’impression de rencontrer Diego. J’ai alors réalisé que je me trouvais face à une personne qui n’était pas celle sur laquelle je faisais un film. Le personnage de mon film n’existait plus. C’était un mythe, une légende. Le Maradona qui est arrivé à Naples en 1984 était un gamin innocent et vulnérable, tandis que celui avec qui je parlais approchait de la soixantaine, était mort plusieurs fois, mais a toujours ressuscité.»

C’est ainsi que le film «Diego Maradona» l’a presque, et enfin, saisi. Voyez plutôt ce documentaire. Ce fut donc l’histoire d’un homme au destin exceptionnel qui n’a jamais rien regretté, qui n’a jamais avoué ses erreurs, qui a toujours eu raison parce que c’étaient les autres qui avaient tort. «Si j’étais Maradona, chante Manu Chao, devant n’importe quelle merde, je n’aurais jamais tort.»

* Directeur artistique du Festival international de films de Fribourg


L'éditorial: Diego, libre dans sa tête...

Par Christian Rappaz

Plus qu’un parolier de génie, Michel Jean Hamburger, alias Michel Berger, était-il un visionnaire? Les paroles de sa chanson «Diego, libre dans sa tête» sont en tout cas d’une troublante actualité à l’heure où le plus illustre des Diego de l’histoire a définitivement quitté l’aire de jeux. Simple coïncidence, puisque l’œuvre rendue célèbre par Johnny résonne bien avant que le numéro 10 d’Argentinos Juniors devienne «D10S». La chanson figurant sur l’album… «Voyou» dénonce la répression exercée par les dictatures d’Amérique latine en faisant l’apologie de Diego, un opposant emprisonné «pour quelques mots qu’il pensait si fort».

L’analogie s’arrête là. Parce que le dieu du football, écorché vif et idole déchue, ne se contentait pas de ruminer sa colère et sa révolte dans ses pires moments de délire. Il la hurlait, bras levés tatoués des visages du Che et de Fidel Castro (sur le mollet, lui), en guise d’étendard. Car malgré son statut divin et sa notoriété planétaire, Diego Armando Maradona, quatrième d’une fratrie de six, est en réalité toujours resté l’enfant du bidonville de Villa Fiorito, dans la banlieue de Buenos Aires, où il a grandi et a forgé sa légende.

Adulé et pardonné de tout malgré sa magistrale interprétation style «Grandeur et décadence», Maradona demeurera à ce titre et à jamais le symbole de la revanche des pauvres, le modèle affectif des laissés pour compte, qu’il emmenait avec lui dans la victoire. Plus que le génie du ballon, c’est le dépositaire de cette mission par procuration que pleurent aujourd’hui les peuples d’Argentine et d’ailleurs. Là où certains tenants de la morale et de l’éthique sportives s’émeuvent de voir un but marqué du sceau de la tricherie être assimilé à un geste christique, beaucoup d’autres voient la main de Diego et son but d’anthologie qui suivit face à l’Angleterre comme le juste retour des choses de la vie. Pour eux, la main de Maradona n’est ni plus ni moins que les mains coupées par les colons punissant les voleurs, les démunis, les sans rien.

Alors que le monde est perpétuellement en quête d’exemples à suivre, le modèle de l’homme ou de la femme parfaits, à l’évidence, ne suffit plus. La sanctification de Diego Maradona, héros sportif mais être humain plongé dans le déclin le plus profond, l’atteste…


Par Thierry Jobin* publié 01.12.2020
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