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© David Wagnières

Le docteur du plus vieux tilleul romand

Publié vendredi 2 août 2019 à 15:28
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Publié vendredi 2 août 2019 à 15:28 
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A Marchissy (VD), le deuxième plus vieux tilleul de Suisse a besoin de soins pour poursuivre son existence démarrée au XIVe siècle. Un éminent spécialiste des arbres anciens est venu à son chevet la semaine dernière.
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Spécialiste des arbres anciens, le soigneur Martin Erb s’active au chevet du vieux tilleul de Marchissy, petit village du pied du Jura vaudois sur la route qui monte au col du Marchairuz. Avec son tronc d’une circonférence de 10,95m. et sa hauteur de près de 20m., ce tilleul à grandes feuilles (Tilia platyphyllos) est le deuxième plus grand du pays après celui de Linn, sur la commune de Bözberg, en Argovie. Il est aussi l’un des plus anciens, un vieillard de quelque 700 ans estime le spécialiste en absence de toute preuve écrite.

Témoin des guerres de Bourgogne

Ainsi le vénérable aurait été planté à l’époque où les montagnards des futurs premiers cantons infligeaient au cours de la bataille de Morgarten (1315) une cuisante défaite aux soldats de la famille de Habsbourg. A cette époque, Marchissy, comme tout le Pays de Vaud, appartient à la maison de Savoie. Et, en 1475, ce tilleul a dû voir les soldats des cantons de Berne, de Fribourg et de Soleure envahir la région et déclencher les guerres de Bourgogne... Quatre siècles plus tard, en 1825, le vieil arbre survivra encore à l’incendie du village.

David Wagnières
Adossé à la petite église de Marchissy, l’arbre aurait été planté au début du XIVe siècle.

Municipal responsable des eaux et des constructions, Jean-Claude Bays s’est vu, en outre, confier la surveillance de ce monument. «J’admire le tilleul tous les jours depuis vingt-cinq ans, mais je ne m’étais jamais posé autant de questions à son sujet. C’est vraiment passionnant!» A la suite d’une visite de la municipalité à Linn et à son tilleul s’est posée la question de la santé de celui de Marchissy. «On regardait souvent notre tilleul, mais on ne levait pas suffisamment la tête…»

DR
Le tilleul de Marchissy sur une carte postale datée du 14 juillet 1906.

Si le diagnostic du «Baumdoktor» Erb souligne la bonne santé générale du vieil arbre, il relève aussi les faiblesses qui pourraient diminuer sa longévité, qui peut atteindre 1000 ans pour cette espèce. «Sa couronne manque un peu de feuillage et environ 30% de la circonférence du tronc est morte.»

Dégageant soigneusement sa base, le spécialiste y sélectionne les meilleurs parmi les nombreux rejets qui jaillissent à son pied. «Ils sont les signes que l’arbre veut vivre!» Et ces jeunes pousses, qu’il lie ensemble comme on plantait autrefois quatre ou cinq arbres appelés à ne former plus tard qu’un seul tronc, pourraient assurer la relève en cas de problèmes graves.

David Wagnières
Le béton coulé dans les années 1950 pour boucher un trou dans le tronc sera prochainement remplacé par une grille.

Du soin bio et du compost

Aussi sûr que les parties mortes de l’arbre ne peuvent plus se défendre, elles sont la porte d’entrée de toutes sortes de maladies et, en l’occurrence, la porte ouverte à une invasion de fistuline hépatique, un champignon que l’on appelle aussi langue-de-bœuf dès lors qu’on le cuisine. Pour s’en débarrasser, les soigneurs auront recours à un autre champignon, Trichoderma harzianum, qui produit des substances empêchant le développement de certains champignons pathogènes.

Selon la même philosophie d’une approche biologique des traitements, le tilleul de Marchissy recevra d’ici à la fin de l’année des compléments nutritifs sous forme d’un compost spécial, constitué exclusivement à partir de matière ligneuse.

Adossé à la petite église, à quelques mètres seulement de la route, l’arbre pourrait bien avoir déployé ses racines (qui poussent plutôt à plat) jusque dans le cimetière voisin. «Mais nous n’avons jamais reçu de plainte de ses occupants», rassure le municipal!

David Wagnières
Les rejets, soigneusement conservés par le soigneur, sont la preuve de la vitalité du vieil arbre.

Délicate opération «liberté»

Inspectant jusqu’au sommet de l’arbre, deux jeunes grimpeurs élagueurs s’activent à faire tomber les branches mortes. Agiles comme des singes, ils travaillent aussi – pourquoi pas la tête en bas! – à débarrasser l’arbre de tout le gui qui l’a envahi et qui lui vole beaucoup d’eau et de nutriments.

Pour la même raison, les soigneurs d’arbres avaient projeté de libérer le tilleul de tout le lierre qui le colonise. Comme l’opération fragilise l’écorce à laquelle la plante parasite est accrochée et compte tenu de la chaleur caniculaire, la décision a été prise de remettre l’opération à des jours meilleurs.

Même report pour le libérer du bouchon de béton qui fut coulé en son centre dans les années 1950. «C’était une pratique courante à l’époque, on pensait bien faire.» Sitôt que le temps le permettra, on fixera à la place une solide grille pour empêcher les enfants et les animaux de se glisser à l’intérieur. Parce que, à le regarder de plus près, les spécialistes font remarquer que l’arbre est creux et que ce qui fut son tronc central a, pour une raison inconnue (foudre, maladie, incendie?), totalement disparu.

David Wagnières
Grimpeur élagueur, Johann Walter s’est occupé de débarrasser l’arbre de tout le gui qui l’envahit. A droite, un des haubans qui soutiennent le tilleul.

Amour, fidélité et justice

Comme les plus vaillants vieillards ne se déplacent pas sans leur canne, le tilleul de Marchissy est aussi équipé d’une béquille pour le soulager du poids de sa plus grosse branche. Pour prévenir toute chute intempestive, la vingtaine de haubans qui soutiennent déjà son squelette devront aussi être consolidés.

L’un après l’autre, ces différents travaux devraient s’étaler sur une période de quatre ans pour un budget de 18'695 francs. Comme la commune de 480 habitants craint de ne pas pouvoir dégager une telle somme, elle fait appel à la générosité privée et publique pour mener à bien ces gros travaux d’entretien.

Avec ses belles feuilles en forme de cœur, le parfum délicat de ses fruits, le tilleul est, depuis les temps mythologiques, un symbole de l’amour et de la fidélité. En Suisse comme en Allemagne, il était aussi d’usage de rendre la justice sous son ramage. Par amour, par fidélité et pour la justice, il faut sauver le vieux tilleul de Marchissy.

David Wagnières
Martin Erb (en rouge) et son équipe, en pleine intervention.

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