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© Didier Martenet/L'illustre

Dominique Giroud : «Pour tous, je suis le diable»

Publié mercredi 30 mai 2018 à 00:00
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Publié mercredi 30 mai 2018 à 00:00 
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Miné par les affaires, l’encaveur valaisan sort enfin du silence et livre sa vérité. On le disait au bord de la ruine, il rebondit sans faire de bruit. Mais qui est donc ce personnage dont l’interminable saga judiciaire, qu’il perde ou qu’il gagne, tient toujours le public en haleine? Portrait à domicile.
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C’est l’homme qui défraie la chronique valaisanne depuis six ans. Son nom est partout, revient dans toutes les conversations, s’affiche dans les journaux.

Mois après mois, les épisodes de la saga politico-judiciaire de ce vigneron valaisan tiennent le public en haleine. Et depuis des années, il s’est même muré dans le silence, refusant obstinément de rencontrer la presse, faisant parler les autres à sa place, dans une espèce de fatalisme. Fraudeur, escroc, magouilleur? Il laisse dire, le plus souvent. Mais qui est donc ce personnage qui sent le soufre? Que cache-t-il vraiment?

Il a finalement accepté d’entrouvrir sa porte. Quand on lui a fait part de notre désir de pouvoir le rencontrer, Dominique Giroud a hésité. «A quoi bon? Je suis le diable pour tout le monde, on me présente ainsi depuis des années dans les médias, qu’est-ce que ça va bien changer?» lâcha-t-il. Puis il s’est laissé convaincre, précisant d’entrée qu’il tenait à dire sa vérité seul, sans porte-voix. C’est d’ailleurs la seule condition que nous avions posée: pour que ces rencontres ne soient source d’aucune influence ou pression extérieure, son omniprésent conseiller en communication ne devait pas être informé de notre démarche et de nos entretiens. Exigence acceptée par l’intéressé.

Enfance africaine. Dominique Giroud est né au Tchad le 4 février 1971, d’une mère jurassienne et d’un père valaisan qui travaillait pour la coopération agricole suisse. Il a ensuite grandi à Madagascar, avant de revenir en Valais à l’âge de 7 ans.

En approchant de Valère et de Tourbillon, on ne peut s’empêcher d’y penser: vilipendé comme il a l’a été, qui aurait résisté, à part Giroud, avec une telle faculté de résilience? A la sortie de Sion, sur la route de Nendaz, l’imposante cave du Château Constellation – rebaptisée ainsi en pleine tourmente, le label Giroud étant devenu trop négatif sur un plan commercial. Au dernier étage, le bureau panoramique du maître des lieux, avec ses grandes baies vitrées dominant la plaine du Rhône et les sommets valaisans. Dominique Giroud apparaît enfin, couché sur son canapé. C’est un homme blessé, au propre comme au figuré: une minerve lui enserre le cou, la sixième cervicale touchée. «J’ai failli y passer le 15 avril dernier, à Aproz, quand une de mes vaches d’Hérens m’a envoyé valser en l’air; elle a essayé de me tordre le cou mais elle n’a pas réussi, rigole-t-il. A un millimètre près, j’étais tétraplégique, m’ont dit les médecins à l’hôpital.» Une vraie baraka.

La chance, il n’en a plus eu depuis si longtemps. Mais il ne cherche même pas à ce qu’on le plaigne, ne s’érige pas en victime, mû par une foi inoxydable, à toute épreuve. «Je crois en la providence», murmure ce papa de cinq enfants – trois filles et deux garçons. «Je prends la vie comme elle vient, je ne me suis jamais révolté face à tout ce que j’ai traversé, que je ne souhaite à personne. Je ne suis, je le sais, qu’un instrument au service des autres.»

Didier Martenet/L'illustre
Entre amis. Raclette à Saint-Pierre-de-Clages avec quelques proches, dont son père, François Giroud (à droite), retraité à Chamoson, et son vieil ami Régis Udressy, garagiste à Collombey. Sur la table, du vin de la cave de Giroud, inévitablement.



Foi et fendant

Résumons pour ceux qui auraient manqué le début. Alors jeune encaveur qui vient de monter sa propre entreprise, l’homme s’est fait connaître en 1997 en publiant une campagne d’affichage contre l’avortement, puis en 2001 en s’opposant à la GayPride à Sion. Fidèle de la Fraternité Saint Pie X d’Ecône, alors âgé de 27 ans, il endosse un peu le rôle du kamikaze, s’improvisant porte-parole de la veuve et de l’orphelin sur le devant de la scène. Des prises de position qualifiées d’homophobes qui passent évidemment mal. Le Valais a certes des racines catholiques, mais peine cependant dans sa grande majorité à comprendre les différents courants traditionalistes et ses combats d’arrière-garde loin du monde moderne. Un peu seul contre tous, Giroud se prend une première fois les pieds dans le tapis mais c’est sa foi, et il reste persuadé aujourd’hui que ceux qui ne partagent pas ses idées lui ont pardonné. Il en parle encore aujourd’hui avec candeur, d’une manière presque enfantine, désarmante. «Beaucoup de gens m’ont dit que c’était le commencement de mes ennuis», lâche-t-il. Assurément du pain bénit pour ses contempteurs, devenant presque un gibier trop facile à abattre, dans ce Valais avec son lot de passions politiques, d’arrangements entre amis, de trahisons, d’inimitiés tenaces et de soirées forcément homériques où tout se fait, se brasse et se redéfait. Et personne ne va bien sûr se priver de casser du Giroud.

Et puis, tout est allé trop vite pour ce fils de vigneron né au Tchad, ayant grandi à Madagascar, parti de rien, monté trop haut. Sa réussite est insolente, passant d’un chiffre d’affaires de 850 000 francs en 1997 à 56 millions dix ans plus tard. Ça ne plaît pas. Et tout se déglingue davantage encore… En 2009, on le soupçonne d’avoir mélangé du fendant dans 100 000 bouteilles de Saint-Saphorin. Une enquête est ouverte. Il est blanchi par la justice, cinq ans plus tard. Mais tous ces millions qui pleuvent sur la cave Giroud deviennent forcément suspects. Et ce n’est pas tout faux non plus: Giroud se retrouve un bon matin dans l’œil du cyclone du fisc. Redressement fiscal conséquent. Giroud a caché des recettes et dissimulé des revenus totalisant 10,6 millions de francs entre 2003 et 2010. Il doit passer à la caisse pour environ 6 millions. «J’ai fait des erreurs, reconnaît Dominique Giroud, je l’ai dit aux autorités, je m’en suis excusé. Essayer d’éviter le fisc n’a pas été la chose la plus intelligente que j’ai faite, c’est certain. Là, j’ai été trop loin. Mais quand il s’agit de moi, la miséricorde n’existe pas, on m’attaque de toutes parts.» Et d’esquisser un sourire, un peu gêné, avant de rebondir par une pirouette bien à lui de son inimitable accent valaisan, en mangeant ses mots: «Et puis, César n’a pas eu tous ses sesterces en un seul jour, hein?…» Voilà sa marque de fabrique: l’humour, qui lui permet toujours de s’en sortir.

Point d’orgue de sa carrière judiciaire, si l’on peut dire: l’affaire dite du piratage informatique. Sur les conseils et par l’entremise d’un détective privé et d’un ancien fonctionnaire fédéral, Giroud aurait mandaté un hackeur professionnel aux fins de pirater les ordinateurs de deux journalistes à la RTS et au Temps, selon le Ministère public genevois. Le but de ces manœuvres, toujours selon le parquet, était d’identifier une ou des sources de fuites relayées par ces deux journalistes. Mais c’est d’abord pour Giroud l’histoire d’une trahison d’un de ses proches. Cette affaire fit et fait toujours grand bruit, et n’est toujours pas jugée. Le procès devait s’ouvrir prochainement. Mais, coup de théâtre, le Tribunal de police vient de renvoyer lundi sa copie au Ministère public, estimant que le dossier n’était pas suffisamment instruit. Giroud se défend: «Oui, on avait imaginé tenter un piratage informatique, c’était une de nos stratégies – aux Etats-Unis, ce genre de procédé est courant. On me l’a proposé, mais je n’ai jamais donné le OK de le faire. Mettez-vous à ma place: quand vous êtes attaqué sans relâche, vous essayez de savoir d’où viennent les coups, non?»

Mais il a déjà gagné un round, et pas des moindres, en mars dernier, en faisant condamner la RTS par le Tribunal fédéral. Pour les juges, le Temps présent consacré à Dominique Giroud diffusé en 2015 était «tendancieux», n’a pas présenté les faits «de manière complète et fidèle», le présentant aussi «de manière récurrente comme un être sans scrupules».

Didier Martenet/L'illustre
Sur les hauteurs, Dominique Giroud n’a pas froid aux yeux quand il retrouve la vache d’Hérens qui a failli le rendre tétraplégique le 15 avril dernier. Elle s’appelle Teron, pèse 720 kilos et est âgée de 7 ans et demi. «Ce sera la prochaine reine du…

Reste encore une affaire qui lui colle aux basques: celle des cuvées coupées aux hectolitres de vin argentin, révélée récemment par la presse. «Tout est faux de A à Z, plaide-t-il, je réussirai à prouver que je suis étranger à ce dossier. L’article était truffé de conditionnels mais ça m’a fait des dégâts énormes. J’ai déposé une plainte contre Christophe Darbellay et Yvan Aymon, le président de l’IVV (Interprofession de la vigne et du vin du Valais). J’ai appris plus tard que ce vin argentin avait fini dans certaines caves en vin de cuisine ou pour faire du vin chaud, mais pas dans la mienne.» Voilà, il vient de désigner le nom de la personne qui, à ses yeux, est à l’origine de beaucoup de ses tourments: «Darbellay voulait accéder au Conseil d’Etat valaisan. Pour y parvenir, il devait écarter le titulaire, Maurice Tornay, avec lequel j’avais eu des liens professionnels antérieurs. J’ai donc pris tout ça dans la poire, je n’ai été là-dedans que la victime collatérale d’une intrigue politique…»

C’est l’heure du repas. Direction Saint-Pierre-de-Clages, à côté de Chamoson, dans une vieille auberge familiale, La Pinte. Le royaume de Giroud. Il y a là ses amis, ses fidèles de toujours, venus partager une raclette. On y parle de tout, du bon vieux temps, de la vie, du vin, du Valais, mais pas des sujets qui fâchent. A peine si la candidature de Sion 2026, qui divise tout le canton, y est évoquée. On ne polémique pas, on veut juste passer du bon temps. A table, son père, François Giroud, sa pipe vissée au coin des lèvres. Parti fumer dehors, il raconte son fils avec tendresse. «Comme père, je souffre évidemment de tout ce qui lui arrive, ce n’est pas un mauvais garçon, vous savez», lâche-t-il. Et, inévitablement, la foi de son fils roule dans la conversation. «Ce n’est pas ma tasse de thé, mais c’est sa vie, dit-il, je la respecte.»

​Sans rancune.Sur les hauteurs, Dominique Giroud n’a pas froid aux yeux quand il retrouve la vache d’Hérens qui a failli le rendre tétraplégique le 15 avril dernier. Elle s’appelle Teron, pèse 720 kilos et est âgée de 7 ans et demi. «Ce sera la prochaine reine du Valais», plaisante Giroud.

«J’ai remonté le chemin»

Il est bientôt 18 heures. Dominique Giroud a accepté qu’on l’accompagne à la messe. Dans l’assistance, une soixantaine de personnes, des hommes, des femmes, des plus jeunes, des plus vieux, tous très pénétrés. La messe est en latin à la Fraternité Saint-Pie X, hors du giron du Vatican (peut-être plus pour très longtemps). «Les gens ont sans doute mal compris ma foi, dit-il, mais c’est ce qui me fait vivre au quotidien et garder l’espérance, murmure Giroud. Et puis, je crois que les gens finiront par comprendre et que la vérité triomphera», lâche-t-il.

Est-il ruiné, comme on l’a dit? «Ça a été difficile, j’ai eu des pertes de parts de marché, les actifs ont dégringolé, avec toutes ces campagnes médiatiques contre moi. Il y a eu une perte de confiance, mais j’ai remonté le chemin. On m’a souvent proposé de me racheter. J’ai toujours refusé, contrairement à ce que j’ai pu lire ou entendre. Le vin, c’est ma vie.»

Car c’est quand il parle de sa passion que Giroud est le plus volubile. On ne l’arrête plus. Même son ami Gérard Depardieu loue l’excellence de ses crus, son amour de la vigne, son palais expert. Et il est dithyrambique. Le Valaisan parle d’émotions, de concepts, de philosophie du vin, d’architecture du vin, de tourisme du vin, ce qu’aucun concurrent de sa région n’avait fait vraiment avant lui.

Comme œnologue et encaveur, il a souvent eu un coup d’avance. Mais dans ses affaires médiatiques, souvent un coup de retard. Voilà l’homme Giroud dans toute sa complexité. Et on le quitte à la fin de la journée en se disant que, dans le fond, son pire ennemi, cela a surtout été lui-même. Et ses silences.

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