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© Didier Martenet

Le drame de Reconvilier ou la course à la mort d’une femme déracinée

Publié jeudi 20 juin 2019 à 09:21
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Publié jeudi 20 juin 2019 à 09:21 
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Elle avait quitté le Kenya, où son père était champion olympique d’athlétisme, pour se marier et vivre avec son mari, Florian Wahli, 
dans le Jura bernois. Faith a été tuée sauvagement en 2017 par un amant jaloux, 
dont le procès s'est ouvert mardi à Moutier.
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Elle avait quitté les hauts plateaux de son Kenya natal, qui culminent autour de 2000 mètres d’altitude, pour les paysages encaissés et plus rudes du Jura bernois. Elle avait troqué le climat de son enfance, doux et tempéré, contre les rigueurs de l’hiver helvétique.

Fille aînée d’un champion légendaire de l’athlétisme kényan, Julius Korir, qui avait gagné la médaille d’or du 3000 m steeple aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, elle avait choisi d’épouser et de suivre à Reconvilier un jeune Suisse, accro de course à pied, qu’elle avait rencontré chez son père, au Kenya, où il venait faire de longs stages d’entraînement. Surnommée Kossy (ce qui veut dire «la fille qui est restée longtemps dans le ventre de sa mère»), Faith Wahli a été tuée dans des circonstances effroyables, à coups de couteau, le 25 janvier 2017, à l’âge de 31 ans, dans son appartement de Reconvilier.

DR
Kossy Wahli avec Kenny, le fils qu'elle a eu avec Florian et aujourd'hui âgé de 6 ans.

Son meurtrier présumé, Reu­ben Mwei, 31 ans, est jugé depuis mardi 18 juin devant le Tribunal de Moutier, pour assassinat ou éventuellement meurtre. Il risque la réclusion à vie. Kényan lui aussi, il avait été à l’école primaire avec la jeune femme avant de partir aux Etats-Unis, où il était entré dans l’armée américaine, chez les marines, tout en devenant un marathonien de haut niveau. Devenu brièvement l’amant de la jeune femme, il n’avait pas supporté que celle-ci s’éloigne de lui, amoureuse d’un autre homme, un Congolais de Saint-Imier, Bruce T.

«Partie avec ses secrets»

«Ma femme était une personne positive, très dynamique, ambitieuse», explique Florian Wahli en nous recevant chez lui, à Malleray, le samedi 15 juin. Grand et longiligne, il a toujours, à 39 ans, la silhouette élancée d’un coureur à pied. Calme et très chaleureux, réservé, il parle bien sûr avec le solide accent de son Jura bernois. «Nous étions heureux avec ma femme, dit-il, tout s’est toujours bien passé, nous n’avons jamais eu une dispute, on ne s’est jamais engueulés. Elle est partie avec ses secrets et il n’y a pas quinze minutes qui passent sans que je pense à elle, aux souffrances épouvantables qu’elle a subies.»

Kenny, le fils qu’ils ont eu ensemble, a maintenant 6 ans. Très mignon, espiègle, il joue sur le canapé, se cache sous les tapis, dérange pour attirer l’attention. Venus spécialement du Kenya pour assister au procès, les beaux-parents de Florian, Julius et Esther Korir, sont aussi là. Ils ont une petite plantation de thé, vivent modestement. Très ému par leur drame, le célèbre avocat genevois Robert Assaël a accepté de les représenter au tribunal.

Didier Martenet/L'illustre
Florian Wahli a rassemblé les photos de son amour avec Kossy dans un grand cadre, dans sa chambre.

Impasse mortelle

Comment Kossy Wahli a-t‑elle pu être tuée avec une barbarie atroce, au soir d’une rude journée d’hiver? Comment sa nouvelle vie en Suisse, qui semblait agréable et paisible, a-t-elle pu basculer soudain dans une horreur sans fin? Comment a-t-elle pu se retrouver dans une impasse mortelle sans que personne autour d’elle, à commencer par son mari, ait rien vu venir, rien deviné?

Quand Kossy naît le 5 août 1985, à Kapsabet, à 380 kilomètres de la capitale, Nairobi, elle est la première fille d’une gloire de l’athlétisme kényan: Julius Korir va bientôt raccrocher les baskets, mais il va continuer d’accueillir de jeunes athlètes venus d’un peu partout. Florian Wahli est un jeune de Reconvilier qui adore la course à pied et qui, même s’il n’a pas tout à fait le niveau des champions, court pour se faire plaisir. Il a travaillé comme mécanicien avec son père, qui a un garage, avant de se réorienter vers la téléphonie mobile. Il fait deux stages par année au Kenya, l’un en été et l’autre en hiver, chacun de quatre à cinq semaines. Et ce qui devait se passer va évidemment se passer: il rencontre Kossy et ils vont tomber amoureux. Elle n’est pas spécialement sportive, fait un bachelor en commerce et économie.

Une vie nouvelle à Reconvilier

«Je suis venu pour la première fois en 2007, explique Florian Wahli. La première fois que j’ai vu Kossy, elle nous avait préparé du thé. On est sortis ensemble deux ans plus tard.» Florian se sent chez lui au Kenya; il a acheté une toute petite maison, qu’il retape au fil du temps. Leur bébé, Kenny, naît le 11 mai 2013 au Kenya; ils se marient à Courtelary le 13 juin 2014 et s’installent à Reconvilier. «Ma femme était une battante, explique Florian Wahli, elle avait beaucoup d’énergie. Quand elle est arrivée à Reconvilier, ça n’a pas été facile tout de suite. Il faisait très froid, elle m’a dit qu’elle voulait faire n’importe quel travail pour s’intégrer. Elle a trouvé un emploi à mi-temps dans un EMS. Ce n’était pas l’idéal, mais c’était provisoire. Au début, elle faisait la plonge, aidait aussi à préparer les repas, mais elle voulait devenir aide-soignante. Elle avait aussi commencé à apprendre le français, elle était douée et se débrouillait très bien. Elle était en train de passer son permis de conduire.»

Didier Martenet/L'illustre
Me Robert Assaël avec les parents de Kossy, Julius et Esther Korir, qu’il représente au procès.

Le drame se noue en silence

Florian Wahli a l’impression que tout se passe bien, même si son couple s’est essoufflé. Il accueille souvent, chez eux, des coureurs kényans auxquels il fait découvrir la Suisse. L’amitié entre sportifs, la confiance… Tout semble simple et serein, mais le drame à venir, si l’on en croit l’acte d’accusation contre Reuben Mwei, a déjà commencé à se nouer. Kossy a sa vie de famille, mais elle semble insatisfaite. Elle mène une triple vie, en fait, en toute discrétion, secrètement. Elle a un amant intermittent, Aaron, quand elle rentre au Kenya, va succomber (très brièvement) au charme de son futur meurtrier présumé, s’entiche d’un Congolais de Saint-Imier…

Kossy Wahli est allée en vacances au Kenya à la fin 2016, pour les fêtes de Noël, avec Florian et Kenny. Elle rentre un peu avant eux, le 23 janvier 2017, car elle doit recommencer à travailler. Elle a parlé par téléphone, la veille, avec son amant au Kenya. Ils ont discuté du fait qu’elle devait divorcer pour qu’ils puissent se marier. Son futur meurtrier présumé, quant à lui, est arrivé en Suisse de Caroline du Nord, où il vit, le 21 janvier, bien qu’elle l’ait supplié de ne pas venir. Mais Kossy a aussi parlé par téléphone à plus de 200 reprises, en novembre et décembre 2016, avant ses vacances au Kenya, avec son amant congolais, Bruce T., à Saint-Imier.

Didier Martenet/L'illustre
Les parents de Kossy sont venus pour le procès du meurtrier présumé de leur fille. Ils habitent avec leur beau-fils, Florian Wahli, et son fils, Kenny.

La tragédie va éclater le 25 janvier 2017: Reuben Mwei est en Suisse depuis quatre jours. Il est déjà venu quatre mois plus tôt, du 3 au 16 septembre 2016. Florian Wahli l’a accueilli en ami et lui a fait visiter la Suisse. Comme le relève l’acte d’accusation, «il a vécu au sein de la famille Wahli et a entretenu des relations étroites avec Wahli Faith (Kossy) quand Florian Wahli ne se trouvait pas à la maison».

Versions à géométrie variable

Le futur meurtrier présumé a un bachelor en psychologie, est soldat dans l’armée américaine et est un véritable athlète qui a gagné, notamment, le marathon d’Atlanta en 2012. Un gaillard massif qui fait plus de 1 m 80 et pèse 90 kilos. Il est très amoureux de Kossy, semble-t‑il, et il disjoncte en apprenant ses relations avec ses amants kényan et congolais. Le 24 janvier, il fait une recherche sur internet pour trouver un magasin d’armes à Reconvilier. Le lendemain, en apprenant que Kossy a rendez-vous chez son amant congolais, il confisque ses clés pour l’empêcher de sortir de son appartement, au quatrième étage, et il s’empare aussi de son portable. Nul ne sait aujourd’hui ce que la malheureuse femme a enduré pendant la journée. A 15 h 19, elle a eu une dernière conversation avec son amant kényan, Aaron. La sœur de son mari, Sidonie, tente de la joindre à plusieurs reprises, car elle doit venir manger une fondue le soir, mais elle tombe sur son répondeur. Quand Kossy répond finalement, elle explique qu’elle est séquestrée. Quand elle dit à son amant que Sidonie va appeler la police, celui-ci va chercher un couteau à la cuisine avant de la frapper violemment, au cou et à l’épaule, en brisant même le manche du couteau. Puis il l’étrangle avec son soutien-gorge.

Incarcéré le soir même, le meurtrier présumé n’a cessé de livrer des versions à géométrie variable, démenties par les analyses scientifiques. Il s’est aussi automutilé pour faire croire à un suicide entre amants. Une stratégie que Me Robert Assaël, l’avocat des parents de la jeune femme assassinée, juge sévèrement: «Narcissique, tout-puissant, ne supportant pas la frustration, colérique, le prévenu a préféré tuer la victime plutôt qu’elle lui échappe. Il a agi odieusement, froidement et sans scrupules. Ses dénégations successives provoquent des souffrances supplémentaires pour mes clients.»


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