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Culture

Emmanuel Carrère, aux frontières du réel

Il était l’invité d’honneur du festival international de cinéma Visions du Réel, à Nyon. Ecrivain acclamé par la critique et le public, scénariste, réalisateur et surtout cinéphile averti, il nous a accordé une interview en marge de la manifestation. L’occasion d’échanger avec lui sur son rapport aux autres, au réel et sur son amour… pour les clochettes des vaches de la race d’Hérens.

Emmanuel Carrère

Son prochain projet? La sortie du film «Le quai de Ouistreham», une adaptation du récit autobiographique de la journaliste Florence Aubenas. Avec Juliette Binoche dans le rôle principal.

Damien Grenon/Photo12/AFP

Le rendez-vous est fixé au sous-sol d’un hôtel de Nyon. On traverse un long couloir qui s’ouvre sur une salle immense, un brin cérémonieuse. Dans un coin, la silhouette élégante d’Emmanuel Carrère apparaît. Il se tient droit et nous attend poliment, assis à l’angle d’une table pouvant accueillir une trentaine de personnes. On s’amuse du cocasse de la situation et lui fait remarquer l’ambiance solennelle qui se dégage de cette scène. Il rit de bon cœur. Dès les premières minutes de l’entretien, l’atmosphère se détend grâce à son humour, à son regard doux et à son amour communicatif pour le cinéma et notre pays.

Qu’est venu faire un écrivain dans un festival de films? Vous ne le saviez peut-être pas, mais il a commencé sa carrière comme critique de cinéma pour les revues Positif et Télérama. Arrive un premier livre en 1982, une monographie consacrée au cinéaste allemand Werner Herzog. Puis ses premières fictions, «La moustache» (1986), qu’il porte à l’écran en 2005 avec Vincent Lindon et Emmanuelle Devos dans les rôles principaux, et «La classe de neige» (Prix Femina 1995).

Emmanuel Carrère

A la Mostra de Venise en 2015, avec la journaliste Hélène Devynck, dont il a divorcé en mars 2020. Depuis, elle ne souhaite plus apparaître dans les livres de son ex-mari.

Stefania D'Alessandro/WireImage/Getty Images

Une rencontre va tout faire basculer: celle avec Jean-Claude Romand et, dès lors, la conviction que la fiction ne suffit plus. En 1993, le monde prend connaissance, avec stupeur et effroi, de l’histoire de cet homme qui se prétendait médecin à l’OMS alors qu’il avait, en réalité, échoué en deuxième année de médecine, faute de s’être présenté à ses examens. Craignant que son imposture ne soit dévoilée au grand jour, il assassine, de sang-froid, parents, femmes et enfants. Emmanuel Carrère en fera un livre puissant, «L’adversaire», où il tente de saisir, en suspendant son jugement, les raisons qui ont poussé une personne ordinaire à commettre l’irréparable.

Pourquoi s’être intéressé à ce fait divers? «C’est une histoire criminelle extraordinaire, qui a une véritable portée universelle. Même si ce qu’a fait ce type est absolument horrible, le point de départ est quelque chose de très communément partagé.» Il se ravise: «Pas le fait de tuer toute sa famille, heureusement. Mais les petits mensonges que l’on raconte pour essayer de donner de soi-même une meilleure idée. On le fait tous. Simplement, lui, il a commencé à mentir et n’a jamais été chopé. Ça se serait vite arrangé. Il aurait été ridicule, on lui aurait tourné le dos, éventuellement collé un procès pour escroquerie. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Une histoire comme celle de Romand, elle est épouvantable mais je la comprends. Elle touche à l’intime et c’est pour cela qu’elle a tant passionné.»

Le réel, un matériau précieux pour Emmanuel Carrère. Il le capture, le sculpte, lui insuffle du romanesque pour créer des formes littéraires qui n’appartiennent qu’à lui. En s’emparant de la vie des autres, il se dévoile, cherche à tâtons sa place dans le monde et face aux événements qu’il consigne. On croise dans ses livres une myriade de personnages qui composent la fresque de son œuvre littéraire mais surtout de sa vie: ses compagnes successives, ses trois enfants, sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, illustre historienne et secrétaire perpétuel de l’Académie française. Son grand-père maternel aussi, Georges Zourabichvili, émigré géorgien, traducteur pour les Allemands durant la guerre, disparu en 1944, probablement tué pour des «faits de collaboration». Il racontera ce secret de famille en 2007 dans «Un roman russe» pour se libérer de ce fantôme et du poids des non-dits. Il écrit: «J’ai reçu en héritage l’horreur, la folie et l’interdiction de les dire. Mais je les ai dites. C’est une victoire.»

Les personnages réels aux reliefs sombres et pétris de contradictions le hantent: Jean-Claude Romand, son grand-père maternel, mais aussi l’écrivain et dissident politique russe Edouard Limonov («Limonov», Prix Renaudot 2011) et l’apôtre Paul («Le royaume», 2014). Il concède, un peu résigné: «On a chacun une espèce de vocation et la mienne est de tourner autour de ce genre de choses là. Je me suis évidemment interrogé là-dessus. Lorsqu’on fait des portraits, on a tendance à choisir des gens avec des profils très accusés.»

Sa trajectoire croise aussi des destinées lumineuses de personnes ordinaires, comme dans «D’autres vies que la mienne», en 2009. Aller à la rencontre des autres pour se comprendre soi-même? «Les deux vont ensemble. Je me méfie de l’altruisme qui se perd dans autrui et qui s’oublie soi. C’est un peu pernicieux. Ça me fait penser à une phrase du philosophe Emmanuel Levinas qui dit que «le plus court chemin vers soi passe par l’autre». C’est tout à fait vrai. Mais je me suis avisé d’une chose, c’est que c’est totalement réversible, le plus sûr chemin vers l’autre passe aussi par soi.»

On sait l’homme tourmenté. Dans «Yoga», son dernier ouvrage, il narre sa plongée dans la dépression mélancolique qui l’a conduit à être interné quatre mois dans un hôpital psychiatrique. Il y parle aussi de méditation, des attentats de Charlie Hebdo, des réfugiés échoués à Léros. Des sujets a priori incompatibles, mais qui sous sa plume fluide et virtuose forment un récit vertigineux qu’on lit d’une traite.

C’était la première fois qu’il séjournait à Nyon. Pourtant, la Suisse, il la connaît bien. Il y arpente, chaque année, les sentiers de randonnée du val de Bagnes, en compagnie de son meilleur ami, le journaliste et essayiste franco-suisse Hervé Clerc. «C’est le mode principal de notre amitié car nous n’avons jamais habité dans la même ville. Nous marchons durant huit jours. J’ai l’impression que ça me fait toujours un bien extraordinaire. J’adore le son des clochettes de vaches, particulièrement celles des vaches suisses, mais bon, là, je suis un petit peu partial. C’est à la fois toujours pareil et légèrement changeant. Ça m’enchante absolument.» Il confie: «J’y cherche aussi l’apaisement dans des périodes qui peuvent être tout sauf paisibles. Cet endroit dans le Valais, c’est finalement devenu l’un des lieux les plus importants de ma vie.»

Adepte de la méditation, il la pratique depuis de nombreuses années et aspire à atteindre cette quiétude de l’âme lorsqu’il parcourt les chemins de montagne. Attentif à son interlocutrice, il s’enquiert: «Vous aimez marcher, vous? On essaie d’associer le pas, la respiration, les pensées. J’aime ça.» Avec malice, il se décrit comme «un méditant de montagne à vaches». Il explique: «Quand on parle de méditation, on peut en parler comme de choses qui conduisent à des états mystiques, qui peuvent être comparées à des sommets. Les mystiques sont des alpinistes de l’esprit qui montent très haut. Ce n’est pas du tout ma vocation. J’aime bien la randonnée en petite montagne, ce qu’on appelle la montagne à vaches. Je m’arrête au seuil de l’alpinisme, mais je ne reste pas pour autant dans le fond de la vallée, je manque d’air. Je reste dans cette zone intermédiaire où on marche, où on ne grimpe pas.» Il conclut: «J’aspire à cette voie du milieu dans ma vie, on gagne toujours à la rechercher.»

Par Alessia Barbezat publié le 7 mai 2021 - 15:06