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L'actu

En Afghanistan, l’ultime défaite de l'interventionnisme

Les talibans ont fait tomber Kaboul dimanche. L’effondrement catastrophique du régime soutenu par l’Occident en Afghanistan est le dernier d’une longue série de désastres. L’arrogance dominatrice, même au nom de beaux principes, ne paie plus.

APTOPIX Afghanistan

15 août 2021. Au palais présidentiel, les talibans posent dans le bureau du président Ashraf Ghani, qui a déguerpi peu auparavant en Ouzbékistan.

Zabi Karimi

L’aéroport international de Kaboul n’a jamais connu pareille cohue. Une longue file (diplomates, humanitaires, journalistes…) piétine devant l’échelle du dernier avion commercial en partance. Certains passagers emportent des ballots mal ficelés de tapis achetés au marché à prix cassé. Dans le ciel, des gros-porteurs militaires décollent en spirale en lâchant des leurres pour désorienter d’éventuels missiles.

2021? Non, 1989. J’y étais. Les Soviétiques terminaient leur retrait d’Afghanistan après une occupation de dix ans. Ils laissaient derrière eux l’homme qu’ils avaient installé au palais présidentiel, Mohammad Najibullah. Il a tenu trois ans puis a fini, en 1996, pendu par les talibans à un panneau de signalisation devant son ancienne résidence.

Ashraf Ghani, l’homme des Américains, n’a pas tenu un jour. Ses protecteurs bouclaient dans la panique leurs bagages et brûlaient leurs archives quand le président afghan, dimanche, a déguerpi en Ouzbékistan pour ne pas subir le sort de son prédécesseur. Quelques heures plus tard, les combattants enturbannés déambulaient dans ses salons.
 

APTOPIX Afghanistan

A Kandahar les talibans défilent, armes à la main. La deuxième ville d’Afghanistan est tombée le jeudi 12 août.

Sidiqullah Khan/AP/Keystone

Dans l’histoire, on a rarement vu débâcle plus rapide et plus absolue. L’Afghanistan vient de nouveau d’expulser une influence étrangère comme on crache un noyau de cerise. L’offensive des talibans, lancée en mai quand Joe Biden a confirmé que l’armée américaine allait achever son retrait, s’est terminée au pas de charge devant un adversaire local qui se liquéfiait de ville en ville, malgré les dizaines de milliards de dollars que les Etats-Unis ont dépensés pour l’équiper et pour l’armer.
 

Nicolas Bouvier, dans L’usage du monde, se demandait dans les années 1950 pourquoi les Afghans faisaient preuve, devant l’étranger, de tant de retenue et d’une absence totale de veulerie. C’est qu’ils n’ont jamais été colonisés, écrivait le Genevois. Deux fois les Anglais avaient tenté de les subjuguer, deux fois ils avaient subi «une correction mémorable». Ce qui a suivi est un immense dérèglement.

En 1979, pour sauver à Kaboul un régime qui leur était acquis, les Soviétiques ont envoyé l’Armée rouge. Face aux moudjahidines des campagnes, financés et armés au titre de la guerre froide par les Américains et les autocraties du Golfe, elle a tenu dix ans. Vainqueurs, les combattants au nom de l’islam se sont déchirés: Pachtounes contre Tadjiks et Ouzbeks. Les talibans (étudiants de l’islam), soutenus par le Pakistan qui redoutait cette anarchie sur sa frontière, et avec de nouveau l’argent du Golfe, ont imposé leur ordre impitoyable en 1996.

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Trois jours après, ils sont à Kaboul, ici à l’aéroport.

Stringer/Reuters

Les Etats-Unis s’en sont désintéressés jusqu’au 11 septembre 2001. Après l’agression contre New York et Washington, la punition américaine a consisté à chasser de Kaboul les talibans, coupables d’avoir protégé Al-Qaida sur sol afghan, et à pourchasser Oussama ben Laden et ses hommes. Les généraux et le Pentagone se seraient satisfaits de cette opération éclair et violente. Les néoconservateurs avaient d’autres projets, enfants bâtards de l’idéologie coloniale, qu’ils ont aussi appliqués à l’Irak: ils voulaient remodeler les sociétés soumises en leur tricotant des institutions fondées sur d’honorables normes libérales et démocratiques. Mais, en vingt ans, la greffe n’a pas pris; elle a été rejetée comme un corps étranger. Le gouvernement corrompu organisé sur cette base à Kaboul, l’armée entièrement financée par les Etats-Unis se sont effondrés comme châteaux de cartes, tenus pour des outils au service de forces extérieures.

Comme un balancier qui retrouve sa position antérieure, les talibans vont réimposer leur organisation implacable, dont les femmes, les minorités, les libres penseurs feront les frais, plus proche bien sûr des traditions montagnardes afghanes que de la doxa occidentale. Cet ordre misogyne, intolérant, xénophobe est bien sûr à nos yeux inacceptable. Mais alors, pourquoi l’acceptons-nous en Arabie saoudite ou dans les Emirats arabes unis, devant lesquels aucune génuflexion intéressée ne semble exagérée, y compris de la part du gouvernement suisse?
 

Scène de Fuite aéroport de Kaboul, 16.08.2021

Aéroport de Kaboul, le dimanche 15 août. Une fuite éperdue, des civils, des étrangers se ruent sur les avions. La même scène avait eu lieu en 1989.

La chute de Kaboul dimanche est pour l’Occident – et pas pour les Etats-Unis seulement – une terrible leçon. D’autant plus douloureuse qu’elle s’ajoute à une longue série de déroutes de même nature qui ont ponctué notre histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Souvenez-vous de quelques-unes. La tentative française de reprendre le contrôle de l’Indochine s’est terminée de manière humiliante en 1954 dans la cuvette de Diên Biên Phu.

L’obstination à dominer l’Algérie a fini dans l’horreur et un exode tragique. L’expédition franco-britannico-israélienne pour empêcher la nationalisation du canal de Suez a tourné au fiasco et a consolidé la dictature de Nasser. La guerre américaine au Vietnam s’est terminée sur l’image pitoyable d’hélicoptères sur le toit de l’ambassade à Saigon – qui renvoie à celle des Chinook sur les toits de Kaboul ce dimanche.

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Saigon 1975.

Bettmann Archive/Getty Images
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Kaboul 2021

Stringer/Reuters

L’invasion du Cambodge au même moment, avec des bombardements massifs, a sûrement accéléré l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir. L’expédition en Somalie, en 1994, a livré une partie du pays aux djihadistes du Chabab. Quant à la campagne de Libye en 2011, on en mesure aujourd’hui encore les conséquences désastreuses. Mais l’Afghanistan, et l’Irak bien sûr, sont les modèles inégalés de catastrophes.

Lundi 16 août. Comme un air de déjà-vu, les visages de femmes et les publicités dans la rue sont recouverts.

Que va-t-il se passer maintenant? Aux Etats-Unis, Joe Biden va subir un tir de barrage, et ça a commencé. C’est assez injuste, dans la mesure où il s’était opposé dès 2009 à la poursuite de l’aventure afghane, au moment où son président, Barack Obama, cédait devant les généraux et envoyait (en vain, on le voit bien) des renforts massifs sur le terrain. Alors Biden est attaqué sur la mauvaise planification du retrait des troupes. On ne peut pas lui reprocher le retrait lui-même, qu’il souhaitait: c’est Donald Trump qui l’a décidé.
 

 

Pourquoi l’Occident – les Etats-Unis en tête – s’est-il entêté dans la poursuite de ces interventions qui tournent mal? Leçon de la Seconde Guerre mondiale, sans doute. La paix revenue, l’Allemagne nazie et le Japon impérial avaient pu être transformés en démocraties durables et assez exemplaires. Mais le grand cataclysme de 39-45 était, pour l’essentiel, une affaire occidentale interne, avec par association une excroissance asiatique. Après-guerre, les cibles de l’ingénierie politique plus ou moins démocratique étaient dans «l’autre monde», Asie du Sud, Afrique, Amérique latine, Moyen-Orient. Ces interventions se sont heurtées à d’autres traditions, d’autres histoires, étrangères à l’Occident. Sous des masques idéologiques (communisme, tiers-mondisme, islam politique), il s’agissait chaque fois de nations qui se défendaient contre ce qu’elles vivaient comme des agressions.

Au bout du compte, ces expéditions missionnaires démocratiques ont plutôt contribué à renforcer les régimes autocratiques. On le voit sous nos yeux en Afghanistan: la Chine, la Russie, l’Iran et, bien sûr, le Pakistan caressent déjà les talibans. L’Occident conquérant, finalement, a travaillé au basculement du monde, et à son propre effacement.

Par Alain Campiotti publié le 17.08.2021