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Vaccination 

En Israël, la vie post-covid

La guerre vaccinale menée par l'Etat hébreu contre le coronavirus permet aujourd’hui aux Israéliens de voir la fin de la pandémie.

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MIDEAST ISRAEL CULTURE

Les jeunes Israéliens profitent de la fin des restrictions. En témoigne cette «rave party» organisée sur les hauteurs du Golan, le 28 mars dernier.

Michael Giladi

«Et les Suisses, ils en sont où avec le coronavirus?» Comme elle semble loin, la pandémie, dans ce restaurant de Tel-Aviv où l’on trinque aux retrouvailles entre amis en une soirée de liberté retrouvée. Il a suffi pourtant d’un regard vers la Méditerranée à travers la baie vitrée du Manta Ray pour se rappeler les affres dans lesquelles se débattent encore amis et familles sur le Vieux Continent. «Mon père, médecin, a près de 70 ans et des problèmes cardiaques, et j’aurai été vacciné bien avant lui», s’énerve un chercheur suisse spécialiste du coronavirus. Autour de la table, chacun y va de sa critique sur la gestion de la crise en Europe.

>> Lire aussi notre éditorial du 25 mars dernier: Donnez-nous les vaccins!

ISRAEL WEATHER

Sur la plage comme avant. Le 27 février sur la plage de Rishon LeZion, au sud de Tel-Aviv. L’année passée, les citoyens avaient souvent été privés de loisirs balnéaires par les confinements et ce, jusqu’au 7 février dernier.

Yossi Aloni

A quand la vie d’avant? Et à quel prix? Là-bas, l’espoir semble se fracasser sur les incertitudes. Ici, la vie d’avant, c’est maintenant. Intensément. En témoignent les tables pleines à craquer de convives qui ripaillent, masque dans la poche. «La pandémie est derrière nous», a annoncé le premier ministre Netanyahou le 4 mars, juste avant la réouverture quasi totale du pays. Un triomphalisme dont le temps confirmera la pertinence, mais, pour l’instant, les indicateurs pandémiques sont au vert dans l’Etat hébreu. Les unités spéciales coronavirus ferment les unes après les autres dans les hôpitaux, le pourcentage de tests positifs tourne autour de 1% et le taux de reproduction du virus est à moins de 0,6. Et l’obligation de porter un masque en extérieur devrait être levée très bientôt.

La recette du miracle israélien? La vaccination massive. Début avril, plus de 60% de la population (environ 9 millions d’habitants en 2019 contre 8,6 en Suisse) avait reçu au moins une dose du vaccin Pfizer, et plus de 50%, les deux. Et l’immunisation des adolescents de 12 à 16 ans commencera dans quelques jours. La confiance a encore été renforcée par les résultats de la première étude sur le sujet publiée dans une revue à comité de relecture. Le 24 février, on apprenait ainsi dans le New England Journal of Medicine que deux injections du remède Pfizer/BioNTech réduisent les cas symptomatiques de 94%, les cas graves de 92% et les hospitalisations de 87%.

Champion du monde de la piqûre anti-coronavirus, Israël a entamé son marathon vaccinal le 9 décembre 2020 déjà. Ce jour-là, un Benyamin Netanyahou extatique prend la pose devant un avion-cargo chargé de milliers de doses sur le tarmac de l’aéroport de Tel-Aviv. Livrés avant tout le monde par Pfizer/BioNTech, les Israéliens découvrent le dessous des cartes. D’abord, le gouvernement a déboursé bien davantage que le prix du marché, même si on ne sait pas combien – on sait juste que plus de 2,6 milliards de shekels (740 millions de francs suisses) ont été dépensés au total.

CORONAVIRUS

Tel-Aviv, la plus grande ville du pays avec son demi-million d'habitants, retrouve sa joie de vivre, ses terrasses, ses nuits animées. Quant aux 2,5 millions de touristes annuels, il va leur falloir encore attendre.

Miriam Alster

Surtout, l’Etat d’Israël a autorisé Pfizer à accéder à une mine d’or: les données médicales des patients. La compagnie pharmaceutique dispose ainsi de toutes les informations nécessaires à l’évaluation de l’efficacité de son produit, en temps réel et à l’échelle d’un pays entier. Des renseignements codés pour préserver la sphère privée des individus et obtenus après l’accord des habitants d’Israël et du Comité Helsinki garantissant l’éthique dans les recherches scientifiques sur les humains.

Inimaginable en Suisse. Mais en Israël, il y a eu peu d’opposition. En conflit depuis la création de leur Etat, les Israéliens font des concessions sur le respect de la sphère privée au nom de la sécurité nationale. Et puis, la digitalisation, qui suscite un vif débat dans la Suisse d’aujourd’hui, est une affaire réglée dans l’Israël du high-tech: cela fait trente ans que les dossiers des patients y sont informatisés. Chacun détient une carte électronique contenant tout son dossier médical. Un système mis en place par les quatre assurances maladie, organismes à but non lucratif indépendants de l’Etat. Elles soignent elles-mêmes leurs assurés à travers un réseau de centres de santé régionaux où collaborent étroitement corps médical, laboratoires et pharmacies.

Le succès d’Israël repose sur cette gigantesque banque de données. Elle a permis d’appâter Pfizer, mais aussi de mener une des campagnes de vaccination les plus rapides et les plus efficaces du monde. «J’ai été averti par SMS de mon éligibilité à la vaccination, avec un lien envoyé vers un formulaire simple me proposant plusieurs dates, lieux et heures. J’ai choisi d’être immunisé dans un stand devant le supermarché où j’allais faire mes courses. Un mois plus tard, je recevais ma seconde dose», relate Joshua, un trentenaire israélien. Les assurances maladie ont déployé les grands moyens pour aller vite, opérant dans les cliniques de quartier mais aussi dans les bars et les centres commerciaux. La bataille pour convaincre a aussi été menée sur le web, avec la mise en place d’une cellule anti-désinformation par le Ministère de la santé.

L’attitude des Israéliens face à la digitalisation et au partage de certaines informations explique leur enthousiasme pour le certificat vaccinal, aussi appelé passeport vert (Green Pass), qui fait tant débat dans le reste du monde. Un système très vite mis en place dans l’Etat hébreu qui permet d’obtenir le sésame en format carte de crédit et sur téléphone portable dès la seconde dose. Pour permettre à ceux qui n’en disposent pas et qui ne sont pas guéris du covid de circuler partout aussi, le gouvernement développe en ce moment un système de tests rapides.

BERRY SAKHAROF

Le chanteur israélien Berry Sakharof est remonté sur scène à Goush Etzion, en Judée, le 18 mars dernier. Tous les possesseurs du Green Pass prouvant leur immunité pouvaient aller l'écouter.

GERSHON ELINSON

«Votre certificat de vaccination?» Postée dans le lobby d’un hôtel quatre étoiles de la ville balnéaire de Netanya, la vigile exige le fameux document avant le check-in. Comme partout ailleurs en Israël, les conditions sont strictes. Masque obligatoire dans les couloirs, distance entre clients, désinfection intégrale des chambres et le buffet du petit-déjeuner, ce sera pour un autre jour: la collation est livrée dans plusieurs petits sacs en plastique soigneusement fermés. En attendant, l’établissement du bord de mer est ouvert.

Et la colère de certains face à l’instauration d’une société à deux vitesses est largement incomprise. «La vaccination est gratuite et accessible à tous, les droits fondamentaux de ceux qui la refusent ne sont pas mis en danger et il est normal de récompenser ceux qui font l’effort de protéger les autres», tranche le professeur de philosophie David Enoch. Le risque de dérive existe pourtant. Au début de l’année, un projet de loi prévoyant que le Ministère de la santé puisse transmettre les noms des Israéliens non vaccinés à leur municipalité ou à d’autres entités gouvernementales a provoqué la crainte. Et le Ministère de la santé pourrait aussi interdire aux employés de la santé, de l’éducation, des transports publics ou de la sécurité l’accès à leur lieu de travail s’ils ne sont pas immunisés, guéris, ou s’ils ne se font pas tester tous les deux jours. Une enquête a révélé que beaucoup d’entreprises ayant des contacts avec le public ne laissent pas le choix à leurs employés: la vaccination ou la porte. Une situation d’autant plus préoccupante que, auparavant en situation de quasi-plein-emploi, Israël connaît aujourd’hui le chômage et la faillite des entreprises.

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Deux Israéliens montrent leur certificat de vaccination sur smartphone à une serveuse dans un bar de Tel-Aviv, le 17 mars. Ce Green Pass est attribué à tous les citoyens qui ont reçu les deux doses vaccinales et leur permet d'accéder aux restaurants, fitness et lieux culturels.

Amir Levy

La crise économique, l’Etat hébreu s’en relèvera cependant plus vite que d’autres. En cette période de fêtes pascales, il suffisait de se rendre dans les lieux touristiques de Jérusalem et du sud du pays pour s’en rendre compte. L’Etat a autorisé cette année des centaines de fidèles chrétiens à se rassembler pour des processions dans la vieille ville. Dans le désert autour de la mer Morte, la vie reprend doucement dans des sites qui, avant le coronavirus, attiraient des milliers de curieux éblouis par la majesté des paysages. Reste à savoir comment Israël imagine tourner la page du coronavirus sans investir massivement dans la vaccination de ses voisins directs avec qui, malgré tout, les contacts sont fréquents: les Palestiniens. Une question à laquelle l’Etat hébreu devra finir par répondre pour triompher de ce coronavirus face auquel il mène une guerre si efficace.

Par Aline Jaccottet

Par L'illustré publié le 14 avril 2021 - 08:28