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Coupe de L'America

Equipe Alinghi: «Ces voiliers sont des projectiles»

La Suisse va de nouveau briller au firmament de la voile. En 2024, l’équipe Alinghi Red Bull Racing projette de remporter pour la troisième fois la Coupe de l’America, à Barcelone. Ardents, le quadruple vainqueur de l’épreuve Brad Butterworth et le skipper désigné Arnaud Psarofaghis évaluent les chances du syndicat helvète dans cet univers de bateaux à grande vitesse.

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Alinghi Red Bull Racing

En avant-goût de la compétition, une équipe Alinghi Red Bull Racing vogue au-dessus du lac de Garde (Ita) dans un monocoque à foils de classe GC32. Les bateaux AC75 de la Coupe de l’America seront de même type, quoique plus grands et encore plus rapides.

Samo Vidic 3MPG / Alinghi Red Bu
Christian Bürge

La nouvelle est tombée en décembre: les syndicats de voile Alinghi et Red Bull s’associent pour la 37e Coupe de l’America. Ils deviennent un des (au moins) quatre challengers de la régate qui aura lieu au large de Barcelone. Comme en 2017 dans les Bermudes et en 2021 à Auckland, ils navigueront sur des monocoques de classe AC75. Ces voiliers de 20,7 mètres de long gardent la coque hors de l’eau en permanence, grâce à des foils latéraux. Les safrans fonctionnent comme les ailes d’un avion. La résistance de l’eau sur la coque n’entre plus en jeu. Ces bateaux de 6,2 tonnes s’envolent, pour ainsi dire. Avec une vitesse allant jusqu’à 52 nœuds, soit près de 100 km/h, ils sont d’une folle rapidité. L’équipage sera réduit de onze à huit et la clause de nationalité s’appliquera. Ce qui, sauf exception, interdit au club de voile participant d’avoir recours à une équipe étrangère. Le Genevois Arnaud Psarofaghis est l’un des potentiels skippers qui dirigera l’équipe Alinghi Red Bull Racing.

Brad Butterworth et Arnaud Psarofaghis

Convaincu, Brad Butterworth (à dr., avec à g. Arnaud Psarofaghis) explique aux membres de l’équipe pourquoi il est confiant: «Quelqu’un va construire un bateau très rapide. Ce quelqu’un, ce sera nous.»

Anoush Abrar et Noura Gauper

- Arnaud Psarofaghis, où étiez-vous quand Alinghi a gagné la Coupe de l’America en 2003?
- A. P.: J’avais 14 ans et j’ai suivi la course à la Société nautique de Genève. C’était en pleine nuit, entre 2 et 3 heures. L’ambiance dans le yacht-club était dingue. Il était plein à craquer à chaque course. Tout le monde voulait voir la course en direct et la vivre avec d’autres. L’atmosphère était énorme.

- Qu’avez-vous ressenti en tant que jeune navigateur?
- A. P.: C’était merveilleux et quelque chose de totalement nouveau. Avant, tout se passait loin de nous. Il n’y avait pas de réseaux sociaux. On voyait peut-être un résumé à la télé, mais c’était quelque chose qui nous paraissait inaccessible. Quand ils sont finalement arrivés à Genève avec le trophée, c’était la folie. Je n’ai jamais vu autant de gens que ce jour-là.

- Brad Butterworth, de quoi vous souvenez-vous?
- B. B.: La campagne fut énorme. J’avais déménagé de Nouvelle-Zélande en Suisse pour m’y installer avec ma famille. Puis retour en Nouvelle-Zélande pour la Coupe de l’America, pour affronter mon ancienne équipe à Auckland. Il y avait beaucoup de tension et d’émotion. Mais nous avions une équipe fantastique, qui régatait à un niveau incroyable. Revenir fêter la victoire en Suisse a été grandiose. A la Rotonde, sur les rives du Léman, il y avait des dizaines de milliers de personnes, des feux d’artifice... à donner des frissons. C’est seulement à ce moment que nous avons réalisé à quel point les Suisses étaient intéressés, et ce qui s’était passé.

- Etait-ce un déchirement de défendre une autre équipe dans votre pays?
- B. B.: Non, c’était gratifiant. Nous avions travaillé si dur ensemble. J’avais auparavant gagné, puis défendu, la Coupe de l’America pour la Nouvelle-Zélande. Mais la structure dans laquelle nous travaillions ne fonctionnait plus, à la fin. J’avais besoin de changer d’air. Les navigateurs qui ont quitté l’équipe néo-zélandaise pour Alinghi ressentaient la même chose. Quand nous avons rencontré Ernesto Bertarelli et qu’il nous a présenté son idée, nous avons été convaincus. Il a changé ma vie dans le bon sens.

Alinghi Red Bull Racing

Alinghi dispose du savoir-faire en matière de voile, Red Bull des connaissances en aérodynamique acquises en formule 1, déjà testées dans la classe GC32.

Samo Vidic/3MPG pour Alinghi Red Bull Racing

- Alinghi revient dans la course avec Red Bull. Même vous, qui appartenez au panthéon des skippers, devez être excité!
- B. B.: Nous avons tous essayé de convaincre Ernesto de retenter le coup. Pendant presque dix ans. A un moment ou à un autre, j’ai dû trouver les bons mots. C’est bien qu’il ait pris cet engagement. Ernesto est lui-même un bon navigateur. Il a gagné deux fois la coupe avec nous et il s’y connaît en voile. Il a réfléchi à ce dont ce groupe est capable et est arrivé à la conclusion que nous avions une chance.

- Le pensez-vous aussi?
- B. B.: En tout cas, je constate que l’équipe a un très bon niveau. Je les vois naviguer. Ils savent tous ce qu’ils font et ils ne font que s’améliorer. Tout ce qu’il leur faut, maintenant, ce sont des gens qui leur construisent un bateau suffisamment rapide pour gagner.

- Ernesto Bertarelli vous a-t-il demandé s’il valait la peine de participer?
- B. B.: Nous discutons souvent, bien sûr. Au fil des années, nous sommes devenus de très bons amis. Il aurait presque pu participer à la coupe organisée dans les Bermudes, car la classe de bateaux lui plaît aussi, désormais. Il les trouve extraordinaires. Ce qui est intéressant, c’est que plus les bateaux deviennent techniques, plus ils correspondent à la mentalité suisse. Nous avons de bons navigateurs. Avec Barcelone comme lieu de compétition, nous ne sommes pas désavantagés. Nous pensons au contraire que nous y sommes encore plus forts.

Brad Butterworth et Arnaud Psarofaghis

Du Léman (photo) à la Méditerranée, l’équipe Alinghi Red Bull Racing installera sa base à Barcelone.

Anoush Abrar et Noura Gauper

- Arnaud, votre oncle a fabriqué des bateaux, votre père était navigateur. Quel était votre niveau à l’adolescence?
- A. P.: Très tôt, j’ai navigué dans différentes classes de bateaux. Avec mon oncle, avec mon père. A l’époque, je voguais déjà sur le Léman sur un trimaran de 40 mètres. J’ai aussi participé à de petites courses. A 14 ans, par exemple, j’ai régaté avec des amis sur un monocoque Toucan. Une bonne manière d’apprendre.

- La voile est-elle une affaire de famille?
- A. P.: Oui. Pas tellement avec mon père, car il naviguait à l’époque en catamaran et en trimaran. Mais avec mon grand-père et mon oncle, sur des monocoques – même, une fois, sur un dinghy. Le plus souvent sur le Léman, parfois sur d’autres lacs suisses.

- Vous êtes dans la même équipe que Brad. Qu’est-ce que cela représente pour vous?
- A. P.: C’est génial! Je connais Brad depuis quelques années déjà. J’ai donc toujours pu compter sur ses conseils. Entrer chez Alinghi, c’était déjà quelque chose. C’est ce que j’ai fait en 2016. L’objectif suivant était la Coupe de l’America, mais je ne savais pas quand cela arriverait. La présence de Brad en tant que mentor est très importante.

- Brad, Arnaud serait-il prêt à faire la Coupe de l’America demain?
- B. B.: Il n’a encore jamais navigué sur ce type de bateaux, les AC75. Il n’en existe que cinq ou six dans le monde. S’il en est capable? Absolument! C’est clairement l’un des meilleurs navigateurs du monde et sans aucun doute le meilleur de Suisse. Il régatera contre des gens qu’il a déjà affrontés les années précédentes. La compétition à ce niveau n’a rien d’une nouveauté pour lui.

- Arnaud, vous avez navigué sur d’autres bateaux à foils. Ces bateaux AC75 de la Coupe de l’America représentent-ils tout autre chose?
- A. P.: Le bateau est certes totalement différent de ce que nous avons connu jusque-là. Mais au bout du compte, c’est un voilier aussi, avec des foils. Le défi consistera à se l’approprier, à savoir exactement comment faire pour le rendre le plus rapide. Ce n’est pas le plus simple, car la composition de l’équipage est récente. Nous n’avons pas encore navigué ensemble. Nous avons beaucoup à faire avant de nous lancer. Nous passerons beaucoup de temps près de l’eau, mais pas tant que cela dessus. Nous devrons travailler d’autant plus dur.

- Brad, avez-vous déjà navigué à bord d’un AC75?
- B. B.: Oui, j’ai eu cette chance. Ces bateaux sont conçus de telle sorte que la coque n’est jamais dans l’eau. On foile tout le temps. La vitesse coupe le souffle.

Brad Butterworth et Arnaud Psarofaghis

«Etre dans la même équipe que Brad, c’est génial. Sa présence en tant que mentor est très importante pour nous», Arnaud Psarofaghis. 

Anoush Abrar et Noura Gauper

- Le règlement relatif aux nationalités n’autorise plus que des navigateurs suisses à bord. Un inconvénient?
- B. B.: Pour une nouvelle équipe, oui. Nous verrons si c’est le cas pour nous, mais la sélection de navigateurs suisses est vraiment bonne. Ils sont forts.

- Si vous aviez pu faire votre sélection personnelle, Alinghi Red Bull Racing aurait probablement eu une autre équipe à bord, non?
- B. B.: Je n’en suis pas si sûr.
- A. P.: Si nous nous retrouvions aujourd’hui sur la ligne de départ, peut-être. Mais pas dans deux ans. Ce n’est pas parce que vous allez chercher les meilleurs dans chaque pays qu’ils vont fonctionner ensemble. Avoir une bonne équipe est tout aussi important.

- La règle relative aux nationalités va-t-elle contribuer à rendre cette compétition encore plus populaire?
- A. P.: Peut-être que de nouveaux amateurs nous rejoindront. En même temps, l’enthousiasme était déjà débordant en Suisse en 2003, 2007 et 2010. Aujourd’hui, partez n’importe où en été et vous croiserez encore d’innombrables casquettes Alinghi.

- Red Bull apporte ses connaissances en aérodynamique acquises en formule 1. Cela vous rassure-t-il?
- B. B.: Absolument! Grâce à la formule 1, ils sont tellement avancés en matière d’aérodynamique que nous sommes assurés d’en tirer profit. Oui, j’espère que nous prendrons le départ avec le bateau le plus rapide et que ce sera super simple pour Arnaud. Il n’aura plus qu’à le diriger comme il le peut sur le cap (rires). Ce n’est qu’un rêve, bien sûr. Mais tout de même, j’ai le sentiment que quelqu’un va fabriquer un bateau vraiment rapide. Et que ce quelqu’un, ce sera nous.

- Pourquoi avoir pris le voilier néo-zélandais?
- B. B.: Nous voulions avoir le meilleur bateau possible et c’est le leur.

- Brad, les bateaux actuels n’ont plus grand-chose à voir avec ceux avec lesquels vous naviguiez. Ces bateaux high-tech sont-ils une bonne chose pour le sport?
- B. B.: On n’arrête pas la technologie. Mais il faut toujours être bon navigateur pour gagner. A l’époque, nous voguions à 20 nœuds; aujourd’hui, ils sont à plus de 50 nœuds, soit 100 km/h. Ce sont des projectiles! Mais les navigateurs d’aujourd’hui peuvent les piloter avec une précision folle. Les anciens bateaux ne me manquent donc pas beaucoup.

- La vitesse implique-t-elle également des décisions plus rapides?
- A. P.: Tout est plus rapide, les décisions aussi. Aujourd’hui, on ne peut pas naviguer plus de 90 secondes sans devoir virer de bord. Et on ressent la vitesse sur le bateau, bien sûr. Mais une fois habitué, c’est comme si tout ralentissait de nouveau.

- Les autres équipes seront-elles stationnées à Barcelone, comme vous?
- B. B.: Non. Les Italiens sont à Cagliari. Les Américains restent aux Etats-Unis, à Pensacola, dans le golfe du Mexique. Les Anglais ont dû penser que Barcelone se trouvait à Majorque et ont installé leur base à Palma (sourire). Les Néo-Zélandais restent en Nouvelle-Zélande. Les Suisses sont à Barcelone.

- La coupe à Barcelone, est-ce une bonne tactique de la part des Néo-Zélandais?
- B. B.: C’est une occasion exceptionnelle pour les autres équipes. En Nouvelle-Zélande, ils seraient trop durs à vaincre. Ils connaissent parfaitement le comportement du vent et les conditions météo. A mon sens, c’est une erreur. Tous devraient essayer d’en tirer parti.

Par Christian Bürge publié le 4 septembre 2022 - 09:24