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© Etienne Lécroart

Exercez votre cerveau, sans quoi il se ratatine!

Publié mardi 29 janvier 2019 à 08:40
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Publié mardi 29 janvier 2019 à 08:40 
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Le neuropsychologue Lutz Jäncke explique comment éviter de s’abêtir avec l’âge.
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Vous affirmez que le cerveau reste «plastique» jusqu’à la fin de la vie. Que voulez-vous dire par là?
Lutz Jäncke: Lorsque j’étais étudiant, on nous disait que le cerveau humain se développait de 400 grammes à la naissance à 1200 grammes vers l’âge de 20 ans et qu’ensuite il ne faisait plus que se réduire. Nous savons aujourd’hui que le cerveau se modifie fortement entre la naissance et la mort, suivant ce que l’être humain apprend et quand il apprend.

Vous avez examiné la chose chez des musiciens.
Et constaté des choses stupéfiantes: quand un pianiste répète beaucoup, son cerveau a une tout autre allure que celui d’un violoniste qui répète beaucoup lui aussi. Les zones cérébrales se modifient en termes de forme et de fonction suivant l’usage qu’on en fait et avec quelle intensité. De la même manière, on voit chez un sportif dans quelle discipline il s’entraîne. On voit sur le cerveau à quoi il est utilisé. Le cerveau est individuel, unique dans sa forme et sa fonction.

Qu’est-ce que cela signifie pour l’évolution de l’humanité?
Que le cerveau est décisif pour s’adapter aux circonstances. Nous savons désormais que l’expérience influence les gènes et qu’elle peut donc être héritée. Cela explique en partie pourquoi des enfants dont les parents ont connu la faim tendent à devenir gros. Tout cela est un effet de la plasticité du cerveau.

Qu’est-ce qui se modifie anatomiquement dans le cerveau?
Il faut se représenter le cerveau comme une masse faite d’énormément de cellules nerveuses avec une quantité de câbles qui les relient entre elles. Cette masse se modifie: le volume de certaines zones peut croître, le câblage peut devenir plus robuste ou au contraire s’affaiblir. Les points de contact entre les cellules, appelés synapses, se modifient également. Avec l’apprentissage, le nombre de synapses augmente, de même que celui des récepteurs et des «antennes» permettant de collecter les informations. L’ensemble du hardware du cerveau s’adapte, pour ainsi dire. Tout cela se répercute sur la fonction.

De quelle manière?
Par exemple, le processus de vieillissement du cerveau dépend de ce que l’on fait de son cerveau une fois l’âge venu. Lorsqu’on est mentalement, physiquement et socialement en forme, le cerveau se dépense, fabrique de la masse et empêche la dégénérescence mentale.

Autrement dit, lorsque nous cessons de travailler, nous nous abêtissons.
Il y a en tout cas une interdépendance. On peut clairement établir que le cerveau d’une personne qui l’a entraîné jusqu’à 60 ans dégénère moins ou même pas du tout. Nous savons aussi que certaines zones du cerveau se ratatinent lorsque nous ne les utilisons pas. De manière générale, la devise est la suivante: «use it or lose it», utilise-le ou perds-le. C’est pourquoi on peut prédire à un retraité ce qui l’attend s’il n’utilise pas suffisamment son cerveau.

Etienne Lécroart
 

Qui est-ce que cela concerne le plus?
Beaucoup d’hommes qui se sont toujours perçus comme soutien de famille tombent dans une sorte de dépression après la retraite. Une des causes est la perte des objectifs de vie. Nous sommes des êtres curieux qui ont besoin d’avoir des missions. Si nous n’avons plus de tâches à exécuter, nous ne faisons plus que végéter et une bonne partie de notre influx s’égare. C’est ainsi que nous perdons notre énergie vitale.

Devrions-nous alors travailler plus longtemps?
Cela dépend énormément du type de travail. Si c’est un job monotone et répétitif, inutile d’insister. Dans d’autres emplois, on se heurte à des limites physiques: un salarié de la construction ne peut pas s’échiner jusqu’à 70 ans. Il a besoin d’un nouveau défi, de quelque chose de motivant. Lorsqu’on a ça, on reste en bonne santé et satisfait.

On dit souvent qu’il faudrait faire des mots croisés.
Se contenter de faire des mots croisés n’est pas satisfaisant, sauf s’ils sont vraiment très compliqués. Il est plus stimulant de se confronter aux problèmes concrets de la vie quotidienne, car c’est dans ce but que notre cerveau s’est développé. Exemple: on s’est offert une résidence secondaire en Espagne et on entend y passer plus de temps à l’heure de la retraite; il y a donc du sens à apprendre l’espagnol. C’est un défi, on a un objectif et cela permet de soigner ses contacts sociaux sur place. C’est un magnifique jogging cérébral.

Et si je n’ai plus l’énergie d’apprendre?
Dans ce cas, allez à l’opéra! Faites la connaissance de Mozart et de Schubert, découvrez de nouveaux horizons. Il s’agit de faire des choses qui ont une certaine influence sur soi. Les mots croisés n’en ont en général pas, d’autant plus que l’on acquiert vite une certaine routine. Alors interviennent les automatismes qui ne font pas grand-chose de bon pour le cerveau.

Quel est le meilleur entraînement pour le cerveau?
Le plus utile, ce sont les activités pour lesquelles il faut surmonter sa flemme innée pour aller jusqu’à ses limites, au moins un bout de temps.

Mais m’intéresser à Mozart, c’est plutôt agréable.
Tout à fait. Mais il y a toujours, çà et là, des détails qui ne procurent aucun plaisir. Il faut se fixer un objectif afin de développer de l’intérêt. Et mort à la flemme!

Quand faut-il s’y mettre pour rester intellectuellement en forme à un âge avancé?
On ne commence jamais assez tôt, mais en même temps, il n’est jamais trop tard. Une célèbre étude américaine, la Nun Study, a examiné les cerveaux de plus de 600 nonnes dont on connaissait les parcours avec précision. Et on a fait une découverte sensationnelle: il y avait des nonnes dont le cerveau était encombré de dépôts générateurs de la maladie d’Alzheimer, quand bien même elles n’en affichaient pas ou presque pas les symptômes. D’autres nonnes avaient bien plus de symptômes, alors même qu’elles montraient moins de dépôts dommageables. Celles qui, dans une certaine mesure, avaient fait la nique à alzheimer étaient celles qui, dans leur jeune âge, étaient déjà physiquement et intellectuellement actives.

Quel conseil en tirez-vous?
Il faut s’occuper de son cerveau assez tôt. Et il faut préparer sa retraite précocement, dès 40 ou 50 ans. Si l’on ne commence une nouvelle vie qu’à 65 ans, il y a danger de se retrouver frustré et de renoncer. Il faut commencer tôt une activité qui nous préservera à l’heure de la retraite.


COMMENT GARDER UN CERVEAU HABILE

- Préparez-vous à la retraite: trouvez-vous un nouveau passe-temps, demandez-vous ce qui représente un défi tout en vous procurant du plaisir. Commencez tôt.

- Si vous avez déjà un emploi passionnant qui vous fait plaisir, voyez si vous ne pourriez pas l’exercer à un taux réduit au-delà du couperet de la retraite.

- Demandez-vous si une activité bénévole ou un autre engagement social ne vous conviendraient pas et mettez les choses en place à temps.

- Restez actif physiquement, socialement et intellectuellement.

- Nourrissez-vous sainement, évitez l’excès de sucre, d’alcool et de nicotine.

- Surveillez votre pression sanguine. Une pression élevée est dommageable. Si en plus vous souffrez de diabète, veillez à recevoir un traitement médicamenteux adéquat.


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