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© Didier Martenet

Expulsés de Suisse vers la Géorgie sans pitié

Publié dimanche 16 juin 2019 à 09:27
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Publié dimanche 16 juin 2019 à 09:27 
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Originaire de Géorgie, Erik Davrichiani vivait en Suisse depuis huit ans. Ses trois enfants y sont nés. Débouté de sa demande d’asile, il a été expulsé avec toute sa famille, le 16 avril dernier. Cette décision a suscité émotion et incompréhension à Leysin, où ils vivaient. Son fils de 7 ans, Alexander, est autiste et se retrouve sans soins à Tbilissi. Nous les y avons rencontrés.
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Ils sont terrés dans un modeste appartement, dans une banlieue désolée de Tbilissi, la capitale de la Géorgie, un pays de 4 millions d’habitants pris en étau entre la Russie et la Turquie. Ils sont encore en état de choc. Ils vivent dans la peur, ne parlent pas, ne sortent quasiment pas et ressassent sans cesse, du matin au soir, le terrible malheur qui s’est abattu sur eux. Le désespoir absolu, l’incrédulité. «On n’arrive toujours pas à réaliser ce qui nous est arrivé, on voulait juste gagner notre vie et vivre tranquillement en Suisse», explique Erik Davrichiani, qui paraît plus âgé que ses 36 ans, en nous recevant chez lui, le mercredi 29 mai.

Didier Martenet
Pendant la journée, Erik Davrichiani consulte régulièrement les pièces de son dossier. Son père, Fedya, est malade et passe ses journées prostré sur le sofa.

A côté de lui, dans la pièce où il passe toutes ses journées, sa femme, Marina, 27 ans, visage fermé, douloureux, et leurs trois enfants, silencieux, anxieux, Alexander, 7 ans, qui souffre d’un autisme grave, Emily, 4 ans et demi, et Miron, 2 ans et demi. Ils sont nés en Suisse tous les trois et ils parlent français et kurmandji (la langue de leurs parents yézidis) mais pas un mot de géorgien. Et puis ses propres parents, expulsés eux aussi, comme morts intérieurement, son père, Fedya, gravement malade (cœur, asthme, diabète), et sa mère, Nino.

Expulsion violente

Didier Martenet
Erik Davrichiani et ses trois enfants au temps du bonheur, à Leysin.

Toute la famille vivait à Leysin, dans le canton de Vaud, depuis huit ans, après avoir déposé une demande d’asile. Elle a été expulsée brutalement, le mardi 16 avril au matin, avant d’être abandonnée sans autre, comme un vulgaire colis, à l’aéroport de Tbilissi, quelques heures plus tard.

«Les enfants vont très mal, explique Erik Davrichiani, qui parle un français excellent, presque parfait. L’aîné, Alexander, pleure tout le temps, il ne mange presque rien. Comme il est autiste et qu’il n’a plus aucun soutien médical, il va très mal. A Leysin, on s’occupait de lui. Il y avait des médecins, des logopédistes, des enseignants, il adorait aller à l’école et jouer avec ses copains. Ici, il n’y a plus rien. Avant, il dessinait tout le temps. Maintenant, presque plus. Il se renferme complètement. On est en train de le tuer. Je suis très inquiet aussi pour les deux autres: ils pleurent beaucoup, ils sont là mais sans être vraiment là, ils restent de longs moments sans jouer.»

Menace croissante

La vie d’avant, à Leysin, était simple et paisible; le désespoir à Tbilissi, aujourd’hui, est lourd, total. Erik Davrichiani se concentre, fait l’effort de revivre cette journée qui l’a replongé en enfer avec toute sa famille. «J’avais déposé une demande d’asile en arrivant en Suisse, il y a huit ans, se rappelle-t-il, et j’avais été débouté. Depuis des mois, j’avais peur d’être expulsé et je sentais que la menace augmentait. Le 16 avril, à 6 heures du matin, j’ai entendu un bruit et, quand je me suis levé, j’ai vu que quelqu’un ouvrait la porte. Ils ont crié: "C’est la police!" Il devait y avoir une trentaine de policiers. J’ai fait ce que j’avais prévu depuis toujours: j’ai pris immédiatement mon couteau suisse et je me suis coupé les veines des deux bras. Ça saignait, le sang giclait partout. Des policiers m’ont tenu de force, ils ont mis des chiffons pour arrêter le sang.»

Didier Martenet
Six semaines après s’être ouvert les veines, ses bras n’ont pas encore cicatrisé et Erik  a perdu une partie de sa sensibilité dans une main.

Erik Davrichiani espère encore, par son geste suicidaire, empêcher l’expulsion de sa famille, mais les policiers vaudois poursuivent l’opération. Ils rassemblent sa femme, qui se débat elle aussi, et leurs trois enfants. Entassent leurs habits dans des valises qu’ils ont apportées. Repoussent sans ménagement un voisin, Nicolas Vaudroz, alerté par les appels à l’aide de la famille. La police a aussi forcé la porte du frère d’Erik, Alexander Davrichiani, 42 ans, qui habite juste à côté. Venu en Suisse en 2006, il a obtenu un permis de séjour et il héberge son père, Fedya, que la police veut aussi expulser.

Vol spécial

Erik Davrichiani s’est tranché les veines et ne voit plus ce qui arrive à sa famille. «J’avais perdu beaucoup de sang, j’étais tellement épuisé que je n’arrivais plus à me lever. J’avais froid, je perdais connaissance et j’avais envie de m’endormir. Les policiers m’ont fait mal pour me réveiller. J’étais complètement déconnecté. Finalement, les policiers m’ont soulevé, ils m’ont mis dans l’ambulance. Ils m’ont attaché en serrant très fort, je n’arrivais même plus à bouger, je criais.»

Départ pour l’aéroport de Genève, où un avion spécialement affrété attend les malheureux pour un vol direct et sans retour pour Tbilissi. «A un moment, reprend Erik Davrichiani, j’ai crié parce que j’avais mal. Un ambulancier m’a dit: «Ah, tu recommences à crier parce qu’on arrive à l’aéroport!» Lorsque nous sommes arrivés, quelqu’un m’a recousu les plaies sur les bras. Je ne crois pas que c’était un médecin, c’était mal fait et j’ai encore des traces profondes.»

Piqûre dans le pied

Le malheureux est-il transportable étant donné son état de santé? Les employés de la très ambiguë société zurichoise Oseara, qui sous-traite cette partie du renvoi pour le SEM, le Secrétariat d’Etat aux migrations, assurent que oui (lire ci-dessous). Erik Davrichiani est donc emmené, toujours groggy et solidement encadré par des policiers, dans l’avion, où il revoit sa famille. Sa femme, Marina, est menottée, les mains et les pieds, avec un lien supplémentaire entre les deux. Elle a aussi un casque sur la tête après avoir semble-t-il mordu un policier. «Les policiers lui ont fait une piqûre dans le pied pour la calmer, ajoute Erik Davrichiani. Nos enfants étaient là, ils ont vu tout cela et n’ont pas compris ce qui se passait. Notre fille Emily a eu très peur, elle m’a demandé ensuite pourquoi sa maman était attachée.»

Il est 11 heures du matin, ce 16 avril, et l’avion va décoller à l’heure prévue. Cinq heures de vol, puis l’arrivée à l’aéroport de Tbilissi. «Je ne connaissais personne sur place, explique Erik Davrichiani. Mon frère, depuis Leysin, m’a trouvé un hébergement pour une nuit, il a trouvé ensuite l’appartement où on est, mais on n’a presque plus d’argent. On va finir à la rue.»

Pétition

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Sous le regard de leur mère, Miron et Emily jouent avec cette voiture blanche, le jouet rescapé de leur ancienne vie à Leysin.

Mais pourquoi cet acharnement à renvoyer en Géorgie une famille entière, parents, enfants et grands-parents avec des enfants malades? Pourquoi cette violence envers une famille qui n’avait jamais créé aucun problème et qui était même très intégrée et très appréciée à Leysin, où son expulsion a créé un tel choc et un tel sentiment d’indignation qu’une pétition a aussitôt été lancée pour réclamer son retour?

Le drame de la famille Davrichiani, c’est l’histoire d’une errance sans fin, celle des Yézidis, une infime minorité qui représente à peine 0,33% de la population de la Géorgie, c’est-à-dire 12 000 personnes environ, qui s’est retrouvée gravement discriminée à la fin de l’Union soviétique, en 1991, quand le pays est devenu indépendant et hypernationaliste. C’est aussi l’histoire d’un pays prospère et plutôt généreux, la Suisse, qui craint d’être submergé par les migrants et qui a décidé de durcir ses lois et de renforcer ses frontières.

Etouffantes traditions

«Si j’avais pu rester à Tbilissi, nous explique Erik Davrichiani, je l’aurais évidemment fait. Tout le monde préfère rester dans son pays, avec ses amis, sa famille, en parlant sa langue. J’ai travaillé comme électricien. Je suis parti parce que j’étais en danger. Comme mon frère aîné, Alexander, était déjà en Suisse, j’y ai demandé l’asile et j’ai habité à Leysin comme lui.»

A l’origine de son malheur, il faut prendre en compte les traditions étouffantes, qui peuvent basculer facilement dans la violence extrême, de la société yézidie. Divisés en trois castes très hiérarchisées, les Yézidis n’ont pas le droit de se mélanger entre eux; les mésalliances débouchent sur des vendettas sans fin. Si Erik Davrichiani s’est retrouvé en danger, c’est parce que son frère aîné, Alexander, qui appartient à la caste supérieure, a épousé une fille d’une caste inférieure. Un déshonneur pour la famille, une trahison des règles yézidies! Quand Erik a voulu épouser une femme qui était pourtant de sa caste, la famille de sa fiancée a donc mis son veto, en considérant qu’il était déshonoré comme son frère et qu’il n’était plus Yézidi…

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Miron joue sur la fenêtre sous le regard absent de sa grand-maman, Nino.

Erik et sa fiancée vont passer outre, mais la jeune femme, menacée par son clan, retourne chez elle après deux ou trois jours. Sa famille prétend qu’elle a été kidnappée, Erik est arrêté et jeté pendant trois ou quatre mois en prison. Soumis à des violences et menacé de mort par les autres prisonniers, il est au bord du suicide. Sa mère vend alors son appartement à Tbilissi pour payer un juge (environ 30'000 francs) qui le libère en lui octroyant une sorte de sursis. Ce qui fait hurler de rage la famille de sa fiancée, qui jure de se venger!

Fuite

Quand Erik Davrichiani, plus tard, épouse une autre femme, la famille de sa première femme les attaque dans la rue pour provoquer une rixe qui le renverrait automatiquement en prison. Erik ne se défend pas et sa femme, rouée de coups, perd le bébé qu’elle portait. Le couple finit par s’enfuir en Suisse, plein d’espoir et de rêves de bonheur.

Mais c’est une autre galère qui l’attend, une suite de désillusions mortifères. Erik rêve de travailler et de gagner sa vie. Il signe un contrat comme employé aux remontées mécaniques, mais il ne peut l’honorer: il est demandeur d’asile et n’a pas le droit de travailler. Erik et sa femme vont avoir trois enfants qui, en France ou aux Etats-Unis, auraient reçu automatiquement la nationalité du pays. Ils vivent très modestement, ils n’ont aucune dette, aucune poursuite. Mais ils sont rongés par une angoisse permanente, l’angoisse d’être renvoyés.

Toute la famille est malade

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L’expulsion vue par Alexander. Le jeune autiste a dessiné l’expulsion: les montagnes et le soleil de Leysin, l’avion, les immeubles de Tbilissi.

Leur demande d’asile est refusée à plusieurs reprises et la santé de toute la famille se dégrade inexorablement. Leur fils aîné, Alexander, à 7 ans, atteint d’un autisme sévère, il souffre d’un «grave risque de décompensation» en cas de renvoi, dit une doctoresse dans un rapport (voir document ci-dessous) au Service vaudois de la population, en février dernier.

Le plus jeune fils, Miron, ne parle toujours pas à 2 ans et demi. Il a déjà subi des examens au CHUV et sa famille s’inquiète, craignant un autre cas d’autisme. Erik Davrichiani est devenu dépressif, avec un risque suicidaire élevé, comme en atteste un rapport médical (voir ci-dessous). Sa femme, Marina, a fait tout récemment une tentative de suicide: sortie de l’hôpital le 11 avril, elle a été aussitôt expulsée de Suisse le 16 avril.

Situation examinée quatre fois

Une suite de maladies documentées et de souffrances aiguës qui auraient pu alerter les autorités vaudoises, les problèmes médicaux pouvant constituer, selon la loi, des empêchements au renvoi et un motif d’admission provisoire. Dans ce cas, les personnes déboutées peuvent faire une demande d’admission provisoire au canton, qui donnera son préavis à Berne, mais le canton peut aussi examiner spontanément une telle demande.

«Il convient de rappeler, affirme pour sa part le conseiller d’Etat vaudois Philippe Leuba, responsable de l’asile, que la politique d’asile relève de la compétence exclusive des autorités fédérales, à savoir du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) et du Tribunal administratif fédéral (TAF), en qualité d’autorité de recours. L’octroi de l’admission provisoire en raison de l’inexigibilité du renvoi ne relève pas de la compétence cantonale. Cette question est examinée d’office par les autorités fédérales dans le cadre de la procédure d’asile, dès lors que la personne requérante ne se voit pas reconnaître la qualité de réfugiée. En outre, l’octroi de l’admission provisoire peut en tout temps être sollicité par les personnes concernées auprès du SEM, pour des faits nouveaux importants. Dans le cas d’espèce, les autorités fédérales ont examiné à quatre reprises la situation de cette famille et sont toujours arrivées à la conclusion que son renvoi était raisonnablement exigible, dès lors que les soins essentiels garantissant des conditions minimales d’existence et les possibilités de traitement existent en Géorgie, quand bien même l’encadrement et le suivi médical ne correspondraient pas aux standards élevés disponibles en Suisse.»


 


La société Oseara en question

C’est une société très contestée chez les défenseurs de l’asile. Fondée à Zurich en 1992 par d’anciens médecins militaires, Oseara s’est spécialisée dans une mission particulière: ses médecins doivent certifier qu’un requérant débouté est apte à supporter un vol spécial avant de le faire monter dans l’avion. Selon les cas, ils accompagnent les expulsés pendant le vol. Employant des médecins suisses, mais aussi des free-lances allemands et polonais, la société a conclu un accord avec le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), pour un montant maximum de 2,2 millions de francs par année.

Pas d'obligation

Etant rétribuée au mandat, Oseara a tout intérêt à déclarer aptes au retour des gens dont l’état de santé est pourtant très inquiétant. Elle n’a aucune obligation de tenir compte des rapports et des recommandations émis par des médecins traitants qui suivent, eux, des demandeurs déboutés depuis des années. Dans le cas de la famille d’Erik Davrichiani, les médecins ont estimé que toute la famille était transportable alors que plusieurs médecins, en Suisse, avaient mis en garde, tout récemment, contre les dangers d’un renvoi forcé.

Pour le conseiller d’Etat Philippe Leuba, «il convient de distinguer la question de l’aptitude au transport de celle de l’inexigibilité du renvoi pour raisons médicales. A cet égard, l’entreprise prestataire de services Oseara s’est vu confier le mandat par le SEM d’assurer l’accompagnement médical des requérants d’asile déboutés transférés par voie aérienne et terrestre. Les cantons n’ont pas d’autre alternative que de s’adresser à cette société.»


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