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© KARL-HEINZ HUG

La si extraordinaire session d'Isabelle Moret

Publié mercredi 13 mai 2020 à 08:15
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Publié mercredi 13 mai 2020 à 08:15 
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Du 4 au 6 mai, le parlement fédéral, contraint à l’exil, a tenu une assemblée extraordinaire sur la crise du Covid-19 à Bernexpo. Nous y avons suivi sa présidente, Isabelle Moret, à qui incombait la lourde tâche d’organiser une session à 3,7 millions de francs.
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Elle atteint pratiquement la superficie d’un terrain de football. Avec ses murs noirs et son lino blanc, elle est froide, sans âme et ses installations sont spartiates. Cette salle de l’étage supérieur de Bernexpo, centre d’exposition de la banlieue de la capitale, est devenue l’antre du Conseil national pendant trois jours. Pour la première fois de son histoire, l’Assemblée fédérale s’est vue contrainte à l’exil, et cela à 3 kilomètres de son palais. Trois, c’est aussi le nombre de jours qu’a duré cette session extraordinaire consacrée au coronavirus, et pour laquelle les 244 parlementaires et les deux présidents de chambre ont répondu présent.

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Deux mètres séparent les députés, qui sont invités à se laver les mains dès leur entrée dans la salle. Les pupitres et les micros sont désinfectés entre chaque prise de parole.

Tout au fond et par effet d’optique, derrière son pupitre qui fait face à une colonne électrique, la première citoyenne de Suisse, elle, semble toute petite. Son confinement, Isabelle Moret l’a notamment passé à organiser cette session.

Avec le socialiste bernois Hans Stöckli, président du Conseil des Etats, elle a mis les mains dans le cambouis. «En temps normal, tout ce qui relève de l’organisationnel est géré par les services du parlement, tout cela roule ainsi depuis des années. Mais la situation est tellement extraordinaire qu’il a fallu tout inventer et nous assurer que les parlementaires nous suivaient et nous soutenaient dans cette démarche. Organiser cette session était un défi immense», confiait la présidente du Conseil national mercredi dernier au soir, à quelques heures de la fin de ce marathon exceptionnel, soulagée de bientôt passer la ligne d’arrivée.

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La veille au soir, passage en revue des derniers détails à l’hôtel Bellevue. A côté d’Isabelle Moret, Philippe Schwab, secrétaire général de l’Assemblée fédérale; en face, Pierre-Hervé Freléchaud, secrétaire du National et son adjointe, Annina…

«Le parlement doit maintenant retrouver ses responsabilités», avait dit une autre présidente, celle de la Confédération. Ce lundi matin-là, c’est donc chose faite. La démocratie est retrouvée et il est 10 heures lorsque Isabelle Moret secoue sa clochette. «A crise exceptionnelle, situation exceptionnelle», prononce-t-elle. La session est ouverte. Le gros du programme? Avaliser notamment les 60 milliards de francs injectés en urgence par le Conseil fédéral et poser les jalons de cette sortie de crise.

«Mais il y avait aussi un autre point très important dans cette session. Il fallait que les différences régionales que l’on a senties dans cette crise, et qui se sont ressenties dans les débats, soient entendues. Que nos collègues suisses alémaniques, qui viennent de cantons relativement épargnés, réalisent quelle a été la situation au Tessin, à Genève, à Bâle-Ville ou dans le canton de Vaud. Ce dialogue était impératif et je pense que nous l’avons réussi», ajoute Isabelle Moret.

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Les trois jours de session sont un marathon pour la première citoyenne de Suisse, ici dans son «bureau» de Bernexpo pour une pause déjeuner de quinze minutes.

Douze heures plus tôt. La veille au soir, entourée des collaborateurs des services du parlement, elle peaufine les derniers détails dans le hall inhabituellement désert d’un Bellevue Palace exceptionnellement fermé. Le protocole, l’ordre, est répété et tous les scénarios sont envisagés. «Et si le système de vote plante?» s’inquiète Isabelle Moret. «Alors, ce sera assis-debout. Et si toute la salle se lève, pas besoin de compter, tu diras que la majorité est évidente.» Car pour siéger à Bernexpo, il a fallu adapter les procédures de vote. En cas d’«assis-debout» pour le Conseil des Etats, un système de scrutin électronique – ne permettant pas de visualiser les votes individuels – a été installé pour le Conseil national. Et, ouf, il n’a pas planté.

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Derrière son pupitre au fond de l’immense Bernexpo, la présidente de l’Assemblée fédérale, Isabelle Moret, fait face aux 199 députés et à une salle de 5200 mètres carrés.

A la mi-mars, la session de printemps était annulée à l’aube de sa troisième semaine, Covid-19 oblige. La vague épidémique déferle sur la Suisse, la décision est inéluctable. Alors, c’est chez elle, à Yens, au-dessus de Morges, qu’Isabelle Moret se met au télétravail. «Et ce n’était pas évident car je me suis retrouvée dans cette situation – qui était la même pour les autres parents – de devoir travailler mais aussi de devoir faire l’école à la maison. C’est là que l’on réalise le rôle essentiel de l’école. Car, outre la formation de l’enfant, elle représente aussi pour eux l’égalité des chances car toutes les familles n’ont pas les mêmes moyens à disposition, sans parler des familles allophones.»

Et puis, c’est le casse-tête. Car pour que les commissions reprennent leur travail à distance, il faut trouver un moyen d’en assurer la confidentialité tout en respectant les droits de la personnalité. «Mais nous avons pu trouver une solution et, en plus des séances ordinaires, nous avons organisé 11 séances de commission par vidéo­conférence.»

Il en sera de même pour la Fraktionssitzung PLR, à laquelle Isabelle Moret a participé samedi soir depuis chez elle. «Mais la plus lourde responsabilité était surtout d’organiser cette session extraordinaire. La loi nous oblige à nous rassembler à Berne, et nous ne pouvions pas la changer puisqu’il aurait fallu se réunir pour le faire. Nous ne pouvions pas non plus faire comme en France et ne rassembler que les chefs de groupe. La Constitution ne le permet pas, le peuple aurait dû voter. Et surtout, en Suisse, les parlementaires votent librement et sans mandats. Qu’ils délèguent leur droit de vote à quelqu’un d’autre aurait été contraire à notre esprit de la démocratie.»

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Deux conseillères nationales portent un masque de protection: Stéfanie Prezioso (Solidarités/GE) et Magdalena Martullo Blocher (UDC/GR).

Une démocratie mise pourtant entre parenthèses ces dernières semaines, au profit de l’état d’urgence. Du jamais-vu depuis la Deuxième Guerre mondiale. «Mais aujourd’hui, c’est complètement différent. A l’époque, le parlement avait conféré les pleins pouvoirs au Conseil fédéral, qui avait édicté un droit d’urgence parfois resté valable bien après la fin de la guerre. Les choses ont changé. Nous aurions pu, si nous l’avions souhaité, édicter nos propres ordonnances, qui auraient prévalu sur celles du Conseil fédéral. Mais ici nous avons préféré le dialogue avec le gouvernement, pour le bien de tous.»

Mardi, 8 heures du matin, la session reprend. La veille, elle s’est terminée à 22 heures. Après un live chat, – «une première!» – pour répondre aux inquiétudes des citoyens francophones et alémaniques, la présidente de l’Assemblée fédérale s’octroie une courte pause d’une quinzaine de minutes dans son bureau temporaire. Assise sur un fauteuil, elle mange, dans une assiette en carton, un plat du jour qu’on lui a mis de côté, «du poulet… froid!» Car, à 3 kilomètres du Palais, les options de restauration sont minces. Il y a bien quelques stands de nourriture disséminés dans la halle d’exposition, mais ils ne proposent que des sandwichs froids et un plat unique. Alors, certains parlementaires se font livrer ou vont chercher des pizzas à l’emporter.

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Prises de photo simultanées entre Karl-Heinz Hug, photographe de ce reportage, et Isabelle Moret, mercredi peu avant la fin de cette session extraordinaire.

Il n’y a donc aucun avantage à présider dans une salle d’exposition de 5200 mètres carrés? «Si! La salle est beaucoup plus silencieuse puisque les parlementaires sont séparés de 2 mètres, je n’ai jamais dû intervenir pour des problèmes de bruit. Mais je dois dire que comme ils sont très loin, j’ai eu parfois du mal à voir tout ce qui se tramait et parfois même à tous les reconnaître. Il y a aussi un manque de spontanéité, et l’électricité que l’on peut parfois ressentir dans l’air de la salle du Palais fédéral me manque. Vous savez, lorsqu’il y a des questions et qu’ils s’énervent un petit peu, on sent la tension», répond Isabelle Moret en esquissant un sourire.

Et puis, il y a la question qui fâche. Celle du coût d’une telle session extraordinaire. Près de 4 millions de francs dont 2 pour la location du site de Bernexpo, seule solution pour siéger en toute sécurité. «Ce montant me laisse un goût amer, notamment parce que Bernexpo bénéficie d’un avantage compétitif: nous n’avons pas le droit de siéger ailleurs qu’à Berne. Je ne m’attendais clairement pas à ça et j’ai demandé que l’on regarde quelles sont les possibilités pour que, lors d’une prochaine crise, il y ait davantage de souplesse. Nous devrions prévoir une exception dans la loi à cet effet.» Elle regarde l’heure. Nous sommes mercredi après-midi, il est 17 heures. Elle avait prévu la fin de cette session extraordinaire ce soir à 19 heures. Hans Stöckli frappe à la porte du bureau. «C’était pour te prévenir, nous avons déjà trente minutes de retard.»

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Derrière la halle bernoise, après que tous les députés sont rentrés chez eux le 7 mai, Isabelle Moret, Simonetta Sommaruga, présidente de la Confédération, et Hans Stöckli, président des Etats, ont planté chacun un tilleul en souvenir de cette…

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