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«Il faudra beaucoup plus que 42 milliards pour les PME»

Vice-président du syndicat Unia et président de la Caisse inter-entreprises de prévoyance professionnelle (CIEPP), Aldo Ferrari jette un regard rassurant sur la situation économique, pour autant que d’autres mesures soient prises.

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Aldo Ferrari à Baulmes, le 26 mars: «Si la crise doit perdurer au-delà de trois mois, la question de la gratuité des prêts se posera.» David Marchon

- La réponse du Conseil fédéral et des autorités en termes de soutien à l’économie va-t-elle assez loin, selon vous?
- Aldo Ferrari: Globalement, on peut dire que le Conseil fédéral a agi assez vite. En particulier sur les questions sanitaires, même s’il aurait pu écouter les spécialistes plus vite. Mais depuis la première réaction, la situation se complique et on constate, sous prétexte d’une coordination entre les cantons certes nécessaire, une tendance à des décisions imposées depuis Berne. Exemple: les mesures prises par Genève, Vaud et le Tessin relatives à la protection des salariés des chantiers, que Berne a tendance à freiner au lieu d’étendre. Ce serait une grave erreur du gouvernement de négliger ce qui s’organise là où vit la population.

- Vous êtes donc satisfait de la réponse économique, moins de la réponse sanitaire…
- C’est ça. Le Conseil fédéral a tenu compte des revendications des syndicats sur l’extension des mesures d’indemnisation des catégories de salariés exposés à la perte de leur emploi, comme les temporaires et les personnes ayant des contrats à durée déterminée. Mais dans certains secteurs, comme la construction (il y en a d’autres), la question du respect des règles de sécurité édictées par l’OFSP concernant les salariés n’est toujours pas résolue. Il se trouve que beaucoup trop d’entreprises ne se sont pas ou pas totalement mises aux normes. Conséquence, des centaines de milliers d’employé-e-s se trouvent dans une situation d’urgence aiguë.

- Les autorités sont tiraillées entre des mesures sanitaires draconiennes et lâcher un peu la bride de l’économie…
- Il ne s’agit pas de mettre en veille l’économie, mais de garantir la protection à ceux qui travaillent. C’est comme cela que nous mettrons fin à la pandémie. On parle ici de vies humaines, pas de chiffres d’affaires.

- Les patrons de PME voient arriver le fonds de soutien de 42 milliards avec soulagement mais craignent que celui-ci ne fasse que repousser les problèmes, puisque l’aide est remboursable. La BNS ne devrait-elle pas en faire cadeau aux entreprises menacées de faillite?
- Les 42 milliards ne suffiront pas car, même si le taux de 0,5% appliqué aux lignes de crédit est raisonnable (0% en dessous de 500 000 francs), le problème économique risque en effet d’être simplement reporté. Si la crise doit perdurer au-delà de trois mois, la question de la gratuité des prêts se posera. Une fois que l’on aura terrassé ce virus, il s’agira de gérer le redémarrage.

- Peut-on craindre des faillites en cascade?
- On ne peut pas l’exclure. Dans certaines branches, l’artisanat par exemple, de nombreuses entreprises cassaient déjà les prix malgré dix ans de croissance. Pour celles-là, cette crise ne restera pas sans conséquences.

- Comment votre syndicat gère-t-il la crise entre ses membres et les autorités?
- Unia joue le rôle d’une courroie de transmission. Le chômage partiel (RHT) était la priorité pour maintenir la confiance des salariés et éviter un chômage de masse. Maintenant, ces mesures doivent être rapidement appliquées sans trop de bureaucratie. A l’heure actuelle, 61 000 entreprises ont déjà déposé des demandes d’indemnisation pour plus de 700 000 salariés. Unia entend participer au versement rapide des indemnités avec sa caisse de chômage.

- On note que les employés mis en RHT sont très impactés, puisqu’ils perdent 20% de leur revenu...
- D’autant plus impactés qu’ils continuent à payer leurs charges sociales sur l’entier de leur salaire. A cet égard, le paiement des charges sociales par l’assurance chômage serait bienvenu.

- Comment percevez-vous l’après-coronavirus pour l’économie suisse et les salariés?
- Il n’y aura pas d’«après» sans plan de relance, notamment dans les transports ainsi que pour la transition énergétique et la formation. Des pans entiers d’activité seront à développer ou à transformer. L’essentiel est de s’engager pour que nous apprenions de cette crise afin d’en sortir renforcés. On ne pourra pas tourner la page comme s’il ne s’était rien passé. Il faut espérer que la situation ne perdure pas.

- L’impact est-il pire que la crise financière de 2008?
- Oui, car cette crise impacte l’économie réelle, pas seulement les marchés financiers.

- En tant que président de la CIEPP, craignez-vous que les retraités soient pénalisés à leur tour?
- Le niveau des rentes reste la principale préoccupation des retraités, actuels ou futurs, mais à ce jour, dans notre système de prévoyance vieillesse, elles sont garanties. D’importantes réserves ont été accumulées pour faire face aux problèmes, en particulier dans les caisses de pension. Nous allons devoir les utiliser.

- Malgré la situation, vous ne semblez pas trop pessimiste…
- Je reste attentif mais il n’y a pas, ou pas encore, matière à paniquer. Il est évident que, dans nos régimes de retraites, l’activité économique est déterminante. Par le versement des salaires qui paient les rentes dans l’AVS et une partie de celles du 2e pilier, par les rendements de nos placements qui complètent celles-ci. Mais les régimes de retraites survivent à leurs bénéficiaires comme à ceux qui les financent par leurs cotisations.


Les 5 repères d'Aldo Ferrari

1. La vie à deux
Fabienne, la femme de ma vie, sans laquelle le soleil ne se lèverait pas tous les matins et sans laquelle je ne serais pas devenu ce que je suis. Elle est un exemple de ce que veut dire lutter dans la vie et pour la vie… Elle est mon avenir.

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Tous confinés, derrière la porte.

2. L’amitié
Mes amis ne sont pas nombreux mais ils sont impertinents, c’est pour ça que je les aime.

3. La littérature
Le fils de prolo que je suis et que je reste a appris que l’écrit peut changer le monde. Le roman noir reste pour moi le cœur de la littérature, celle qui passe de la rue à la plume. De Jim Harrison à Jesmyn Ward et tous les autres qui vivent dans ma bibliothèque.

3. Le blues
Toute la musique vient de là et c’est facile à comprendre, il suffit d’écouter «Mannish Boy» de Muddy Waters.

4. Ma bécane
La première a été construite en 1903 à Milwaukee. Elle me conduit là où les classes sociales disparaissent le temps d’un road trip.

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Des grands espaces, ça fait du bien.

5. La générosité
C’est une qualité qui ne dépend pas des moyens mais de l’état d’esprit. Et les gens généreux sont toujours des gens heureux. Ça fait du bien.


L'éditorial: Revenir à l’essentiel

Par Christian Rappaz

Autant commencer par la bonne nouvelle. Dans leurs dernières prévisions économiques pour l’année en cours, publiées le 18 mars, les experts de Credit Suisse parlent «d’une brève récession» en Suisse à la suite de la crise du coronavirus, avant un rebond de fin d’année et une croissance positive de 2% en 2021. A condition que cette situation exceptionnelle ne dure que jusqu’à la mi-mai, tempèrent les stratèges de la banque aux deux voiles. Leurs collègues de l’institut bâlois BAK vont plus loin. Dans un sens comme dans l’autre. PIB négatif de -2,5% cette année et rebond spectaculaire sous les mêmes conditions de 4,3% l’an prochain. Rassurant.

Reste que, derrière les chiffres et les courbes de ces braves messieurs, il y a aujourd’hui des centaines de milliers de personnes et d’entreprises fragilisées par une crise sans précédent dans notre histoire contemporaine. Des gens, faits de chair et de sang, dont la confiance a été fortement ébranlée et qui ne voient plus tout à fait l’avenir de la même manière qu’il y a encore un mois. Comme nous le confie la grande figure du syndicalisme suisse Aldo Ferrari, «on ne pourra pas tourner la page comme s’il ne s’était rien passé».

Il y a en effet peu de chances que le jour d’après ressemble aux jours d’avant. La crise du coronavirus est un drame sanitaire, social et économique dont nous devrons plus que jamais tirer les leçons en revenant à l’essentiel. Demain, il faudra – non par obligation mais par volonté – renforcer nos engagements environnementaux, revoir notre modèle ultralibéral, dont les excès font courir tant de risques, et nous affranchir de certaines dépendances qui nous affectent tant et nous coûtent si cher depuis le début de la pandémie.

Chaque guerre et chaque crise majeure ont généré une nouvelle organisation politique et de nouveaux comportements. Ainsi s’est construite l’histoire de l’humanité. On ose croire et espérer que la crise actuelle n’échappera pas à cette constante.


Par Rappaz Christian publié le 2 avril 2020 - 09:24, modifié 18 janvier 2021 - 21:09