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Société

Faut-il en finir avec le cynisme?

Avec les survivalistes, les anti-masques, les anti-vaccins ou les adeptes de la décroissance, le «doute moqueur» devient une attitude partagée par beaucoup. Pour les nouveaux cyniques, science et raison ne sont mises en avant que pour mieux occulter des décisions politiques hasardeuses, des abus de pouvoir économique et des manquements déontologiques. Eclairage.

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Dos à dos entre un héros de BD et un philosophe antique. Le Joker, figure contemporaine du cynisme, aime à dire que «la seule façon raisonnable de vivre en ce bas monde, c'est en dehors des règles.» Pour Diogène de Sinope, (IVe s. av. JC), le cynisme se vit dans la nature et l’austérité. A l’image de cette phrase: «Cet enfant qui boit dans le creux de sa main m'apprend que je conserve encore du superflu.» Collage Amina Belkasmi avec photos DC Comics/Niko Tavernise, Universal Images Group via Getty Images

On s’était dit que, avec l’arrivée de 2021, on allait arrêter de parler de ce virus qui nous pourrit la vie et met nos neurones en vrac. Pourtant, le Covid-19 est toujours là, même si nos politiciens misent sur la cohorte de vaccins qu’ils rêvent de nous enfoncer dans l’épaule pour éradiquer ce fléau. Mais voilà, justement, ce vaccin, la moitié de la population suisse refuse de se le faire injecter. Et, le 1er décembre dernier, une récolte de signatures a commencé afin de compléter l’article 10 de la Constitution fédérale qui déclare que «toute personne a droit à l’intégrité physique et mentale». En résumé, le but de cette pétition est d’amener les autorités à oublier l’idée d’émettre un «passeport covid». Sans ce passeport, les Suisses anti-vaccins seraient considérés comme des parias et d’une manière ou d’une autre exclus de la vie économique du pays. Pourtant, même en brandissant le spectre de ce document, la Confédération n’arrive pas à convaincre ses citoyens. Alors, comment expliquer cette méfiance vis-à-vis de ce vaccin? Probablement par la philosophie, qui est ancrée dans nos gènes depuis le Ve siècle avant J.-C. Eh oui, 50% des Suisses, 64% des Français et seulement 30% des Allemands pourraient être perçus comme cyniques. Des cyniques contemporains certes, mais de véritables cyniques pour qui la liberté de faire ce que l’on veut de son corps prime sur les règles sociales. Car le cynique se méfie des dirigeants, il est par essence contestataire. L’éditeur suisse Pierre-Marcel Favre se dit cynique au sens ancien du terme, c’est-à-dire un sceptique réaliste. «J’ai une confiance assez faible envers les autorités. Il faut tout de même se demander si on nous dit toujours la vérité. Est-ce qu’on peut suivre aveuglément des mesures, comme celles contre le covid, qui, par la suite, se sont révélées erronées? Si on ne se pose pas de questions, c’est qu’on est un sot!»

En mettant en doute les lois, les décisions politiques et économiques, les cyniques contemporains et antiques sont en fait à la recherche de la vérité. Comme aimait à le dire le journaliste et nouvelliste américain Ambrose Bierce (1842-1914), «les cyniques ont l’élégance de voir les choses comme elles sont et non pas comme tout le monde souhaiterait qu’elles soient». Mais, finalement, d’où vient cette quête de vérité qui pour les uns est une philosophie et pour les autres une attitude?

Tout a commencé au IVe siècle avant J.-C. avec Antisthène, qui fut le père fondateur de l’école cynique. Son disciple le plus ardent, et le plus connu aussi, était Diogène de Sinope. Un homme aux mœurs controversées qui appliquait le cynisme au quotidien. Ce dernier ne voyait pas l’intérêt de vivre dans un palais, de festoyer, de boire du bon vin allongé sur des couches moelleuses, vêtu de toges somptueuses alors qu’il pouvait dormir par terre, copuler en plein air, uriner sur les murs comme un chien et se nourrir de ce que la nature lui offrait. Ces provocations, qu’il ne voyait pas ainsi, symbolisaient son mépris des règles sociales. Pour lui comme pour Antisthène, il ne fallait rien attendre des lois édictées par les hommes et tout de celles imposées par la nature. Ainsi l’individu devient autosuffisant et peut vivre en autarcie. C’est le pilier de cette philosophie.

Descendants en ligne directe des cyniques antiques, les survivalistes incarnent la figure extrême de l’autarcie. Ils s’entraînent à vivre de manière autonome en n’utilisant que ce que la nature leur offre, en prévision d’un cataclysme. La production humaine, qu’elle soit matérialiste ou même culturelle, n’entre pas dans leur champ de vision. Seule celle émise par Mère Nature est digne d’être utilisée et peut nous sauver. Mazarine Pingeot, fille de, philosophe et prof de philosophie, confirme dans un essai intitulé Survivalistes: les cyniques d’aujourd’hui que, pour ces personnes, «la culture et le luxe et tout ce que l’on peut juger superflu n’a pas de valeur. La culture est soupçonnée de n’être que décadence (…) La nature serait la seule mesure de la valeur de la vie qui s’y confronte et apprend à l’apprivoiser, mais hors technologie de pointe, par la recherche d’un lien primitif entre elle et l’homme, avant que ce dernier ne la détruise.»

Quand on soumet l’idée sur le rejet de la culture et le fait de dire qu’elle n’est pas nécessaire à la survie de l’homme à Olivier Meuwly, écrivain et historien, il répond que «le cynisme moderne est beaucoup plus une posture qu’une philosophie. C’est le rejet du point de vue de l’autre, mais sans apporter de solution. Paradoxalement, cette attitude de repli permet de se mettre en avant en critiquant. Ces gens n’affrontent pas la vérité aussi bravement qu’ils le prétendent.»

Le point de vue d’Olivier Meuwly rejoint celui de François Busnel, journaliste, critique littéraire et producteur d’émissions télé. Dans L’Express, l’ancien directeur de la rédaction de Lire confirme, en 2013, que «les cyniques d’aujourd’hui forment une caste d’anarchistes qui n’acceptent aucune autorité, qu’elle soit politique, morale ou religieuse. Ils mettent en pratique ce que Nietzsche appellera le «gai savoir», c’est-à-dire la construction de soi par l’insolence et la perturbation de l’ordre établi.» Pour asseoir cette attitude contestataire, on cite d’ailleurs souvent la répartie de Diogène face à Alexandre le Grand. Le souverain, admiratif de la philosophie de ce mendiant, s’adressa à lui en disant: «Demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai.» Diogène, se réchauffant et méditant à la lumière du jour, lui aurait répondu: «Ote-toi de mon soleil.» Le roi de Macédoine, nullement vexé apprécia cette sortie et reconnu la bravoure de ce mendiant philosophe.

L’humour et la provocation constituent un trait essentiel du cynisme contemporain. Cette ironie sarcastique vise à faire rire mais aussi à remettre les choses en perspective et à recadrer son interlocuteur ou son auditoire. On en revient à la posture décrite par Olivier Meuwly, qui s’avère donc aujourd’hui très télégénique, radiogénique et, bien sûr, totalement compatible avec les réseaux sociaux comme Twitter. Faire un bon mot ou libérer une punchline forte, critique et cynique, c’est se mettre en avant sous les sunlights momentanés de la gloire. Mais on touche là aux limites du cynisme antique et contemporain. Car si cette philosophie est entièrement tournée vers soi et son propre essentiel, on en vient en pratiquant la vérité crue à fustiger, voire à sacrifier l’ego de l’autre au profit d’une vérité finalement très personnelle. Le polémiste français Eric Zemmour l’incarne. Ou comment devenir une star de la télé en pratiquant le cynisme à outrance.

Vous l’aurez compris, cette recherche de la vérité amène nos cyniques contemporains à ne se concentrer que sur l’essentiel et donc à remettre en cause tout ce qui est clamé par nos institutions et nos politiques. Un exemple ancré sur l’actualité? Le port du masque. Les cyniques n’en veulent pas, souhaitant que les vrais visages soient mis à nu. En ce qui concerne le Covid-19, ils ne disent pas que les masques ne protègent pas, ils estiment que Dame Nature doit procéder à sa sélection naturelle. Si c’est votre destin d’attraper le virus, eh bien qu’il en soit ainsi! Si vous devez guérir, tant mieux, si ce n’est pas le cas, c’est que la nature a jugé bon de vous éliminer. Pour le sociologue suisse Jean Ziegler, «le cynisme est détestable. C’est le sommet de l’égoïsme, un refus fondamental de la solidarité, une hypertrophie de la nature autonome.» Ce qui est dangereux, pour cet altermondialiste et homme politique, c’est que «les cyniques jouissent d’une certaine notoriété. En ne se laissant toucher par rien, ils se placent au-dessus de tout et de tous et, du coup, on peut leur trouver une intelligence et un esprit critique intéressants. Mais, en réalité, ils sont les ennemis de l’humanité, la négation de l’amour du prochain et de toute solidarité.»

Et, pour conclure, l’octogénaire aime à citer une phrase de Dostoïevski dans Les frères Karamazov, qui trône à l’entrée du CICR: «Chacun est responsable de tout devant tous.» Pour notre humaniste d’origine bernoise, «cette citation est la condamnation fondamentale du cynisme. Voilà!»


Etes-vous cynique?

Pour savoir si un cynique sommeille en vous, voici dix états d’esprit dignes de Diogène de Sinope. A vous de voir si vous adhérez à cette philosophie de vie. Chaque assertion pour laquelle vous êtes d’accord vaut un point.

  1. Vous pensez que votre chat ne vous aime pas mais qu’il n’est sympa avec vous que parce que vous le nourrissez.
  2. L’amitié n’existe pas, c’est tout simplement une façon d’utiliser l’autre pour qu’il vous rende service à un moment ou à un autre.
  3. Vous pensez que tout ce qui vous arrive est la preuve que l’être humain n’est qu’égoïsme.
  4. Vous êtes un adepte de la loi de Murphy, c’est-à-dire que vous êtes convaincu que tout ce qui est censé mal tourner tournera nécessairement mal.
  5. Vous envisagez toujours les pires scénarios pour ne pas perdre vos illusions lorsqu’ils arrivent. De toute façon, vous ne vous faites d’illusions sur rien.
  6. L’humour noir est votre arme préférée, vous êtes fan de Blanche Gardin ou de Mathieu Madénian, et vous réjouissez de faire graver sur votre tombe l’épitaphe suivante: «Qui m’aime me suive».
  7. Votre philosophe mort préféré est Friedrich Nietzsche et vous avez fait votre devise de cette citation tirée d’Ainsi parlait Zarathoustra: «L’homme a besoin de ce qu’il y a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur.»
  8. Vous remettez toujours tout en cause, que cela soit au niveau des religions, de la politique ou de n’importe quelle croyance fondée ou infondée. C’est pavlovien chez vous.
  9. Vous êtes extrêmement curieux de tout et sur tout. Tant que vous ne comprenez pas les raisons d’une chose, c’est que l’on vous cache la vérité. Il y a de la paranoïa chez beaucoup de cyniques.
  10. Vous pensez comme Diogène que le fait d’être cynique rend la vie beaucoup plus compliquée car la vérité fait mal et que beaucoup ne sont pas aptes à entendre des évidences. Du coup vous avez peu d’amis et seulement des gens qui pensent comme vous.

● Si vous avez moins de 3 points: vous êtes un éternel optimiste. Pour vous, l’être humain est naturellement bon et tout finit par s’arranger si l’on croit en sa bonne étoile.

● Si vous avez entre 3 et 5 points: vous êtes tout simplement lucide et convaincu de voir les choses telles qu’elles sont.  Vous pouvez croire en certains de vos proches et, au fond
de vous, ne demandez qu’à être déçu en bien.

● Si vous avec entre 5 et 7 points: vous êtes définitivement pessimiste. La vision du verre à moitié vide est votre unique manière d’envisager la vie et vous ne voyez pas comment
les choses pourraient un jour s’améliorer.

● Si vous avez 8 points ou plus: vous êtes sans nul doute cynique. Est-ce que c’est grave? On ne peut pas se prononcer là-dessus, mais une chose est certaine, c’est que les cyniques ont beaucoup d’humour. Donc rien n’est perdu!

Nous vous proposons aussi

Pour les esprits critiques
Certains pensent que le mal puise ses racines dans l’ignorance, que le savoir est un remède. Pour Peter Sloterdijk, le cynisme antique de Diogène de Sinope est une réponse à cette «fausse idée».
>> «Critique de la raison cynique», de Peter Sloterdijk, Ed. Christian Bourgois, épuisé mais env. 50 fr. d’occasion chez les bouquinistes

Pour les fans d’Onfray
Ils sont apparus au IVe siècle avant J.-C. Antisthène, Diogène, Cratès ou Hipparchia, qui préféraient le geste, l'humour et l'ironie à la parole civilisée, sont réhabilités dans l’ouvrage d’Onfray, qui présente leur incroyable modernité.
>> «Cynismes», de Michel Onfray, Ed. Le Livre de Poche, essais, 11 fr. 30, Payot

Pour les avides de connaissance
Voici une biographie de Diogène de Sinope, la figure emblématique des cyniques. Cet homme, que l’on a aussi appelé le Socrate fou, contestait  les servitudes de notre vie matérielle.
>> «Diogène le cynique», d’Etienne Helmer, Ed. Les Belles Lettres, 32 fr. 30, Payot



Quelques stars du cynisme

Blanche Gardin
Comédienne française connue pour ses stand-up hilarants et son irrévérence, Blanche Gardin manie le cynisme à la perfection: «Je n’arrive pas à faire abstraction du fait que mettre au monde un enfant, c’est donner la vie à un condamné à mort.»

Le roi Arthur
Imaginée par Alexandre Astier, Kaamelott est une série qui présente les légendes du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde de manière humoristique. Les répliques sont irrésistibles et souvent très cyniques: «Moi, à une époque, je voulais faire vœu de pauvreté (...) Mais avec le pognon que j'rentrais, j'arrivais pas à concilier les deux.»

Michel Onfray
Philosophe français, connu pour ses prises de position controversées, il revendique l’influence de l’école du cynisme. «Ça rend con l’argent. Du moins ça ne rend pas intelligent. On peut avoir d’autres ambitions. Loana et Zidane sont-ils des horizons indépassables?»

Dr House
Incarné sur le petit écran par l’acteur Hugh Laurie, l’impossible docteur House est le roi des diagnostics compliqués et des punchlines cyniques. «Supporter de souffrir pour quelqu’un à qui on tient, c’est un peu ça, la vie, non?»

Connasse
Camille Cottin, qui interprète La Connasse, est la seule actrice de ces sketchs tournés en caméra cachée. Les individus filmés à leur insu sont donc les victimes d’une Parisienne snob et infecte qui manie le cynisme avec brio. Dans une salle de sport, lorsqu’on lui dit qu’il y est interdit de fumer, elle répond: «Ah, mais j’m’en fous, en fait!»


Par Laurence Desbordes publié 14.01.2021
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