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FemTech, quand l’innovation s’intéresse (enfin) aux femmes

Le marché des technologies féminines est en plein boom aux échelles mondiale et suisse. Cantonnées d’abord à la santé sexuelle et à la procréation, ces solutions investissent aujourd’hui la santé mentale et le bien-être général des femmes. Un secteur prometteur, mais qui n’est pas sans risques, notamment sur le front de la protection de ces données… très personnelles.

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«Les données personnelles permettent de dresser le portrait intime des utilisatrices», Jessica Pidoux, docteure en humanités digitales à l’EPFL.

Valentin Flauraud

Après les fintechs, les proptechs, les medtechs ou encore les cleantechs, les femtechs seraient-elles le dernier mot-clé à la mode? Il est du moins sur les lèvres d’un nombre croissant d’investisseurs, de chercheuses et chercheurs et des entrepreneurs. L’engouement pour les technologies dédiées à la santé féminine se révèle dans les chiffres. Selon l’étude du consultant américain Frost & Sullivan, le marché des femtechs a généré 820,6 millions de dollars au niveau mondial en 2019. Sa valeur devrait avoisiner les 50 milliards de dollars d’ici à 2025.

Cette lame de fond déferle aussi sur la Suisse. En mars 2021, le Parc de l’innovation de l’EPFL, en collaboration avec l’assurance maladie Groupe Mutuel, a inauguré le premier accélérateur de start-up femtech. Baptisé Tech4Eva, ce premier programme suisse dédié aux technologies féminines vise à accompagner les jeunes pousses actives dans ce secteur prometteur. Mais avec quelles solutions? Les femtechs comblent-elles les attentes et répondent-elles aux besoins des femmes? Au-delà des intérêts économiques et des recherches dans ce secteur, la digitalisation des corps suscite aussi des craintes. Parmi elles, la protection des données ainsi que leur commercialisation à des fins de publicité ciblée et de démarchage des assureurs maladie.

Notre immersion dans les technologies féminines démarre à Berlin, en 2012. C’est dans la capitale allemande que Mike LaVigne et Ida Tin lancent Clue. La start-up berlinoise est l’une des premières à investir le marché de la santé féminine, qui ne porte pas encore le nom de femtech. Ce dernier, on le doit d’ailleurs à Ida Tin. Dans le sillage du «quantified self» (les technologies d’automesure de la santé), Clue a développé une application du même nom qui collecte les données physiologiques et psychiques du cycle menstruel: température, fréquence des rapports sexuels, jours des menstruations, intensité des douleurs des règles, humeur…

Le but? Prédire, grâce à un algorithme, le jour où le risque (la chance, c’est selon) de concevoir un enfant est le plus élevé. Dix ans après sa fondation, la start-up allemande a bien grandi. Elle écoule ses technologies dans 180 pays et revendique plus de 13 millions d’utilisatrices. Au total, Clue a déjà levé 30 millions de dollars. Un succès qui a favorisé l’émergence d’applications similaires, telles que Glow, iCycleBeads ou encore DuoFertility, commercialisées par des start-up concurrentes.

En Suisse, c’est la croissance insolente d’Ava Women qui a beaucoup fait parler d’elle avec son bracelet de fertilité connecté. Le succès commercial de cette solution a propulsé Lea von Bidder, la directrice d’Ava Women, au classement 2017 et 2018 des «30 de moins de 30 ans» du magazine «Forbes». Depuis 2021, la start-up traverse une zone de turbulences. Elle a dû se séparer d’un tiers de ses 120 employés. Mais cela ne dément pas la preuve que les success-stories helvétiques dans les femtechs sont possibles. C’est d’ailleurs avec cette conviction et l’ambition d’émanciper le marché suisse que l’accélérateur Tech4Eva a vu le jour en 2021, à l’EPFL.

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«Qu’il s’agisse des règles, d’une grossesse, du post-partum ou de la ménopause, il y a un manque d’accompagnement dans ces étapes de la vie», Lan Zuo-Gillet, directrice générale adjointe de la Fondation EPFL Innovation Park et fondatrice de Tech4Eva.

Valentin Flauraud

Ksénia Tugay est experte en innovation au sein du Groupe Mutuel. L’assureur maladie soutient Tech4Eva: «Depuis la naissance des technologies féminines en 2013, le secteur a toujours manqué d’investisseurs, rappelle Ksénia Tugay. Il fallait que ça change.» La pandémie de ces deux dernières années a été le détonateur: «Avec les semi-confinements et les mesures sanitaires, le secteur de la santé s’est massivement orienté vers la télémédecine, constate Ksénia Tugay. Il a fallu trouver des solutions à distance pour répondre aux besoins des femmes qui ne pouvaient pas aller chez le gynécologue ou accueillir une sage-femme à domicile. Cette prise de conscience a favorisé cette vague femtech en Europe et en Suisse.»

En mars 2021 donc, Tech4Eva a sélectionné 30 start-up suisses et internationales parmi 110 candidatures. Pendant neuf mois, l’incubateur les a accompagnées: «Ce programme d’accélération est complètement gratuit, souligne Ksénia Tugay. Il a pour ambition de créer une communauté d’expertes et d’experts autour de la santé féminine composée d’entreprises, de chercheurs, d’investisseurs, de professionnels de la santé. Il est l’heure de s’intéresser à la santé des femmes et de leur offrir davantage de produits. L’ambition de Tech4Eva est de devenir le hub femtech d’Europe continentale.» L’an dernier, les jeunes pousses sélectionnées ont levé 60 millions de francs. Fort de ce succès, l’incubateur a donc lancé sa deuxième session d’accompagnement le 31 mars dernier, avec 28 nouvelles start-up.

Yannick Devaud est un bio-ingénieur-entrepreneur formé à l’EPFL. Mais le Fribourgeois pourrait très bien aussi porter la casquette de sauveur de bébés. Sa start-up Kove medical, fondée en 2020, a développé un système pour raccommoder la membrane amniotique après une chirurgie in utero, et ainsi éviter une naissance prématurée ou une fausse couche: «Actuellement, les instruments chirurgicaux utilisés endommagent la membrane entourant le fœtus. Il en résulte un très grand nombre de prématurés, explique Yannick Devaud. Notre dispositif breveté réduit ce risque. La chirurgie fœtale devient donc plus sûre pour le bébé et la maman. Elle réduit également les risques de prise en charge médicale lourde en cas de prématurité.» Kove medical faisait partie des jeunes pousses sélectionnées par Tech4Eva en 2021. Après des essais précliniques in vivo réussis, Yannick Devaud espère commercialiser ses dispositifs en 2024.

La start-up cofondée en 2017 par Emeline Hahn et ses trois compères masculins fait elle aussi partie des lauréates 2021 de Tech4Eva. Fizimed, c’est son nom, a vu le jour sur un constat simple et un tabou: les fuites urinaires. L’entrepreneuse française découvre l’ampleur du problème alors qu’elle n’a pas encore d’enfants: «J’ai très vite constaté qu’il manquait des solutions pour aider ces femmes à (re)muscler leur périnée. Une solution qui soit simple et médicale à la fois. En France par exemple, ajoute Emeline Hahn, la rééducation du périnée est réalisée par des kinésithérapeutes ou des sages-femmes qui nous ont demandé de développer une solution à domicile, car renforcer son périnée, c’est tout au long de la vie, pas simplement après un accouchement.»

Concrètement, la solution de Fizimed consiste en une sonde intravaginale connectée à une application mobile. Lorsque l’utilisatrice contracte son périnée, elle appuie sur des capteurs de la sonde qui envoient un signal sur l’application pour visualiser en temps réel son effort: «En contractant son périnée, elle peut faire sauter un personnage d’une plateforme à une autre par exemple, ce qui permet de renforcer son périnée grâce à des protocoles médicaux cachés derrière une trentaine de mini-jeux, détaille Emeline Hahn. Les fuites urinaires diminuent et les rapports sexuels s’améliorent.» Fizimed commercialise sa sonde en France, en Suisse, en Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Asie. Elle vient d’inaugurer une filiale aux Etats-Unis. La start-up française a réussi deux levées de fonds, en 2018 (600 000 euros) et en 2019 (1,5 million d’euros).

Retour sur les rives du Léman. Lan Zuo-Gillet est la directrice générale adjointe de la Fondation EPFL Innovation Park et la fondatrice de Tech4Eva. Elle assiste à un véritable changement de société et à un gain d’intérêt quant aux technologies pour améliorer la santé des femmes: «Le moment est venu de promouvoir cette thématique: les entreprises voient dans les solutions femtech des outils efficaces de soutien aux femmes pour faciliter leur vie en entreprise et par conséquent leur carrière.»

La directrice de Tech4Eva cite en exemple les parcours de vie des femmes jalonnés de «multiples inconvénients dus aux changements hormonaux. Qu’il s’agisse des règles, d’une grossesse, du post-partum ou de la ménopause, il y a un manque d’accompagnement dans ces étapes de la vie», qui a un impact sur les vies personnelle et professionnelle des femmes. Les entreprises ne sont d’ailleurs qu’un maillon dans l’écosystème femtech: «Les chercheurs, eux, se penchent sur la manière de développer une médecine plus ciblée sur les femmes, qui tienne compte de leur différence biologique. Quant aux investisseurs, ils sont en train de comprendre que les femtechs sont un secteur en forte croissance. Il représente un énorme potentiel d’investissement. L’écosystème est donc enfin mûr aujourd’hui.»

Depuis sa création il y a un an, Tech4Eva, est soutenu par le Groupe Mutuel. L’assureur a-t-il un intérêt à bénéficier des données très personnelles recueillies par les applications femtech pour adapter les primes en fonction du portrait-robot des utilisatrices? «Le Groupe Mutuel est notre partenaire sur ce projet, précise Lan Zuo-Gillet. Mais il n’y a aucun échange de données obligatoire ni nécessaire entre les sponsors, Tech4Eva et les start-up, car le rôle d’un accélérateur est d’aider les start-up au niveau du développement de leur entreprise, précise la directrice. Il est de la responsabilité de chaque entreprise de gérer les données de ses utilisateurs selon les directives de l’OCDE.»

La question du partage des données personnelles entre les acteurs de la santé ne se cantonne pas aux femtechs. Justement, Jessica Pidoux a mené des recherches poussées sur la question. La docteure en humanités digitales de l’EPFL a consacré sa thèse (2021) aux processus d’apprentissage collectif – à la fois humain et machine – qui se déroulent sur les plateformes de rencontres en ligne. Tinder, Adopte un mec… les applications de rencontres amoureuses et sexuelles sont devenues la norme au sein de notre société numérique.

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«Depuis la naissance des technologies féminines en 2013, le secteura toujours manqué d’investisseurs.Il fallait que ça change», Ksénia Tugay, experte en innovation au sein du Groupe Mutuel.

Valentin Flauraud

Les corps, les images, les sentiments et les rencontres se monétisent au fil des données personnelles que nous renseignons sur ces applications, comme toutes les autres d’ailleurs: «Ces données personnelles ont une influence sur les recommandations de profil reçu. Plus on en fournit, plus les algorithmes affineront leurs recommandations, détaille Jessica Pidoux. C’est problématique en plusieurs points. Dans le cas des applications, la recherche d’une rencontre amoureuse ou sexuelle rend l’utilisatrice vulnérable, car elle doit rendre publiques beaucoup d’informations sensibles à une large audience connue ou non.»

De plus, poursuit Jessica Pidoux, «il faut séduire, répondre aux standards des corps et de la beauté définis par les algorithmes pour monter dans le «ranking» du système de recommandation de profils. Cette vulnérabilité nous pousse à fournir davantage d’informations. C’est une économie de la donnée et de la réputation.» Le problème, relève Jessica Pidoux, «c’est que ces données très personnelles peuvent être revendues à des annonceurs et des courtiers de données».

Selon la docteure, les applications de rencontres de même que les technologies féminines collectent des informations très sensibles: «La fréquence des rapports sexuels, leur appréciation, la taille de la poitrine, les éventuelles maladies sexuellement transmissibles, la date du dernier rapport sexuel non protégé… Ces données sont en lien avec le traçage de notre monde physique. C’est-à-dire la géolocalisation permettant de savoir où la personne vit, où elle a passé la nuit. Ces informations permettent de dresser le portrait intime des utilisatrices. Elles offrent aux annonceurs la possibilité de placer des produits très ciblés.»

Du point de vue des données personnelles, l’essor des femtechs fait-il courir un risque aux femmes, dont les corps se digitalisent et se monétisent? Nous avons sollicité l’analyse de Sylvain Métille. Selon l’avocat lausannois spécialiste de la protection des données, du droit de l’informatique et des technologies, «toute une série de données très similaires se retrouvent dans d’autres applications de santé, qui concernent également les hommes. Les femmes sont peut-être plus exposées, mais les risques existent pour tous les utilisateurs.»

En effet, poursuit Sylvain Métille, «les fournisseurs de ces services ne sont pas toujours clairement identifiés. De même que leur responsabilité. La loi suisse sur la protection des données offre des garde-fous. Après, est-elle toujours appliquée? Il en va de la bonne conscience des fournisseurs d’applications.» Seule certitude: l’enjeu plus global de la protection des données ne va pas freiner le boom des femtechs. Bien au contraire.

Par Mehdi Atmani publié le 20 avril 2022 - 09:04