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© Rene et Elisabeth Buehler/DUKAS

Fêtes de vignerons, l’heure des comptes

Publié jeudi 26 septembre 2019 à 08:52
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Publié jeudi 26 septembre 2019 à 08:52 
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Jamais une Fête des vignerons n’avait attiré autant de spectateurs. Le manque à gagner annoncé de quelque 16 millions de francs fait d’autant plus mal que la fête fut belle. Mauvaise gestion, folie des grandeurs, erreurs systémiques? En l’absence de chiffres, gardés secrets, L’illustré tente d’analyser cette déroute financière avec l’aide de Daniel Rossellat, le patron de Paléo.
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Avec 355 000 billets (+ 20 000 invitations lors des deux répétitions générales) vendus et, selon les estimations, près d’un million de visiteurs à Vevey, jamais la fête organisée, depuis 1797, par la Confrérie des vignerons n’avait suscité une telle affluence.

C’est pourtant une catastrophe financière que François Margot, l’abbé de la Confrérie, président de la manifestation, a dû annoncer la semaine dernière. Rien que sur la billetterie, le manque à gagner atteindrait 16 millions de francs. Soit 16% d’un budget d’au moins 100 millions.

Cellule de crise

Six semaines après la fin de la FeVi, alors que le démontage des arènes ne sera achevé que le 15 octobre, c’est tout ce que peuvent dire les têtes de l’organisation, Marie-Jo Valente, cheffe du service de communication, et Frédéric Hohl, directeur exécutif de la Fête.

Visiblement un peu sonné, François Margot a mis sur pied une cellule de crise, dans l’espoir de réduire un tant soit peu la dette. Faute de quoi le déficit, qui ne sera chiffré que dans plusieurs mois, pourrait être encore supérieur au manque à gagner. Dans le meilleur des cas, le bas de laine de la Confrérie, estimé entre 10 et 15 millions, ne suffira pas à régler l’ardoise.

Salvatore Di Nolfi/Keystone
Le 22 mars 2017, Frédéric Hohl, directeur exécutif, Francois Margot, abbé-president de la Confrérie, et Hugo Gargiulo, scénographe, écoutent les explications du metteur en scène Daniele Finzi Pasca sur l’espace scénique de la Fête des vignerons 2019.

Triste issue pour cette 12e Fête des vignerons, qui fut pourtant considérée par beaucoup comme une réussite artistique. Pourquoi les arènes, dont des centaines de journalistes ont parlé jusqu’à New York et Tokyo, n’ont-elles pas affiché complet?

Folie des grandeurs?

Comparaison n’est pas raison, c’est bien connu. Ce qui n’interdit pas de rappeler que le budget de la Fête double entre l’édition de 1955 et celle de 1977 (lire ci-dessous). S’il n’augmente que de 45% pour celle de 1999, il est à nouveau doublé pour dépasser les 100 millions cette année.

C’est donc bien dans l’espoir de boucler l’exercice dans les chiffres noirs que le nombre de représentations passe de 12 (plus deux supplémentaires) en 1999 à 20 en 2019. Pour la même raison, le nombre de places disponibles (16 000 en 1955, en 1977 et en 1999) s’élève à 20 000, une capacité souvent jugée excessive.

Ainsi, interrogé en 1993 dans L’Hebdo, François Rochaix, metteur en scène de l’édition 1999, expliquait: «Sur la place du Marché de Vevey, 16 000 spectateurs c’est le maximum, c’est déjà très contraignant…»

Parmi les rares chiffres disponibles, l’ingénieur Daniel Willi nous avait indiqué en mai dernier que la construction de l’arène budgétisée à 12 millions allait finalement en coûter 13, ajoutant dans L’illustré: «Nos calculs n’étaient pas mauvais.»

>> Voir la galerie photo sur la construction de l'arène des vignerons

Blaise Kormann
Daniel Rossellat est sans doute le meilleur professionnel des grands événements en Romandie: son Paléo a attiré 6 millions de festivaliers en 44 éditions.

Alors, cette édition fut-elle celle de la folie des grandeurs? Nous posons la question à Daniel Rossellat, fondateur et président du Paléo Festival: «On ne peut pas affirmer que la raison principale de ces chiffres rouges tient au surdimensionnement du projet. Ce ne sont pas les projets les plus chers qui sont les plus risqués. De même, c’est parfois les billets les plus chers qui se vendent le mieux. Cela dit, je pense qu’avec 30% d’acteurs-figurants en moins et avec une technologie moins ambitieuse mais mieux maîtrisée, donc avec des millions de frais en moins, cela aurait été un spectacle tout aussi enthousiasmant et peut-être même plus émouvant.»

Le patron du Paléo, devenu aussi en 2008 syndic de Nyon, rappelle néanmoins des principes de prudence: «En n’ayant lieu que tous les vingt ans, cette fête est chaque fois un prototype, contrairement au Paléo, qui permet de corriger les erreurs d’année en année. Or un prototype comporte de grands risques dont il fallait tenir compte dans le budget en prévoyant au minimum 15% d’imprévu.»Au lieu d’adopter cette marge de prudence, la confrérie a misé sur la vente totale des billets comme lors des éditions précédentes.

Pourtant, en 2013, à l’occasion de l’annonce du choix du metteur en scène, l’abbé-président François Margot se voulait raisonnable: «Nous ne pouvons pas continuer à doubler le budget à chaque fois.» Et le budget articulé se situait entre 65 et 70 millions de francs à cette époque.Alors pourquoi 30 millions de plus? Tout le monde le dit sans oser se faire citer: ils ont été grappillés au fil des ans par une direction artistique aussi insatiable que persuasive face à une direction docile, pour ne pas dire hypnotisée.

>> Lire l'interview du metteur en scène Daniele Finzi Pasca

Les erreurs commerciales

Et pourtant, le défi de l’équilibre budgétaire, devenu presque impossible, aurait pu être relevé moyennant d’autres tactiques commerciales, selon Daniel Rossellat: «Sans vouloir donner de leçons, j’estime que la stratégie de mise en vente des billets et celle des tarifications n’ont pas été optimales. Pour la mise en vente, j’aurais programmé moins de représentations et j’aurais attendu que celles-ci soient toutes vendues pour annoncer des supplémentaires. Cela aurait peut-être créé une meilleure dynamique d’achat de billets. C’est une tactique vieille comme le monde. Cela dit, je souligne aussi qu’ils ont réussi à vendre un nombre impressionnant de billets.»

Quant à la tarification, Daniel Rossellat estime que les entrées à 300 francs et plus ont suscité une dynamique négative auprès de beaucoup de gens. «Il y avait beau avoir des billets à moins de 100 francs, les gens ont retenu d’abord les prix les plus chers et ne parlaient souvent que de ça.»

Fête de jour ou de nuit?

Selon les explications de l’abbé-­président, les représentations nocturnes (10 sur 20) ont bien fonctionné, affichant un taux de remplissage de près de 95%. A l’inverse, celles de jour ne furent remplies qu’à 72,5%… Certains craignaient que les rentrées tardives ne dissuadent les spectateurs, mais l’immense plancher LED les a attirés. Dans sa petite histoire de la Fête des vignerons (coll. Savoir suisse), Sabine Carruzzo-Frey cite le rapport final sur la Fête de 1977 qui dit: «La Fête des vignerons est une FÊTE de jour, elle devrait se dérouler sous le soleil. La fête de nuit devient un spectacle, voire un «show.»

Quarante ans avant certaines critiques entendues cette année, le rapport ajoute: «Il ne faudrait pas à l’avenir aller trop loin dans l’électronique, la sonorisation, afin de ne pas perdre en intensité.» Pour la petite histoire, François Rochaix rappelait: «Il y a cent ans, les fêtes commençaient à 6 heures du matin parce que la lumière est bien meilleure. En août à 11 heures du matin, il y a sur la place du Marché l’éclairage le plus plat qui soit. Les nocturnes sont formidables, mais les éclairages artificiels impliquent des investissements énormes.»

Gestion de crise 
et conséquences possibles

PHILIPPE.PACHE
L'abbé-président de la Fête des vignerons 2019, François Margot.

Jugeant les cinq éditions du XXe siècle toutes bénéficiaires, la Confrérie des vignerons a renoncé à demander des garanties de déficit auprès du canton de Vaud et de la Ville de Vevey. François Margot estimait que la Fête devait se passer de l’argent des contribuables. Jaloux de leur liberté, les organisateurs se réjouissaient d’échapper ainsi à de fastidieux audits extérieurs.

Aujourd’hui il est trop tard. En effet, la loi interdit de verser après coup des subventions si les choses n’ont pas été discutées avant, et la même règle s’applique pour les garanties de déficit. En 1999, une telle couverture avait été demandée et accordée par le canton, à hauteur de 3 millions, a confirmé le Département vaudois de l’économie.

Garantie non nécessaire

A Vevey, Elina Leimgruber, l’actuelle syndique, a rappelé que la confrérie avait obtenu en 1999 une garantie de déficit de 5 millions. Bénéficiaire, la Fête des vignerons n’en avait pas eu besoin. Daniel Rossellat estime lui aussi impossible le recours à l’Etat: «Les organisateurs doivent rester droits dans leurs bottes jusqu’au bout et s’en tenir à leur décision de ne pas demander de l’argent public.»

Aujourd’hui, des factures, des soldes de salaires et des heures supplémentaires demeurent impayés, comme nous le confirment des prestataires de services et d’anciens salariés de la Fête. Le pressing mandaté par la FeVi a dû menacer de conserver les costumes qui restaient dans ses locaux pour se faire payer ses dernières factures, ce qui a été fait. Mais d’autres prestataires n’auront sans doute pas cette chance. Le risque de poursuites judiciaires est réel.

Précisons enfin que certains responsables des finances de la Fête que nous avons contactés (des notables occupant ou ayant occupé de hauts postes dans la banque ou les assurances) n’ont pas répondu à nos demandes d’interview.

Il reste une dernière hypothèse à cette gueule de bois financière: serait-elle le fruit de la vengeance de Bacchus, Silène et des autres dieux évincés de l’édition 2019?

>> Vente publique. La Fête des vignerons organise ce week-end des 28 et 29 septembre à Aigle une grande vente des objets utilisés durant la Fête: des tables, des chaises mais aussi des petits chevaux (500 fr.) ou un carton de six verres à vin (5 fr.) . Inscription obligatoire sur www.fetedesvignerons.ch


Quatre fêtes en chiffres

De la capacité des arènes, du nombre de représentations et du montant des bénéfices…

1955 (du 1er au 14  août)

Photopress-Archiv/Keystone
1955 - du 1er au 14 août

- 11 représentations et deux cortèges de 5,2 km et 3,2 km.
- 3857 figurants.
- 16 000 places dans une arène ovale et fermée comme un cirque romain.
- Prix des places: de 10 à 70 fr. (de 44 à 307 fr. – valeur 2018).
- Coût: 4 695 229 francs (20 587 751 fr. – valeur 2018).
- Bénéfice: 1 204 927 fr. (5 281 853 fr. – valeur 2018).

Particularités:
– 1re représentation nocturne.
– Modernisation de la mise en scène et des chorégraphies.
– Internationalisation de la Fête, en particulier en direction de la France. La partie orchestrale est assurée par les musiciens de la Garde républicaine. Le directeur artistique Maurice Lehmann et le costumier-décorateur Henry-­Raymond Fost sont aussi recrutés en France. Participation de trois danseurs étoiles de l’Opéra de Paris.
– Le metteur en scène, Oscar Eberlé, est Zurichois.


1977 (du 30  juillet au 14  août)

RDB
1977 - du 30 juillet au 14 août

- 14 représentations et 3 cortèges de 4,5 km.
- 4250 figurants.
- 15 776 places sur des gradins face au lac comme un coteau de vigne.
- Prix des places: de 30 à 160 fr. (de 60 à 319 fr. – valeur 2018).
- Coût: 20 707 011 fr. (41 125 388 fr. – valeur 2018).
- Bénéfice: 5 071 423 fr. (10 103 626 fr. – valeur 2018).

Particularités:
– Maurice Béjart, le Français Maurice Maréchal et l’Italien Bruno Nofri renoncent successivement à endosser la mise en scène, qu’assurera finalement Charles Apothéloz.
– Le spectacle dure 3h30.
– Sept représentations ont lieu de jour et sept de nuit.
– Le dernier soir, les forces de l’ordre usent de canons à eau pour disperser les spectateurs qui manifestent leur mécontentement devant les caveaux réservés aux figurants et à leurs amis.


1999 (du 29  juillet au 15  août)

Archives L’illustré
1999 - du 29 juillet au 15 août

- 12 représentations, plus deux générales et deux supplémentaires, toutes complètes.
- 5200 acteurs figurants, dont 670 écuyers.
- 16 000 places sur deux gradins ouverts vers le lac.
- Prix des places: de 65 à 260 fr. (de 71 à 286 fr. – valeur 2018).
- Coût: 54 millions (59 930 725 fr. – valeur 2018).
- Bénéfice: 4 151 332 fr. (4 559 335 fr. – valeur 2018).

Particularités:
– Trois semaines après l’ouverture des locations en août 1998, les douze représentations et les deux générales affichent complet. Deux représentations supplémentaires sont ajoutées.
– Trois cents haut-parleurs assurent la diffusion du son.
– L’organisation de la Fête des vignerons repose pour la première fois sur une équipe de professionnels.


2019 (du 18  juillet au 11  août)

Jean-Guy Python/Dukas
2019 - du 18 juillet au 11 août

- 20 représentations.
- 5500 acteurs figurants.
- 20 000 places dans une arène fermée.
- Prix des places: de 79 à 299 fr.
- Budget 110 millions.
- Manque à gagner: environ 16 millions.

Particularités:
– 355 000 places vendues sur 420 000 disponibles (+ 20 000 invitations lors des deux répétitions générales).
– Les spectacles du soir affichent un taux de remplissage de 94%. Les spectacles de jour de 72,5% seulement.
– Selon Frédéric Hohl, directeur exécutif de la Fête, il était prévu que la billetterie alimente 70% du budget total, 20% provenant des partenariats et 10% du merchandising.
– La construction des arènes aurait coûté 13 millions.


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