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Travail 

Flirter au boulot: attention danger!

Les coups de foudre au travail peuvent produire leur lot de problèmes. Y compris juridiques. 

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Guillaume Long

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Ils ont craqué au premier regard. Elle, Séverine, 26 ans, cadre moyen, pleine d’avenir. Lui, Marc, 46 ans, membre de la direction générale. Au début, il y eut ici et là de petites conversations, puis des repas de midi partagés. Un jour, ils se mirent à échanger des SMS le soir et le week-end. Puis il y eut ce dimanche où Marc lui demanda si elle viendrait faire une promenade avec lui. «J’avais ressenti une attirance depuis longtemps, mais je n’ai pas vraiment su définir de quoi il s’agissait», se rappelle-t-elle. Les premières rencontres se sont conclues de manière inoffensive: se promener, bavarder. Puis, au bout de quelques semaines, il y eut ce premier baiser.

Le lieu de travail, une bourse aux couples
Il y a peu de gens avec qui l’on partage autant de temps que les collègues de travail. Du coup, même à l’heure d’internet, le lieu de travail demeure l’une des plus grandes bourses aux couples. Une analyse de l’agence économique américaine Bloomberg a récemment montré que les enseignants épousaient le plus souvent des enseignants, les médecins des médecins, les membres du personnel de cabine des avions des hôtesses de l’air, les avocats des avocats, les chefs de cuisine des serveuses ou des directrices de restaurant.

Un sondage du réseau professionnel Xing datant de l’automne dernier indique à quelle fréquence on tombe amoureux au travail: près d’un Suisse alémanique sur quatre aurait déjà eu une histoire de cœur avec une personne de son entreprise. Cela se produit le plus souvent avec un(e) collègue du même niveau hiérarchique (62% des cas); 13% des femmes interrogées ont eu une relation avec leur supérieur(e), contre 7% pour les hommes. Et une personne interrogée sur cinq a eu une relation plutôt durable avec une autre au sein de l’entreprise. D’un coup, il (elle) devient votre chef(FE) La jeune amourette entre Séverine et Marc était compliquée par le fait que Marc était le supérieur de la cheffe de Séverine. Et cela allait se compliquer encore. Peu après qu’ils ont formé un couple, il y a des chambardements dans l’entreprise: Séverine est promue et sa cheffe licenciée. Si bien que Séverine se trouve directement subordonnée à Marc.


Séverine ne voulait pas que ses collègues apprennent sa relation avec Marc. «L’excellence du travail fourni des années durant, mes compétences dans mes tâches et le fait d’être très appréciée dans mon équipe, tout cela se serait évaporé.» D’un coup, le problème n’était plus seulement la relation amoureuse mais le travail, la réputation, remarque la jeune femme. «Au bout du compte, il faut choisir entre raison et sentiments.» Ses états d’âme étaient tels que, pendant un an, elle ne parla de son amour ni à sa famille ni à ses amis.


L’entreprise a-t-elle le droit de s’en mêler? Les employeurs n’aiment guère que des employés soient trop proches. Mais le droit du travail n’interdit pas l’amour sur le lieu de travail. «Une relation, même vécue avec un collègue de travail, reste avant tout une affaire privée», écrit Roger Rudolph, expert en droit du travail à l’Université de Zurich, dans la revue en ligne spécialisée Jusletter.

«Amor at Work»
En revanche, l’employeur a le droit d’exiger d’être informé de la relation sous certaines conditions. Le timing pour rendre publique une nouvelle relation est une gageure. D’abord parce qu’une liaison a besoin de temps pour se développer, ensuite parce qu’il peut y avoir conflit d’intérêts dès les premiers baisers. Dans les banques et les assurances, en particulier, dans les activités de compliance, de révision et de controlling et, de manière générale, dans les secteurs très réglementés, le devoir d’annonce n’est pas rare, explique Roger Rudolph. Cela doit éviter avant tout des collisions d’intérêts.


Cela dit, ce devoir d’annoncer des liaisons au sein de l’entreprise existe dès le moment de l’engagement. Sitôt que l’on est candidat à un poste, si l’on cache une liaison avec son (sa) futur(e) chef(fe), on risque jusqu’à un licenciement quand le secret est mis au jour ultérieurement. Dès qu’une liaison (ou la fin d’une liaison) affecte la performance, les intérêts légitimes de l’entreprise ou encore le climat de travail, tout change: l’employeur peut intervenir et peut ainsi interdire au couple des conversations personnelles ou des contacts physiques. «Même si cela peut sembler mesquin et assez simplet, il est dans l’intérêt légitime de l’employeur de maintenir dans son entreprise une situation de travail professionnelle, dénuée d’inclinations personnelles allant au-delà de manifestations de sympathie normales entre collègues de travail», conclut Roger Rudolph.

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  Guillaume Long

Les CFF sévères, la Migros cool
Les relations entre collègues du même niveau hiérarchique ne constituent guère un problème du point de vue du droit du travail. Cela devient plus délicat lorsque les amoureux sont dans une relation hiérarchique ou de dépendance. Bien des entreprises déplacent alors l’un des deux dans un autre département. «L’état et la forme des relations entre nos collaborateurs relèvent de leur vie privée. Mais en cas de liaison amoureuse dans le cadre d’une relation hiérarchique, cette dernière est affectée», dit-on aux CFF. En général, une mutation à l’interne est possible.


D’un point de vue juridique, c’est possible dans la mesure où l’on parle de postes d’un niveau équivalent. Chez Novartis également, il y a des directives claires: les collaborateurs ne doivent pas se trouver dans une fonction de contrôle ou, à l’inverse, de subordination. Migros, en revanche, ne connaît pas de règles spécifiques sur les couples qui se forment sur leur lieu de travail. «Fondamentalement, peu importe qu’on ait affaire à un couple entre supérieur et subordonné, tant que cette relation amoureuse n’engendre pas d’abus.» Swisscom se montre également sereine face à l’amour au travail. «On sait que le lieu de travail est une bourse aux partenaires et, dans toute entreprise, il y a forcément des couples. Par principe, Swisscom ne peut ni ne veut l’interdire ni l’empêcher.»


Reste que, dans la mesure du possible, on tente de déplacer l’un des partenaires. Cela peut devenir très délicat si l’un des partenaires passe à la concurrence et que son ancien employeur peut légitimement craindre que, vu les relations intimes subsistantes, des secrets d’entreprise et autres informations sensibles ne finissent chez le concurrent. Mais, dans de tels cas, plusieurs sentences de tribunaux ont conclu que le simple risque d’un manquement au devoir ne suffisait pas comme motif de licenciement.


Il peut en aller différemment si l’employeur peut prouver une infraction concrète au devoir de confidentialité. L’employeur garde en effet le droit de refuser au membre du couple qui reste dans l’entreprise l’accès à certaines informations internes ou de confier désormais de nouveaux clients importants à un autre collaborateur, explique encore l’expert en droit du travail Roger Rudolph.

Ils ont changé d’emploi
On n’en est pas arrivé là dans le cas de Séverine et Marc. Au bout de deux ans, Marc a quitté l’entreprise. Peu après, Séverine a aussi choisi de chercher un nouveau job. Cinq années ont passé depuis le premier baiser. Ils forment toujours un couple. Ils entendent bien afficher leur amour un jour, mais c’est encore trop tôt. Certains de leurs anciens collègues sont au courant et ont mieux réagi à la situation que ce que Marc et Séverine redoutaient. «Peut-être aussi parce que nous étions ensemble depuis un certain temps déjà et que cela ne donnait plus lieu à beaucoup de bavardages et de médisances», pense Séverine.

Par Sarah Kettler (Beobachter) publié le 21 septembre 2018 - 08:49