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Affaire Légeret

François Légeret parle depuis la prison

Alors qu’il n’a cessé de clamer son innocence, François Légeret, en prison depuis plus de onze ans, vient d’envoyer une requête de révision à la Cour d’appel du Tribunal cantonal vaudois. Il y présente un fait nouveau. Interview 
à Bochuz.

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Julie de Tribolet

Le soleil brille sur les bâtiments jaune sable des Etablissements de la plaine de l’Orbe ce vendredi après-midi.

Vêtu d’un t-shirt vert olive, d’un pull zippé noir et d’un pantalon de training Adidas de la même couleur, calme et détendu, François Légeret s’avance dans la pièce aménagée en parloir au moyen de tables à deux ou à quatre places. Seules ou en groupe, dix personnes sont venues rendre visite à «leur» prisonnier. Deux automates à boissons permettent de rendre ce moment un peu plus convivial. Le Vaudois, condamné à la prison à vie, a une heure et demie, montre en main, pour se raconter et expliquer sa démarche.

Comment allez-vous?

Physiquement, ça va. Mais moralement, je sens les années et cette contrainte exercée par le système judiciaire. L’avocat vient au compte-goutte. Le jugement a ordonné le séquestre de mes revenus, je bénéficie donc de l’assistance judiciaire. Cela dit, je suis très content de celui qui s’occupe de mon cas actuellement. Par le passé, certains avaient tendance à faire le minimum ou ne servaient que de boîte aux lettres. Avec les années, on comprend la façon de fonctionner de certains avocats: c’est au moment où il s’agit de faire des recours, et que l’on est en plein désarroi, qu’ils présentent leur facture d’honoraires.
Vous vous apprêtez à envoyer votre requête de révision à la Cour d’appel du Tribunal cantonal du canton de Vaud.

Combien de temps vous a pris la rédaction de ces 91 pages?

J’y ai travaillé trois à quatre mois. J’ai attendu que l’affaire Dubois (ndlr: l’assassin de la jeune Marie) soit passée pour que la mienne ne soit pas minimisée par certains médias. Ma cellule, que j’occupe seul, est remplie de papiers et de classeurs fédéraux. J’en ai une cinquantaine. J’ai aussi une petite imprimante et je dois louer l’ordinateur (30 francs par mois avec la télévision) sur lequel j’écris. J’ai d’autres procédures civiles en cours, ouvertes par des parties adverses, qui concernent des réclamations pécuniaires. C’est la conséquence de ma condamnation injuste.

Pourquoi avoir rédigé ce document seul?

Jusqu’en 2011, je faisais confiance aux avocats et je n’avais jamais décortiqué à fond le jugement qui me concernait, car ça m’écœurait. Mais à force d’être déçu par les avocats, j’ai préféré prendre ma propre défense. J’agis moi-même par déception.

Quel est l’élément nouveau qui vous permet de déposer cette requête?

Le témoignage du fils de la boulangère, Sébastien Albanesi, que le journaliste d’investigation Jacques Secretan a révélé dans son dernier livre*. Feu Mme Albanesi, – qui a un lien direct avec les faits – a témoigné qu’elle avait servi ma mère et ma sœur aux alentours de 17 heures, heure de la fermeture de la boulangerie, le 24 décembre 2005, alors que la justice m’accuse de les avoir tuées aux alentours de midi, ce jour-là. Son fils confirme que sa mère n’a jamais été confuse, comme cela lui a été reproché par la justice. Il soutient aussi qu’il a bien fêté Noël le 24 décembre en famille, avec sa mère, qui lui a raconté qu’elle venait de servir ma maman et ma sœur à la boulangerie un peu plus tôt, ce soir-là.

Avez-vous beaucoup d’espoir que cette requête soit acceptée? Ce n’est pas la première que vous déposez…

J’ai un espoir si j’ai la chance de tomber sur un juge correct et impartial. Et si je ne fais rien, c’est comme si j’admettais des faits que je n’ai pas commis.

Comment faites-vous pour tenir le coup?

Je m’accroche à mon innocence et à l’espoir que mon amie me donne. Je pense également beaucoup à ma mère. Elle m’a toujours aimé. Et j’ai également trouvé un moyen: dormir. Lorsque je dors, je suis ailleurs et je diminue le temps de la détention. Heureusement, je ne rêve jamais que je suis en prison. Le cauchemar, c’est quand je me réveille. Ici, ce qui est lourd, c’est la monotonie et le fait d’être privé de projets. Je suis comme un funambule qui a un seul but: tenir debout sur une corde étroite, avancer quoi qu’il advienne, sans regarder ni à gauche, ni à droite, ni en haut, ni en bas, pour ne pas tomber. Mon but est d’être enfin entendu et qu’on reconnaisse mon innocence.

Qui vous soutient?

Des personnes de l’association FL et des politiciens, à travers mon amie Marlène. Des inconnus m’écrivent également, parfois. Ils m’envoient quelques mots, me disent qu’ils croient en mon innocence et qu’ils sont choqués par le fonctionnement du système judiciaire. Ça me fait du bien, mais je ne réponds pas beaucoup. Question visites, actuellement, je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer à d’autres amis (Pascal, Carine, Raymonde) que mon amie qui m’aide dans mes démarches judiciaires. J’ai le droit à quatre ou cinq visites d’une heure et demie par mois.

Comment se passe votre quotidien?

Je suis responsable des machines à la buanderie. Je travaille de 7 h à 11 h et de 13 h à 16 h. Durant ces heures, j’arrive à oublier que je suis en prison. La majorité des surveillants sont corrects, parce que moi aussi je suis correct avec eux. Quant aux autres détenus, ils sont gentils. J’ai été frappé deux fois, dont une fois à la nuque, ce qui ne laisse pas de traces. Un voisin de cellule mettait sa musique à fond, je lui ai demandé de baisser le volume et il m’a frappé. En prison, vous ne pouvez pas être mou. Il ne faut pas montrer que vous vous laissez faire, sinon, vous vous faites avoir. Il faut s’imposer.

Qu’est-ce qui vous manque 
le plus?

Ma liberté et le fait de pouvoir me défendre en faisant des recherches dans des bibliothèques ou sur Internet. J’aimerais aussi pouvoir consulter mon avocat lorsque j’en ai besoin. Je souhaiterais également pouvoir travailler plus. Ici, on ne peut pas gagner plus de 36 francs par jour. Je reçois 300 francs net par mois. En prison, tout est compliqué. Même pour obtenir une simple pommade, il faut remplir une fiche. La compagnie d’autres gens me manque également ainsi que mes animaux, qui me donnaient beaucoup d’énergie. J’avais notamment trois chiens que j’avais recueillis à la SPA, car ils avaient été maltraités: Lory, Océane et Rocco. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus.

Etes-vous croyant?

Je suis catholique par fidélité à mes parents, mais je ne crois plus depuis longtemps. J’ai mon côté spirituel, je suis plus axé sur l’homme. Je sais que certains sont corrects et d’autres pas. Parfois, je demande l’aide de mon père décédé et de ma mère. Je crois plus en mon père qu’au bon Dieu. J’ai toujours été respectueux de ma famille.

Que regrettez-vous depuis le commencement de cette affaire?

Ne pas avoir été auprès de ma mère au moment du drame.

Qui est coupable de la mort de votre mère et de son amie Marina Studer?

Intimement, je ne sais pas. Il reste toujours le mystère des deux empreintes (celle d’une main et d’une chaussure) sur le tricot de Mme Studer. On ne sait toujours pas à qui elles appartiennent.

Quel est votre point de vue sur la disparition de votre sœur, Marie-José Légeret?

Il faut poser cette question à mon frère. Le 11 janvier 2006, il était convaincu qu’elle était morte par homicide. C’est le seul qui a pu dire qu’elle était morte. Moi, je ne sais pas si elle est en vie ou si elle est décédée.

Dans la tête de qui aimeriez-vous être durant deux ou trois minutes?

Dans celle du juge d’instruction Jean-Pierre Chatton et dans celle du procureur général Eric Cottier. Pour arriver à comprendre pourquoi ils m’ont condamné injustement.

* L’affaire Légeret – 
Un assassin imaginaire, Jacques Secretan, Editions 
Mon Village, 143 pages.

Par L'illustré publié le 15 mars 2017 - 07:00, modifié 14 mai 2018 - 14:04