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Franz Gertsch, peintre plus vrai que nature

Le peintre bernois Franz Gertsch travaille une année sur un seul tableau. Son style lui vaut une notoriété planétaire. Visite dans l’atelier de l’artiste qui, avec son épouse Maria, vit retiré dans une ferme très ancienne, non loin du musée qui lui est consacré.

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Franz Gertsch, 90 ans, dans sa maison de la campagne bernoise. Kurt Reichenbach
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Portrait de Franz Gertsch dans son atelier de Rüschegg (BE) peu avant ses 90 ans, qu’il a fêtés le 8 mars dernier. Kurt Reichenbach

Un kilo de pigments de couleur peut coûter jusqu’à 50 000 francs. Dans ce qui fut la grange à foin de sa ferme de Rüschegg (BE), Franz Gertsch mélange lui-même les précieuses poudres. Pour sa nouvelle tempera, sur une toile non apprêtée suspendue à demi terminée dans l’atelier, il a besoin d’un bleu Fra Angelico issu du lapis-lazuli, une pierre semi-précieuse. Il symbolise la puissance divine et la vie éternelle.

Le 8 mars dernier, Franz Gertsch a eu 90 ans. Il y a peu, il travaillait encore toute une année sur une seule œuvre. «Je dois désormais peindre un peu plus vite, sans quoi le temps risque de me manquer. J’aimerais encore concrétiser mes visions tant que j’en ai la force.» Ses dernières œuvres respirent l’énergie. Il peint en général en veston. On chercherait en vain une tache sur le tissu ou sur ses mains.

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Le peintre sur un élévateur et deux de ses récentes œuvres qui sont exposées jusqu’au 4 octobre dans le musée qui porte son nom, à Burgdorf (BE). Kurt Reichenbach

Son atelier dégage aussi une impression de propre et d’ordre. Le regard est attiré par la récente série de toiles grand format accrochées au mur. Des graminées qui éclatent de bleu profond et de rouge-vert rutilant. Des teintes nouvelles pour le peintre qui, jusqu’à présent, s’en tenait aux couleurs naturelles.

Par son style intemporel, Gertsch arrête la fuite du temps. Ses instantanés hyperréalistes débordent d’énergie, de cœur, d’âme et de spiritualité. Ils sont structurés par des milliers de coups de pinceau. Le processus méditatif agit sur l’observateur comme une aspiration. «Pour moi, la quête de ralentissement est une réaction à la précipitation absurde qui imprègne aujourd’hui presque tous les domaines de la vie.»

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«Pétasite», 2014-2015. L’artiste a utilisé la technique de la tempera pour sublimer de manière hyperréaliste cette vulgaire et néanmoins magnifique herbacée des zones humides. Franz Gertsch

Avec les paysages, ça se passe en général comme suit: plus on s’en approche, plus on découvre de choses. Chez Gertsch, il n’en va pas de même: la force magique de ses peintures et des gravures sur bois (le papier provient de fournisseurs de la cour impériale japonaise) ne se dévoile qu’à une certaine distance. «Ma prestation consiste à créer une impression naturelle malgré la distanciation.»

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Le lieu de travail vu comme une nature morte, avec palette, pinceaux, sonnette et trompette. Kurt Reichenbach

Pour ses 70 jalons dans la peinture – Picasso a laissé un héritage de 50 000 travaux – l’entrepreneur Willy Michel, son plus fervent admirateur, lui a fait construire un musée qui, depuis 2002, séduit les visiteurs à Berthoud (BE). Les généreuses salles d’exposition ont été dessinées à la mesure de son œuvre.

Fascinant: le cycle des saisons «Printemps, Eté, Automne et Hiver». Exaltants: les portraits de femmes «Silvia», «Johanna», «Christina» et «Verena». Cultes: les «Instantanés» de la légende du rock Patti Smith et du peintre Luciano Castelli. Avec ces œuvres majeures, Gertsch réussit à ranimer l’art de vivre de toute une génération.

Et avec son «réalisme conceptuel», il s’assure une place sur l’Olympe des peintres. En 2017, «Luciano II» a été vendu aux enchères pour 3,4 millions de francs chez Sotheby’s à Londres. Un record pour le modeste citoyen d’honneur de Rüschegg qui, avec son épouse Maria, vit retiré dans une ferme deux fois centenaire des parages de Schwarzenburg.

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«Irène», un portrait datant de 1980. Franz Gertsch

Au-dessus de l’autel de l’église, à quelques pas de la maison, est accroché «Schwarzwasser II». «En dépit de toutes les bénédictions, il a fallu un peu de temps pour que le succès arrive jusqu’ici en haut, commente Gertsch en riant, entre deux gorgées de tisane bio. Le risque de se planter s’esquisse avec le premier trait de pinceau que l’on dépose sur une toile. Mes objectifs ont toujours été tellement élevés qu’ils étaient quasi inatteignables. Cela m’a immunisé contre la tentation de me surestimer.»

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«Marina maquille Luciano», 1975. Gertsch a réalisé plusieurs portraits du peintre lucernois Luciano Castelli. Franz Gertsch

Sa première œuvre fut un autoportrait avec bonnet pointu. «C’est Albrecht Dürer qui m’a incité à le faire. J’avais 11 ans. C’est Dürer aussi qui professait: «L’art est dans la nature.» Ça m’a touché.»

Ce n’est qu’à 40 ans que la carrière de Gertsch démarre vraiment. Il a toujours été un marginal. La Frankfurter Allgemeine Zeitung a dit de lui: «Ce Gertsch, il fait ce qu’il veut.» «Notre vie a été marquée par les incertitudes financières», avoue Maria Gertsch. La gracieuse petite dame, mère de quatre enfants, est dotée d’une volonté de fer. Elle a toujours assuré les arrières de son célèbre époux. «Il y a eu des moments où je ne me sentais guère prise au sérieux et je me demandais si ça ne venait pas du fait que certaines personnes me traitaient avec hauteur. Mais, vous savez, il n’est pas essentiel de tenir la vedette.»

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Symphonie de couleurs comme certains de ses tableaux, les Luxemburgerli semblent être du goût du peintre. Kurt Reichenbach

Nul ne comprend mieux la peinture de Gertsch que Maria. C’est pourquoi elle s’est mise à le filmer. Il en a résulté des documents intimes d’une extrême finesse. Ils sont projetés lors des expositions et en disent beaucoup sur la tournure d’esprit du peintre. Il recherche obstinément des sujets à peindre, aussi fortuits soient-ils, et les trouve devant sa porte. A l’instar de «Gräser I», ses graminées de 1995. Il en a désormais produit trois variantes. «J’ai eu cette vision, mais je me disais que la couleur choquerait les gens. Or c’est le contraire qui s’est produit: ils sont fascinés.» On peinerait à procurer une plus grande joie à Franz Gertsch pour son 90e anniversaire.

>> «Die Siebziger», Musée Franz Gertsch, jusqu’au 4 octobre 2020
www.museum-franzgertsch.ch

>> «Looking Back», Graphische Sammlung EPF Zurich, reportée à une date ultérieure
www.gs.ethz.ch 


Par Caroline Micaela Hauger publié le 27 mai 2020 - 08:22, modifié 18 janvier 2021 - 21:10