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© keystone-sda.ch

Frappés par le drame de Beyrouth, ils témoignent

Publié vendredi 14 août 2020 à 09:55
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Publié vendredi 14 août 2020 à 09:55 
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Le 4 août, 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, stockées illégalement dans le port depuis plusieurs années, ont provoqué une explosion effroyable, dévastant la capitale libanaise Beyrouth. Un miraculé et le frère d'une jeune victime témoignent.
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«Je suis un miraculé»

Il était dans son bureau, sur le port, à 100 mètres de l’explosion. Malek el-Khoury, petit-fils du premier président libanais et Genevois d’adoption, a échappé à la mort et rêve plus que jamais de changer son pays.

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Blessé dans l’explosion, Malek el-Khoury est revenu sur les lieux de la tragédie deux jours tard.

Il était dans son bureau sur le port, à 100 mètres de l’explosion, au dixième étage d’un grand immeuble complètement vitré dont il ne reste qu’une carcasse calcinée. «Entre moi et le lieu de l’explosion, il n’y a que l’autoroute, explique Malek el-Khoury. Je ne suis pas beau à voir, j’ai des blessures sur tout le corps, des coupures sur le visage, sur les bras, mais ce n’est rien par rapport à toute la souffrance de mon pays.»

Administrateur d’une société familiale de construction qui existe depuis 1890, il est aussi Genevois d’adoption, ayant passé trente-trois ans dans la Cité de Calvin, où il possédait une épicerie orientale, Lyzamir, à Saint-Gervais, et où résident toujours sa femme et leurs enfants adultes, avant de retourner à Beyrouth pour ses affaires, il y a deux ans. Très actif dans la vie intellectuelle et sociale au Liban, il est le petit-fils du premier président du Liban, Béchara el-Khoury, qui, le 22 novembre 1943, proclama l’indépendance de son pays qui était alors sous la tutelle de la France.

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Le bureau de Malek el-Khoury a été totalement dévasté par l'explosion.

«Je sais que je suis un miraculé, reprend Malek el-Khoury», qui rechigne à dire son âge avant de lâcher en riant qu’il «approche les sept décennies». «Je ne crois pas au hasard. Si je suis encore vivant, c’est que j’ai encore une mission à accomplir, j’ai encore quelque chose à donner et à apprendre. Je vais continuer de m’engager pour changer mon pays. Le Liban vit des heures historiques, le régime est en train d’agoniser…»

Il était près de 18 heures, ce mardi. «Les employés de la société finissent à 17 heures, explique-t-il, ils avaient déjà quitté le bureau, donc, heureusement, aucun d’entre eux n’a été blessé. Quand j’ai entendu la première explosion, j’ai regardé depuis la fenêtre, puis je suis retourné à mon bureau. Quand j’ai entendu la seconde, je me suis penché pour regarder. J’ai vu un énorme nuage noir et j’ai senti, quelques secondes après, un souffle extraordinaire, d’une force absolument incroyable. J’ai perdu connaissance et quand j’ai repris conscience, j’étais sous les gravats, avec du sang partout. Il n’y avait plus de bureau, tout était détruit, les plafonds, les murs. J’étais sur le sol, sous une porte. L’immeuble était en verre, avec deux grandes structures en béton, de chaque côté, pour le soutenir. Mon poste de travail était situé derrière ce pilier en béton et je crois que c’est ce qui m’a sauvé.»

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L’immeuble où se trouvait Malek el-Khoury n’est plus qu’une carcasse lugubre et calcinée.

Malek el-Khoury parvient finalement à s’extraire des décombres et à sortir dans la rue. Il découvre alors, comme des milliers de Beyrouthins, un spectacle d’apocalypse, un décor de fin du monde. «J’ai cherché un hôpital, à pied, il n’y avait plus de voitures, plus rien, toutes les rues étaient jonchées d’éclats de verre, de détritus. Des immeubles de trois ou quatre étages étaient tombés sur eux-mêmes. Cette explosion, c’était un tsunami, non pas avec de l’eau, mais avec du souffle, et ça a tout emporté.»

Le lendemain, il finit par rentrer chez lui, à Baabda, où se trouve le palais présidentiel, à une quinzaine de kilomètres de Beyrouth. «Des jeunes viennent de tout le pays pour nettoyer les rues, pour aider les gens. Ils se sentent partie prenante d’un pays qui veut vivre. Il y a énormément d’entraide et de solidarité. C’est un élan qui vient de la base et qui vous réchauffe l’âme.»


«Ma sœur avait 29 ans, bien trop jeune pour mourir»

Doctorant à Genève, Leon Fodoulian, 30 ans, rend hommage à Gaïa, sa jeune sœur, tuée chez elle à Beyrouth par le souffle de l’explosion. Une jeune femme qui avait une passion pour l’art sous toutes ses formes.

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La dernière image de Gaïa, sur le balcon de son atelier à Achrafieh, le 2 août dernier.

Elle aimait l’art, la mode, la convivialité, les voyages; elle avait en fait, nous explique son frère Leon, la joie de vivre chevillée au corps, une bonne humeur et un optimisme qui ne la quittaient jamais. Gaïa Fodoulian est décédée mardi soir à Beyrouth, dans l’effroyable explosion qui a ravagé la capitale libanaise. Elle venait d’avoir 29 ans, le 8 juillet; elle avait la vie devant elle, des rêves et des projets plein la tête. Comme les quelque 154 victimes de la tragédie, elle a été emportée, d’une seconde à l’autre, par ce souffle monstrueux qui a tout ravagé, tout détruit. Elle a été enterrée jeudi après-midi dans le cimetière arménien, sa communauté d’origine, où reposent ses grands-parents chassés jadis de chez eux.

«Gaïa était intéressée par l’art, le design, la création, nous explique son frère Leon, 30 ans, qui est biologiste et doctorant en neurosciences à l’Université de Genève, où il habite depuis sept ans. C’était une jeune femme moderne, très dynamique, ouverte. Elle était très franche, très intelligente, très drôle et très courageuse. On plaisantait toujours entre nous. Elle parlait français, arabe, anglais, arménien, et elle avait aussi une bonne connaissance de l’italien. Notre père est ingénieur et mathématicien, notre mère est psychologue mais elle se passionne surtout pour l’art contemporain. Elle a cofondé une galerie à Beyrouth, Letitia Art Gallery, il y a trois ans. Gaïa avait la même passion. Elle a étudié d’abord à Genève, de 2010 à 2013, à l’Atelier Hermès, puis a préparé une maîtrise à l’Istituto Marangoni pendant un an. En rentrant, elle s’est occupée de la galerie avec notre mère, elle organisait des expositions, accueillait des artistes internationaux. Ma sœur trouvait que les gens étaient un peu froids à Genève et que la vie était plus chaleureuse et plus intense au Liban. Elle est rentrée à Beyrouth pour cette joie de vivre, et c’est pour cette même joie de vivre qu’elle est décédée.»

Mardi après-midi, Gaïa est chez elle, dans le grand appartement où elle vit avec sa mère et sa sœur, Mariana, sur la colline d’Achrafieh, le quartier chrétien de la capitale. L’appartement est au dixième étage, juste en face du port, qui n’est qu’à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau. Leon Fodoulian a recueilli, auprès de ses parents et de son autre sœur, sa jumelle Mariana, le récit de la tragédie. Très maître de lui, très digne, il raconte d’une voix qui ne tremble pas un drame qui révèle aussi la négligence criminelle et la corruption du système politique libanais.

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Dynamique et active, Gaïa avait le goût de la vie et des voyages. En vacances au Cap, en Afrique du Sud, en février dernier.

«Gaïa et ma mère étaient toutes les deux dans la salle de séjour et Jackie, qui s’occupe de notre appartement, était dans la cuisine. Quand la première explosion a eu lieu, ma mère et Gaïa sont allées toutes les deux vers le salon pour voir ce qui se passait. Au moment de la seconde explosion, ma mère a couru vers la cuisine auprès de Jackie et Gaïa a couru de l’autre côté, revenant vers la salle de séjour, dans la direction du souffle. Quand ma mère a repris ses esprits, elle a couru vers Gaïa et elle l’a trouvée gisant sur le sol, inconsciente. Elle lui a donné les premiers secours, elle lui a fait un massage cardiaque, mais n’a pas réussi à la réanimer. Mariana, qui est vétérinaire, est venue le plus vite possible. Mais tout était détruit, il y avait des gravats partout, les routes étaient bloquées, il n’y avait plus d’électricité, plus d’ascenseur, rien.»

Quand Mariana et sa mère parviennent finalement à amener Gaïa à l’hôpital Saint-Georges, le plus proche, c’est un chaos indescriptible. L’hôpital est dévasté, il y a des morts et des blessés partout. «Ma sœur est restée devant l’hôpital, sur le trottoir, reprend Leon Fodoulian. Deux médecins sont arrivés, mais ils ne savaient rien faire, ils n’ont même pas réussi à trouver la veine pour une piqûre. C’est ma sœur Mariana qui l’a faite. Un médecin a déclaré qu’elle était morte et a voulu recouvrir son corps d’un drap, mais mon père, qui était arrivé entre-temps, s’y est opposé: «Vous n’allez pas couvrir le corps de ma fille dans la rue, mais dans l’hôpital.» Un médecin s’est aperçu alors que le pouls de Gaïa battait toujours, on a trouvé une ambulance qui l’a emmenée dans un autre hôpital, débordé lui aussi, puis un troisième et un quatrième qui, eux non plus, n’ont pas pu la recevoir. On a constaté son décès dans le cinquième hôpital. Elle est décédée d’une hémorragie interne provoquée par le souffle de l’explosion.»

La famille de Gaïa se pose forcément toutes sortes de questions. Pourquoi Gaïa n’est-elle pas partie du même côté que sa mère vers la cuisine auprès de Jackie? Ce drame baigne-t-il dans une autre réalité, dans une sorte de destin indéchiffrable?

Leon Fodoulian était proche de sa sœur, avec qui il était souvent parti en vacances. «Gaïa adorait voyager, dit-il, et nous avons fait de nombreux voyages ensemble. En 2017, par exemple, on était allés pour Noël à Prague et à Vienne. En février 2019, on est allés au Sri Lanka. Quand elle étudiait à Milan, on faisait souvent des week-ends depuis Genève. Ma mère a dû fermer provisoirement la galerie d’art en février dernier, à cause de la crise économique. Plus personne n’a d’argent, plus personne n’achète rien. Gaïa se demandait ce qu’elle allait faire, elle avait commencé à créer des objets de design. Comme elle savait que je vais finir mon doctorat cette année et que j’envisage peut-être d’aller aux Etats-Unis, elle m’a dit dans son dernier message vocal, trois jours avant sa mort, le samedi: «On pourrait partir ensemble en Amérique.»

Meurtri, Leon Fodoulian est aussi un homme en colère, une colère froide et rationnelle, contre les dirigeants politiques libanais. «Si je retourne à Beyrouth, ce sera uniquement pour me recueillir sur la tombe de Gaïa. Je ne pourrai pas vivre au Liban tant que le système actuel est en place. Aujourd’hui, je ne me vois pas faire grandir mes enfants dans le pays. Tout le monde souffre, la crise économique est effroyable, le gouvernement est un gouvernement de voleurs. Les responsables politiques sont dans leurs palais, en train de manger du foie gras, alors que le peuple n’a plus rien et meurt de faim.»


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