Aller au contenu principal
Publicité
© Julie de Tribolet

«Mon frère ne voyait son bonheur que dans la mort»

Art
Publié vendredi 17 mai 2019 à 08:47
.
Publié vendredi 17 mai 2019 à 08:47 
.
Dans un livre bouleversant, fruit d’une rencontre posthume, le Valaisan Hervé Valette raconte son frère Léonard, artiste sombre et tourmenté, qui a peint des centaines de tableaux et écrit des milliers de poèmes sans jamais les montrer, avant de se donner la mort. Une œuvre et un parcours sidérants, qui ont ému l’acteur François Cluzet. Il viendra en faire la lecture à Martigny.
Publicité

«Là où les mots respirent, l’esprit survit!» C’est par cette pensée empruntée à son frère disparu que commence le texte intitulé «L’envol d’un être libre», qu’Hervé Valette lui dédie, ce 18 mai, à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny. Ce soir-là, devant une salle comble et sensible à la puissance des mots, l’œuvre littéraire de Léonard Valette, son cadet de sept ans, sera jetée en pleine lumière par la voix de François Cluzet et les percussions de Thierry Debons, directeur du Conservatoire cantonal. Une reconnaissance prestigieuse, mais tardive pour un artiste au destin tragique et romanesque, en quête désespérée d’absolu.

Julie de Tribolet
L’artiste, au visage angélique mais à l’expression mélancolique, a griffonné nombre de textes et d'autoportraits sur une grande variété de supports.

A l’image de grands noms de la peinture et de la littérature, Gauguin, Van Gogh, Verlaine, ce n’est qu’après sa mort, le 13 octobre 2005, à Lausanne, à deux mois de ses 40 ans, après s’être jeté d’un balcon situé au septième étage d’un immeuble du quartier de Valmont, que sa famille a découvert l’étendue de ses réalisations. «Dans l’intimité de cette cour intérieure, haute poubelle résonnante et basse fosse sans écho, je jetterai mon corps de la fenêtre d’un dernier étage», écrivait Léonard quelque temps auparavant.

Fondation à son nom 

«Jusque-là, nous savions qu’il avait une attirance pour l’art, se souvient Hervé. Le dessin et la peinture en particulier, disciplines qu’il avait en vain tenté de développer à l’Ecole des beaux-arts, durant quelques mois. Mais jamais nous ne nous sommes doutés du volume et encore moins de la qualité artistique des œuvres qu’il nous a laissées», confie son frère, qui a créé en sa mémoire la fondation qui porte son nom, à Ardon (VS). «Il nous a fallu des mois pour rassembler les toiles, feuilles, draps, ronds de bière et même sachets de thé sur lesquels il dessinait, peignait et écrivait. Léonard, qui vivait seul et en solitaire, avait éparpillé et tout dissimulé dans des armoires, sous des lits, dans des caves et des galetas, à Lausanne et en Valais.»

Julie de Tribolet
L’artiste valaisan Léonard Valette, décédé à l’âge de 39 ans, a laissé des centaines de toiles et d’écrits.

Une solitude implacable que le jeune artiste décrivait ainsi: «Je suis seul d’être sans moi. Je marche à mes côtés sans jamais me rencontrer. Je suis dans l’ombre, non pas derrière. Je suis une présence disparue.» Il laissera un incroyable héritage de 650 dessins et peintures et de milliers de poèmes et de textes, soigneusement calligraphiés et illustrés, réalisés entre sa cuisine et les bistrots: «J’écris parce que les gens me font plus de mal que les mots. J’aime les mots. J’aime surtout ceux qu’il est difficile d’aimer.»

Bouleversant héritage

Un héritage qui bouleverse son frère Hervé, celui qui a été surnommé «le dandy aux yeux de loup» par notre consœur Françoise Boulianne dans L’illustré en juin 1998. D’abord journaliste puis homme d’affaires, ce touche-à-tout doté d’un redoutable pouvoir de séduction a bâti une fortune considérable dans l’immobilier et le marché de l’art. «Peut-être parce que j’ai compris très tôt qu’il ne suffisait pas de savoir. Encore faut-il faire savoir que l’on sait», argue-t-il, avec une pointe d’ironie.

Bertrand Rey
L’artiste, au visage angélique mais à l’expression mélancolique, a laissé des milliers de textes manuscrits souvent accompagnés d’autoportraits.

Dire que, à cette époque, les deux frères avaient une vision diamétralement opposée de la vie et de ses valeurs relève ​de l’euphémisme. Entre l’un, ​portant beau et se déplaçant en Porsche ou en Rolls dans les rendez-vous mondains, et l’autre, travaillant tantôt dans une entreprise de nettoyage, tantôt dans les vignes ou comme garçon de café, le courant ne peut pas passer. «Léonard était un surdoué, que l’entourage et la société avaient plus tendance à rejeter qu’à intégrer, dans ces années-là. Il était aussi un rebelle que l’injustice révoltait. Personne n’avait d’emprise sur lui. Il ne comprenait pas le monde et le monde ne le comprenait pas. Très tôt, il n’a vu son bonheur que dans sa mort, plaide Hervé, étreint par l’émotion. Ce qui explique le titre des poèmes que François Cluzet récitera, «L’étreinte du tombeau».

Son tombeau comme refuge

Léonard n’aspirait à être heureux que dans l’au-delà. Son tombeau est donc son refuge, cette caresse, cet amour véritable qu’il a cherché durant sa trop courte vie, entre sanglots, craintes, maux et plaintes.» Ce que son jeune frère avait gribouillé ainsi, sur un coin de feuille, un jour de cuite: «La mort m’obsède… On dit rarement condamné à vivre. Mais c’est souvent plus grave qu’une condamnation à mort.» Ou encore: «Le vide prend une place de plus en plus prépondérante dans ma vie. Il ne nous reste plus qu’à nous mettre à l’heure commune, celle qui planifie heures de travail, de sommeil et de mort…»

Julie de Tribolet
Léonard Valette a souvent mis en scène son problème d’alcool. Dans cet autoportrait, face à une glace, il suggérait vouloir regarder son addiction en face. Il rompit avec son démon deux ans avant sa mort.

«Je suis heureux de ne pas m’aimer»

Retranché dans son intériorité, torturé par son mal-être, ses errances, déchiré par ses exaltations et ses questionnements, Léonard Valette s’est longtemps noyé dans l’alcool avant d’amorcer une rédemption, les deux dernières années de sa vie. «Il ne buvait plus que du thé. Des litres de thé par jour», se souvient Hervé. Les excès, encore et toujours.

Autant de signes de ses souffrances. «Après dix années passées à découvrir et à mettre en forme ses textes, je suis persuadé qu’on ne pouvait rien pour lui», soupire son frère, qui confesse ne pas vivre dans la culpabilité. «Dans ses écrits, Léonard raconte sa vie et décrit aussi sa mort. Son saut de l’ange. Avec le recul, je perçois qu’il se sentait incapable de se réaliser comme artiste et de changer son destin comme être humain. Je cherche à comprendre, à digérer ce déchirement, cette anarchie intellectuelle et existentielle.»

Julie de Tribolet
Hervé Valette a accroché plusieurs œuvres majeures de son frère dans sa villa-musée de Savièse. Dont celle-ci, peinte sur un drap de lit.

Qui s’explique peut-être aussi par une tragédie alors que l’artiste n’avait que 18 ans. Benjamin d’une fratrie de trois garçons, fils de président de commune, Léonard a été touché de plein fouet par le décès prématuré de son frère aîné, Jean-Luc, emporté en 1983, à 28 ans, par un cancer du poumon sans avoir jamais touché la moindre cigarette. «Cette rupture très brutale avec ce frère qu’il aimait et admirait a comme cassé un ressort vital chez lui, se souvient Hervé. C’est dur, très dur pour moi de refaire l’histoire, même si je sais que Léonard est devenu bienheureux des étoiles.»

Néfertiti et Barbara

Léonard Valette laisse derrière lui une œuvre d’une sensibilité et d’une acuité rares. Beaucoup de questions sans réponses aussi. Artiste jusque dans ses moindres fibres, il a couché sur le papier ou sur des toiles ses douleurs, ses espoirs, ses lueurs, ses ivresses et ses vertiges.

Quatorze ans après la disparition de celui qui avait fait de Néfertiti et de Barbara ses muses, des experts de haute volée, des artistes, des stars s’émeuvent de son œuvre. François Cluzet, qui redonnera vie aux mots du poète, a tenu à s’y associer. Richard Bohringer, sa fille Romane et Francis Huster avaient eux aussi fait acte de candidature, bouleversés par la puissance, la profondeur, l’authenticité et la beauté des textes.

Julie de Tribolet
Collectionneur d’art depuis plus de trente ans, l’homme d’affaires valaisan possède plus de 4000 pièces, peintures, sculptures, meubles et autres, dont cette statue du Colombien Fernando Botero.

«La nuit est derrière pour ceux qui cherchent à retrouver l’aurore, sans quoi le jour est sans fin pour ceux qui rêvent encore. Je pars: il vaut mieux laisser un vide que maladroitement l’occuper…» Léonard Valette a été au bout de son rêve et de son cauchemar. «Ta révérence est belle, courageuse. Tu vois, les projecteurs s’allument. Ce soir, la lueur de ta brillance scintille dans la voûte de ce temple de la culture. Léonard, mon frère, je suis convaincu que tu es joyeusement comblé par l’étreinte de ton tombeau», lui dira Hervé sur scène. Des mots comme un ultime cadeau, dédié à un frère perdu trop tôt.


Le spectacle du 18 mai à la Fondation Gianadda à Martigny

«L’étreinte du tombeau» 
L'acteur français François Cluzet, actuellement à l’affiche dans «Nous finirons ensemble», vient samedi 18 mai à 20h00 faire une lecture musicale des textes de Léonard Valette à la Fondation Gianadda, à Martigny.
>> Renseignements et réservation: www.fondation-valette.ch


Publicité

Newsletter L'Illustré Recevoir la newsletter L'Illustré

Découvrez votre nouveau magazine L'illustré et profitez d'une offre d'abonnement exceptionnelle!