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V.I.P

Gad Elmaleh: «Le covid m’a fait vivre un cauchemar» 

L’humoriste aura 50 ans en avril. Il revient là où on ne l’attendait pas, en chanteur, avec un magnifique album de reprises de Claude Nougaro. Un projet né pendant le confinement après avoir été touché par le coronavirus. Pour nous, il évoque, sans filtre, les accusations de plagiat, son travail, sa famille et l’amour.

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Gad Elmaleh © Mathieu Zazzo

L'humoriste Gad Elmaleh s'est mué en chanteur pendant la crise sanitaire et sort un album de reprises de Claude Nougaro.

Mathieu Zazzo / Pasco

- Le coronavirus n’épargne pas votre profession. Il a aussi atteint votre santé.
- Gad Elmaleh: J’ai été attaqué, au sens propre, de façon très violente. J’ai eu des vomissements, des maux de tête, des courbatures, des douleurs atroces dans le dos. Après deux jours, la fièvre est montée tellement haut que je ne savais plus où j’étais. Une nuit, j’ai eu besoin de me lever pour aller aux toilettes, mais je n’arrivais plus à marcher. On m’a amené à l’hôpital Saint-Antoine. Là, j’ai fait le test et on m’a annoncé: «Vous êtes positif au covid. Heureusement que vous êtes venu, sinon, ça aurait mal tourné.»

- Ça a été long?
- Le 5 mars, après mon hospitalisation, j’ai mis quatre mois à m’en remettre. J’étais essoufflé après avoir monté trois marches. Ensuite, j’ai eu une complication cardiaque – une péricardite – et une infection pulmonaire. C’était un cauchemar. Grâce à Dieu, je m’en suis sorti. Maintenant, il ne faut pas choper le variant anglais…

Gad Elmaleh et sa mère.

Régine, sa mère, lui a transmis l’humour, un sens aigu de l’observation et de la caricature. «Elle me vanne. Elle est sans filtre», dit-il en riant.

Instagram

- Ni le brésilien…
- (Surpris.) Ah, parce qu’il y a aussi un brésilien? Mes parents se sont fait vacciner le 20 janvier. Je vais le faire aussi, c’est la seule issue possible. Je devais partir en tournée avec mon nouveau spectacle, D’ailleurs. On a reporté, annulé, annulé le report, reporté l’annulation. On est sinistrés et on navigue à vue. (Soupir.)

- Le confinement vous a rapproché de vos parents. Comment?
- Il y avait du temps, de l’espace et de l’introspection. On a pu se parler. Notamment de mon parcours, de celui de mon père, qui aurait aimé faire carrière comme moi; il a été mime. De mon côté, je réfléchissais à la possibilité d’aller vers autre chose: la musique, reprendre le piano. Je me disais: «T’as envie de quoi?» C’est là que j’ai décidé de faire l’album de reprises de Nougaro. Mes parents m’ont beaucoup encouragé. Mon père m’a dit: «Ça te va bien.» Comme un costume bien taillé. Il m’a vu jouer du jazz depuis que je suis petit et aimer Nougaro depuis toujours.

Gad Elmaleh et son père.

David, son père, a été mime. Enfant, Gad montait sur scène avec une pancarte pour annoncer chaque numéro.

Instagram

- La découverte de Nougaro remonte à votre enfance à Casablanca.
- Je devais avoir 5 ans. Nous n’avions pas de tourne-disque, mes parents n’en avaient pas les moyens. Mon oncle en possédait un et, un jour, je l’ai vu sortir un disque de sa pochette. Il l’a délicatement posé sur la platine et on a entendu Armstrong. Je m’en souviens encore: j’ai ri. Je trouvais l’accent et le phrasé amusants. Il y avait une espèce de malice. Je pensais qu’il le faisait exprès et ça m’a marqué. J’en parlais souvent à mon père, qui me l’a rappelé; je lui demandais des chansons du «monsieur rigolo». Plus tard, il m’a acheté un quarante-cinq tours de Nougaro et je n’ai plus arrêté de l’écouter. J’ai fait la connexion entre le jazz, dont je suis fan, ses chansons et sa poésie organique. Certains de ses grands tubes étaient des standards revisités. Ça a été ma rencontre avec lui avant qu’elle ne devienne physique.

- Une rencontre qui vous a marqué pour toujours.
- En mars 2003, Isabelle Giordano me consacre son Fabuleux destin de… Elle me dit: «Vous avez écrit un texte pour Nougaro. Où est-il?» Je réponds: «Chez moi.» Elle ajoute: «Non, il est là.» Et Claude Nougaro apparaît. Je l’écoute et j’ai les larmes aux yeux. Je suis submergé de souvenirs et d’émotion. Mon idole est en train de lire Ma bande des mots, un texte que j’ai imaginé pour lui à l’âge de 20 ans. Sans me le dire, mon père avait retrouvé l’original que je conservais dans mon petit studio parisien.

- Vous avez pu échanger en coulisses?
- Oui. Et il m’a chanté Rimes. (Il fredonne:) «J’aime la vie quand elle rime à quelque chose…» Je ne la connaissais pas encore et je pensais qu’il improvisait. Je l’interprète sur l’album, en duo accordéon-voix avec le grand Richard Galliano. Nougaro est mort l’année suivante. Avant de faire l’album, j’en ai parlé à sa femme, Hélène, et à sa fille, Cécile. Pour avoir leur bénédiction. C’est assez dingue, mais tous les artistes invités ont accepté de figurer sur le disque: Thomas Dutronc, Ibrahim Maalouf, le guitariste Biréli Lagrène ou Angélique Kidjo.

Pochette de l'album de Gad Elmaleh

L'album «Dansez sur moi».

Blue Note/Universal

- Comment avez-vous abordé ce répertoire pour trouver le ton juste et satisfaire le prestigieux label de jazz Blue Note?
- Je le dis un peu en rigolant, enregistrer sur Blue Note, c’est comme aller au Real Madrid. Ils ne m’ont pas ouvert la porte tout de suite. J’ai bossé comme un dingue, pris des cours. Je ne voulais pas «faire» le chanteur ou l’imiter. Sur scène, jusqu’à présent, je chantais de façon parodique. Là, j’ai essayé de traduire ce que je ressentais. Les chansons de Nougaro forment une matière qui s’apparente à des courts métrages. C’est très imagé. Dans la cabine d’enregistrement, je fermais les yeux et j’imaginais les situations, tel un acteur qui découvre un scénario, ça m’a beaucoup aidé. Notamment sur Je suis sous.

- Parmi les 12 reprises de «Dansez sur moi», quel est votre titre préféré de son répertoire?
- «Nougayork». C’est un arrangement de Jeremy Hababou, très inspiré par le jazz modal des années 1950, façon Miles Davis et plus récemment Avishai Cohen. C’est bluesy, un peu dark même. Comme Nougaro, «j’ai senti le choc», celui de se confronter à l’Amérique lorsque je suis parti jouer à New York, au Carnegie Hall, en 2017. Claude Nougaro avait un côté casse-cou. En 1987, son label l’a lâché, il a hypothéqué sa maison, a opéré une rupture de style et sa carrière est repartie. C’est Rocky, quoi!

- Avant d’entrer sur la scène mythique du Carnegie Hall, votre mère, apercevant une photo de Frank Sinatra, vous dit: «Tu as intérêt à être bon!» Sur les réseaux sociaux, à vos côtés, David et Régine, vos parents, font rire. Lequel des deux est le plus drôle?
- Ma mère, c’est clair. Je lui dois beaucoup. Elle est dans l’esprit, dans la réactivité, dans la vanne, dans l’observation et la caricature immédiate des choses. Mon père est beaucoup plus anxieux, il réfléchit plus. Ma mère est sans filtre. Ce qui amuse, c’est sa décontraction totale. Et elle en profite pour me charrier, pour me remettre en place! (Rires.)

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Son fils cadet, Raphaël, dans les bras de Charlotte Casiraghi, sa maman, au Grand Prix de formule E à Monaco en mai 2013.

Agence Nice Presse

- Le 19 avril vous aurez 50 ans…
(Long sifflement.)

- Qu’est-ce que ça change pour vous?
- C’est bien de vieillir. Je suis moins soucieux. Un ami m’a dit hier: «Tu n’as pas peur de sortir ce disque?» Non, je l’ai fait, avant tout, parce que j’en avais envie, même si je sais qu’on m’attend au tournant. Bien sûr, j’ai envie que ça plaise et que ça marche, on ne va pas se mentir. Mais je suis moins soucieux de ça. Lorsque je rejoignais les studios Ferber, dans le XXe arrondissement, là où Gainsbourg enregistrait, j’étais un artiste qui se réalisait et sortait de sa zone de confort. J’étais content de retrouver les musiciens. J’allais prendre mon pied avec eux. Il n’y avait aucun calcul.

- Vous étiez plus à cran lorsque le site CopyComic vous a accusé de plagiat.
- Parfois, je me dis que j’aurais aimé avoir eu la sagesse de ne pas être blessé ou orgueilleux. De ne pas avoir dit: «Quoi, moi? Attends, tu vas voir!» J’aurais dû expliquer les choses calmement: «Il y a des idées, on les prend. Oui, on les prend.» Est-ce qu’on en prend un peu trop, pas assez? En tout cas, on s’en inspire. Dans le jazz, je peux vous donner des exemples de phrases musicales empruntées; le gars va ailleurs et il en fait un truc génial.

- Les plagiés se sont-ils plaints auprès de vous?
- Jamais! Ni Français, ni Américains, ni Anglais. Et pourtant, il y aurait de l’argent à se faire. Ces accusations sont dures. Au montage, l’auteur – resté anonyme – a parfois inversé des dates. Il y a des choses que j’ai faites avant. Une fois encore, oui, j’ai emprunté à Jerry Seinfeld la tirade de l’hôtesse de l’air, à un autre celui du gars bourré qui ouvre sa maison avec les clés de sa voiture. Quand je descends dans des clubs et que je vois des jeunes s’inspirer de choses que j’ai écrites, je dis: «C’est cool!»

- Les humoristes plagiés en ont copié eux-mêmes. Personne ne trouve grâce aux yeux de CopyComic?
- Tout ça est animé par des gens qui ne sont pas très heureux de vous voir aux Etats-Unis, ni dans les comedy clubs quand vous revenez en France et qui ne sont pas heureux de leur sort en tant que comiques. J’ai lâché l’affaire… Je voulais savoir qui c’était, j’étais énervé; maintenant, j’aimerais juste connaître les motivations. Dénoncer est une chose. Mais quand c’est un acharnement quotidien, pendant une année: il y a une vraie volonté de nuire. Ce côté délation anonyme est flippant.

- En avez-vous parlé à Jerry Seinfeld?
- C’est mon ami intime, mais je ne lui en ai jamais parlé. A un moment, il en a eu marre d’entendre des conneries et il a pris ma défense sur les réseaux sociaux. Et là, l’autre a sorti une nouvelle vidéo disant que je l’avais payé. (Affligé.) Non, ça va trop loin…

- Vous dites: «Seinfeld m’a plus inspiré dans la vie que ses sketchs.» En quoi?
- J’ai appris et compris la manière dont il gère son métier, sa carrière, son écriture en faisant les premières parties de ses shows. Seinfeld, c’est un soldat du stand-up, un mec carré. Son emploi du temps est ciselé. Un peu too much, même. C’est militaire, mais inspirant.

- En parlant de vos influences, vous citez Philippe Caubère, capable de jouer une multitude de personnages sur scène, comme vous parfois. Vous y ajoutez des chorégraphes et un peintre, Pierre Soulages. Pourquoi lui?
- Il y a un mot qui le résume, c’est la radicalité. La radicalité dans la créativité. On peut imaginer que c’est loin de l’humour, mais l’écriture comique est une forme de liberté avec quelque chose de très radical. Dès qu’il y a beaucoup de travail mais que ça ne se voit pas, comme dans le design, de la force dans le minimalisme, je suis fasciné.

- Comment travaillez-vous?
- J’écris toujours à partir d’observations ressenties. Avant, je notais tout dans des petits carnets; maintenant, c’est sur mon portable. Ensuite, je travaille en étroite collaboration avec ma sœur, Judith, auteure et scénariste. Je lui «pitche» des choses et elle rebondit. C’est un deuxième regard, un ping-pong.

- Qui sont les futurs chefs de file de l’humour?
- Le plus doué est Roman Frayssinet. Il a l’écriture, l’interprétation, l’absurde et l’intelligence. Paul Mirabel possède un univers et un personnage. Ces deux-là, dans les mois et les années à venir, vont tout casser.

- Vous avez travaillé et séjourné aux Etats-Unis. Comment avez-vous vécu les incidents du Capitole et la récente investiture de Joe Biden?
- Je connais bien ce pays. J’ai plus l’impression d’avoir vu des gens fêter la défaite d’un homme plutôt que la victoire d’un autre. Mais il y a énormément d’espoir, tant mieux. Cette société, comme la nôtre, a besoin d’apaisement, d’union. Il y a trop de fractures. Mais avoir aperçu, au Capitole, des signes néonazis, des sweat-shirts avec l’inscription «Camp Auschwitz» m’a terriblement choqué. C’est une horreur. Je me bats contre ça. J’observe ce phénomène en France, les inscriptions sur les murs, comme partout ailleurs en Europe. C’est sans fin malheureusement. Je suis abonné au compte Instagram Stopantisemitism.org qui recense les actes antisémites dans le monde en temps réel. Et vous vous dites: «Mais on n’en est toujours pas sorti?»

Gad Elmaleh et son fils Noé.

Avec Noé, 20 ans, mannequin, fruit de ses amours avec la comédienne Anne Brochet. Ce fils aîné lui a inspiré le spectacle «Papa est en haut».

DR

- Quelle relation avez-vous avec vos deux enfants?
- Pour lier les choses à l’album, le petit, Raphaël, 7 ans, a connu Nougaro parce que je devais apprendre les paroles de Rimes. C’était dur à chanter et du coup, c’est sa préférée. Il l’appelle «la chanson des manèges». Le grand, Noé, 20 ans, s’intéresse beaucoup à la musique. Il aime l’électro et mon récent travail lui a fait découvrir ce géant de la chanson française. J’ai un très bon rapport avec mes fils, je les vois beaucoup et je m’entends très bien avec leurs mamans (ndlr: la comédienne Anne Brochet et Charlotte Casiraghi). Ce qui est bon, c’est que tout le monde vit à Paris désormais. Avant, Raphaël et sa mère étaient installés à Monaco et le grand à Los Angeles. Maintenant, les vendredis soir, on se réunit chez mes parents, il y a les petits-enfants, les enfants. Il y a beaucoup de joie. C’est top!

- Pour terminer et reprendre une phrase chère à Nougaro: Gad Elmaleh, qui sera «la femme de votre mort»?
- Waouh! (Rires.) C’est génial, il a eu cette phrase pour Hélène, sa dernière femme. Il fallait oser le dire. (Sérieux.) C’est une vraie question. En tout cas, j’espère qu’il y en aura une. Oui, je l’espère! Si vous la rencontrez, dites-lui que je l’attends…

Par Didier Dana publié le 5 février 2021 - 14:42