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Spiritualité 

Génération ésotérisme

Astrologie, tarot, médiumnité, les pratiques ésotériques attirent de plus en plus les jeunes et font un tabac sur les réseaux sociaux. Un ésotérisme 2.0 décomplexé et accessible qui permet de s’évader aussi de la morosité liée au covid.

Esotérisme

«L’astrologie, le tarot m’aident à mieux me connaître ou à cerner une personne même si je ne la connais pas», déclare Tania Favre, 21 ans, apprentie.

Blaise Kormann

C’est peut-être parce que les jeunes ne se sont jamais sentis aussi seuls, désemparés, fragilisés face à cette pandémie qui redistribue toutes les cartes du vivre-ensemble que l’ésotérisme connaît parmi eux un véritable regain d’intérêt. Surtout via les réseaux sociaux, où des comptes comme LeVraiHoroscope sur Twitter rassemble près de 3,2 millions d’abonnés, tandis que sur YouTube l’astro-influenceuse Shera Kerienski totalise 1,96 million d’adeptes.

Beaucoup de jeunes filles parmi ses fans, qui apprécient son look foufou ou glamour selon l’humeur, ses vidéos aux thèmes accrocheurs, qui tournent souvent autour des relations de couple ou de la mode. On frise souvent le cliché, bien que la jeune femme se défende d’être une astrologue professionnelle. Mais c’est manifestement toujours attrayant, peu importe son âge, de savoir si on est astro-compatible avec celui ou celle qui fait battre son cœur. Ou si 2021 sera une année un peu moins calamiteuse pour son signe que la précédente. La cartomancie marche aussi très bien sur les réseaux et ils sont nombreux, comme Flavio sur TikTok (13 900 abonnés), à proposer des tirages payants entre 10 et 35 euros.

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«Je regarde des tirages sur TikTok, des vidéos qui parlent de mon signe, Capricorne ascendant Scorpion», Noah Grand, 18 ans, apprentie.

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Cet engouement des plus jeunes pour l’ésotérisme, Marine Wolfer l’a constaté dans sa librairie ésotérique, l’Etre Bleu, à Yverdon. Elle observe depuis un an un net rajeunissement dans sa clientèle, son plus jeune client ayant tout juste 14 ans. «Les jeunes s’intéressent particulièrement aux oracles, un jeu de cartes moins compliqué qu’un tarot de Marseille, qui demande un certain apprentissage. Avec l’oracle, on tire simplement une carte qui vous donne l’atmosphère, l’humeur du moment. C’est simple et ludique, avec un design souvent très esthétique», explique la libraire, qui voit aussi la lithothérapie (les soins par les pierres) se tailler un joli succès.

Par contre, peu d’adolescents achètent une biographie de Carl Gustav Jung, le grand psychologue suisse qui croyait à l’astrologie, ou un traité de René Guénon, autre grande figure spécialiste du paranormal du début du XXe siècle en France. On reste dans un ésotérisme 2.0: essentiellement numérique, accessible, distrayant et, surtout, dispensé sur internet!

>> Lire également un ancien article (2019):  Le Paléo des chamanes

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«J’ai suivi des cours de médiumnité pour mon travail de maturité. J’ai été impressionnée par le résultat», Eva Grand, 18 ans, collégienne. 

Blaise Kormann

A Genève, Sarah, 20 ans, étudiante en médecine, a acheté ses premières cartes à un festival de voyance. La jeune fille a toujours été attirée par le monde de l’invisible et la période covid a renforcé cet attrait. «J’utilise le tarot pour mon développement personnel, pour chercher à m’améliorer. Je tire aussi les cartes pour mes amis, entre deux pauses à l’université; il ne faut pas croire, on peut être étudiant en médecine et s’intéresser à l’ésotérisme. Mes cartes m’aident à mieux accepter la situation, elles me donnent du courage.» Sarah tire aussi parfois l’oracle sur Instagram, où elle a créé sa page, Sarahthewitch. «Je fais payer 5 francs un tirage ou alors on fait des échanges entre nous», explique-t-elle avec un sourire, en précisant bien qu’elle essaie toujours de privilégier le positif dans ses prédictions.

Elle reconnaît que le covid lui a permis de faire une pause dans sa vie, d’approfondir sa spiritualité notamment grâce à ces pratiques, d’arriver aussi à mettre fin à une relation abusive. Va prochainement changer de faculté pour s’orienter vers la psychologie. Se verrait bien, pourquoi pas, vivre un jour de cette passion. L’écologie (la connexion à la nature), le féminisme, sous la figure de la sorcière, sont des thèmes liés à cet ésotérisme nouvelle tendance porté par des stars comme Stargirl The Practical Witch, aux 774 000 abonnés sur YouTube. Dont Sarah.

Sandra Gaudin, l’astrologue attitrée de L’illustré, a visionné de son côté nombre de vidéos de ses jeunes «consœurs» et note souvent une confusion entre astrologie et cartomancie, un manque de connaissances de base aussi, notamment dans la spécialité qui est la sienne, les astres, mais reconnaît que «si cela donne du plaisir et fait du bien, c’est tant mieux». Il faut juste faire la part des choses. Et ne pas tout prendre pour argent comptant. Les dérives existent et le danger de voir certains apprentis sorciers causer des dégâts psychologiques à des jeunes plus fragiles n’est pas à négliger. Ni celui de rentrer, sans s’en rendre compte, dans un mouvement sectaire. D’après certaines études, les 18-30 ans seraient plus sensibles aux parasciences que la génération de leurs parents. Et la pandémie a encore renforcé un besoin manifeste de réenchanter le monde, la preuve avec le succès de séries TV comme Charmed, Sabrina ou Sailor Moon.

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«Je tire parfois les cartes sur Instagram. Toutes ces pratiques m’aident à m’améliorer au niveau personnel», Sarah Epelly, 20 ans, étudiante.

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Begoña Favre-Gonzalo dirige une école de médiumnité et de cartomancie intuitive à Genève baptisée le Camango. Elle vient de créer des ateliers jeunesse réservés aux moins de 25 ans, consciente de la demande. «C’est important de pouvoir les encadrer, notamment au niveau psychologique», avertit la thérapeute, qui travaille aussi avec des médecins et accorde une place importante à l’éthique, dans un monde où le pire peut côtoyer le meilleur.

Parmi ses futurs élèves, Eva et Noah, jumelles de 18 ans. La première a décidé de traiter de la médiumnité dans son travail de maturité, parce que c’est un domaine qui l’attire, la seconde a envie de développer des capacités sensorielles qu’elle sent déjà présentes chez elle depuis de nombreuses années, sans oser franchir le pas. Les deux sœurs sont, comme Sarah, consommatrices de vidéos sur les réseaux sociaux. «Je regarde des tirages sur TikTok, des vidéos où l’on parle de mon signe, Capricorne ascendant Scorpion, ça me rassure, ça m’apporte quelque chose», assure Noah, qui écoute aussi des fréquences sonores sur YouTube, notamment de guérison. «Elles m’aident à me concentrer.»

Tant Noah qu’Eva sont persuadées que leur intérêt persistera au-delà de l’effet de mode. Même si elles ne prennent pas tout au sérieux. «C’est aussi un délassement, assure cette dernière. On peut regarder certaines vidéos comme on regarde des émissions de téléréalité.» Eva a été agréablement surprise que ses professeurs acceptent un travail de fin d’études portant sur un thème sujet à polémique comme la médiumnité. «Mais je dois lire des livres et visionner des documentaires sérieux. J’avoue que mon expérience avec les cours de Begoña Favre m’a beaucoup apporté!»

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Une séance de Ouija, un exercice classique avec un verre et des lettres, utilisé par Begoña Favre-Gonzalo dans les ateliers de son école de médiumnité à Genève.

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C’est ainsi. A entendre Sarah, Eva et Noah, l’astrologie, les oracles occupent désormais une place non négligeable dans leur quotidien et notamment dans leurs interactions avec leurs camarades. En soirée, on cause autant de sa playlist favorite que de son signe lunaire.

«Encore hier, raconte Tania, 21 ans, apprentie assistante socio-éducative, on parlait astrologie avec mes collègues. Moi, cela me permet de mieux cerner une personne, même si je ne la connais pas. C’est une aide. Je me considère comme quelqu’un de spirituel, même si je suis assez rationnelle», assure ce Cancer ascendant Balance avec une Lune en Scorpion. Qui conclut avec un sourire: «Ce qui me rassure, et que je trouve plutôt cool, c’est qu’il me semble que notre génération s’ouvre à beaucoup plus de choses que celle de nos parents!»

Par Patrick Baumann publié le 22.04.2021
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