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© Faunesque

Génération Hongkong

Publié lundi 6 juillet 2020 à 09:48
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Publié lundi 6 juillet 2020 à 09:48 
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Le mouvement de contestation qui a transformé les rues de Hongkong en champ de bataille l’an dernier a repris de plus belle. Les jeunes qui l’animent en sont sortis profondément transformés. Portraits croisés de trois de ces révolutionnaires en herbe.
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Perché sur un passage surélevé, Jeff* scrute la masse en briques rouges de l’Université polytechnique de Hongkong à la recherche d’une faille. Un millier de contestataires y sont enfermés depuis plus de vingt-quatre heures, assiégés par la police, et cherchent désespérément à en sortir. Dans les rues en contrebas, les combats font rage, cocktails Molotov et flèches du côté des manifestants, gaz lacrymogènes et balles en plastique du côté des forces de l’ordre.

Soudain, Jeff repère une ouverture: un pont auto­routier relié au campus. Il alerte ses comparses à l’aide du réseau crypté Telegram et une opération de sauvetage s’organise, qui permettra à une poignée d’étudiants de descendre en rappel à l’aide de cordes avant de s’enfuir à moto.

Ce lundi 18 novembre 2019, l’informaticien de 26 ans a eu la sensation que les cinq mois et demi de manifestations auxquelles il avait pris part avaient atteint un pic. «Je suis resté dans la rue toute la journée et toute la nuit, à tourner autour de l’université pour apporter de l’aide à ceux qui se trouvaient à l’intérieur, raconte-t-il. Je ne pouvais pas rentrer chez moi.»

Au même moment, à quelques centaines de mètres de là, Alvin* faisait lui aussi le bon samaritain. «J’aidais les passants avec des enfants ou en chaise roulante à éviter les gaz lacrymogènes et je guidais les ambulances à travers la foule», se remémore le broker de 26 ans. Trop occupée par la campagne pour les élections locales, qui devaient se tenir quelques jours plus tard, Karrine* avait, elle, choisi de suivre les événements de loin, pour une fois.

Jeff, Alvin et Karrine sont trois des centaines de milliers de jeunes qui ont envahi les rues de Hongkong tous les week-ends durant sept mois l’an dernier pour réclamer davantage de libertés et de démocratie. Le mouvement, né pour s’opposer à une loi autorisant les extraditions vers la Chine, a progressivement mué, pour réclamer l’introduction du suffrage universel.

Après avoir subi un brutal coup d’arrêt début 2020 à cause de la pandémie de Covid-19, il a désormais repris de plus belle, alimenté par la rogne provoquée par une loi anti-subversion que Pékin a imposée par le haut à la cité portuaire. Le mouvement bénéficie du soutien d’une majorité de la population. Dans cette cité marquée par les inégalités sociales, où le loyer d’un deux-pièces dépasse le salaire moyen d’un employé de bureau, une profonde colère gronde juste sous la surface, dirigée contre les migrants et les touristes chinois, accusés de pousser les loyers à la hausse et de transformer le centre-ville en centre commercial de luxe.

Elle est aussi le fruit d’un profond sentiment d’impuissance. Ville créée de toutes pièces par le colonisateur britannique au XIXe siècle, Hongkong est repassée dans le giron de la Chi ne en 1997, avec la promesse de conserver ses libertés jusqu’en 2047, sous l’égide d’une politique appelée «un pays, deux systèmes». Mais Pékin ne cesse de les éroder. Cela a donné naissance au plus important mouvement de contestation que la cité ait jamais connu.

>> Voir la galerie «Hong Kong, histoire d'un sursis»

Le 12 juin 2019, Jeff était monté tout à l’avant des barricades construites à l’aide de barrières en métal arrachées sur le bord de la route. Portant un simple masque chirurgical, il s’était planté face à la rangée de policiers en costume de Robocop, lorsque soudain une volée de gaz lacrymogènes et de balles en plastique a fusé. «Je ne pouvais plus respirer. Tout le monde s’enfuyait dans la panique.» Plus tard dans la journée, il se fera tabasser à coups de matraque par des policiers. «Nous n’avions pas d’armes, juste des parapluies, et ils nous ont quand même attaqués.»

Féru de politique depuis l’enfance, Jeff avait déjà pris part au mouvement des parapluies, qui a bloqué le centre-ville durant plusieurs semaines en 2014 pour réclamer des réformes électorales. Mais cette journée a tout changé pour lui. «Elle a allumé un feu dans mon cœur, un besoin de poursuivre la lutte coûte que coûte», explique-t-il, les yeux brillants.

Trois semaines plus tard, le 1er juillet, une journée qui commémore le retour de Hongkong dans le giron de la Chine, Jeff était dans la rue depuis 4 heures du matin, occupé à construire des barricades pour bloquer les rues menant au parlement. Equipé d’un masque à gaz, d’un casque de chantier et de lunettes de protection, il était cette fois prêt à affronter la police.

Faunesque
Protégé d’un simple masque chirurgical et armé d’un seul parapluie, Jeff s’est retrouvé face à une rangée de policiers suréquipés. Il sera tabassé et arrêté. «J’ai compris que les forces l’ordre n’étaient pas de notre côté.»

Vers midi, un bélier de fortune, composé d’un chariot en métal rempli de cartons, est venu s’écraser contre la paroi en verre renforcé du parlement. Une foule s’est alors attelée à en fracasser les vitres au moyen de barres en métal et de marteaux. Sur les coups de 21 heures, elle est parvenue à créer une brèche et s’est engouffrée dans la salle du parlement, la saccageant et la recouvrant de graffitis.

Jeff était là, bien sûr. «Au début, je me suis senti un peu désemparé face à cette destruction mais, au fil de la journée, je me suis réconcilié avec cette tactique. La violence était le seul moyen de nous faire entendre: nous avions essayé les manifestations pacifiques et le gouvernement continuait d’ignorer nos revendications.»

Dans les mois qui ont suivi, le jeune homme a pris part à chacune des manifestations, perdant toute inhibition face aux violences. Il s’est aussi mis à acheter de grandes quantités de matériel de protection pour le distribuer gratuitement aux protestataires. «Certains mois, la moitié de mon salaire y est passée.»

Une radicalisation qui s’est accompagnée d’une lente perte de confiance dans les institutions étatiques. Deux incidents l’ont particulièrement marqué: lorsque des policiers se sont déguisés en manifestants pour procéder à des arrestations et quand des agents sont descendus à la station de métro Prince Edward pour attaquer des passagers. «J’ai pris conscience que les forces de l’ordre n’étaient pas là pour nous défendre, qu’elles n’étaient pas de notre côté.

Début août, il s’est fait arrêter alors qu’il prenait part à un rassemblement devant un poste de police à Kowloon. «Ce jour-là, j’ai eu très peur pour mon avenir.» Bon nombre de manifestants ont été inculpés pour émeute, une charge qui peut mener à une peine de prison de 10 ans. Mais la police manquait de preuves et Jeff a été libéré sans charges.

Le jour de l’An, la foule s’est mise en marche sous un lourd ciel gris. Après des mois de manifestations, on sentait poindre la fatigue. Les visages étaient tendus, les slogans hurlés sur un ton rageur. Deux heures à peine après le début, une poignée de contestataires a mis le feu à une enseigne de la banque HSBC, donnant lieu à un face-à-face tendu avec les forces de l’ordre. Une barricade a été montée à la hâte et de petits groupes se sont formés pour fabriquer des cocktails Molotov derrière un mur de parapluies. Bientôt, les premiers tirs de gaz lacrymogènes résonnaient dans l’air.

Alvin regardait la scène d’un œil effrayé. Pensant que la manifestation allait être pacifiste, il avait laissé son équipement de protection à la maison. Mais lorsqu’une chaîne humaine s’est formée pour passer des parapluies, des gants et des masques aux manifestants à l’avant du cortège, il n’a pas hésité une seconde, plongeant dans la foule pour donner un coup de main.

Alvin est descendu dans la rue pour la première fois le 9 juin 2019, en compagnie de 1 million de ses compatriotes. Chrétien pratiquant, il peine à concilier sa conscience avec la violence qu’il observe sur le terrain. En novembre dernier, les manifestants ont mis le feu à un homme qui les insultait. Un nettoyeur de 70 ans est décédé après avoir été assommé avec un pavé durant une altercation avec les contestataires. «Ma foi me dicte de ne jamais me départir de mon empathie et de ma compassion. Je ne veux pas faire partie d’une meute qui s’en prend aux gens sans retenue.»

>> Voir la galerie de photos «Les résistants anonymes»

Alors il essaie d’adopter un comportement constructif durant les manifestations, en aidant les plus faibles ou en guidant les ambulances. Mais il est aussi interpellé par la violence croissante déployée par les forces de l’ordre, qui ont à plusieurs reprises tiré à balles réelles. Lorsque son Eglise – qu’il fréquentait depuis l’âge de 6 ans – a refusé de condamner la police pour avoir tiré sur l’une de ses fidèles, lui faisant perdre la vue d’un œil, il a choisi de la quitter pour rejoindre une autre communauté, plus politisée.

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Karrine, Jeff et Alvin*, trois jeunes de Hongkong dont la vie a été, à l’image de centaines de milliers d’autres, bouleversée par un engagement politique contre une autorité chinoise implacable.

L’éveil politique de Karrine a été plus tardif. «Jusqu’en juin dernier, j’étais focalisée sur ma carrière», raconte cette descendante de parents chinois ayant déménagé à Hongkong alors qu’elle était encore un bébé. Tout juste sortie de l’université, elle venait de décrocher un emploi dans une prestigieuse agence de conseil.

Mais tout a changé le 3 juillet 2019. Deux semaines auparavant, un manifestant s’était suicidé en se jetant du toit d’un centre commercial et un autre menaçait de faire de même dans un message posté sur Facebook. «J’ai foncé en ville et ai sillonné les rues durant des heures pour le retrouver, avec une centaine d’autres volontaires», raconte la jeune femme. L’un d’eux a fini par l’intercepter et le convaincre de ne pas passer à l’acte.

Cet événement a eu un profond impact sur Karrine. Cet après-midi-là, assise devant son ordinateur, elle a décidé de démissionner pour se consacrer entièrement au mouvement de contestation. Peu après, elle se présentait aux élections locales. «Nos élus ne nous écoutent pas, alors j’ai voulu me faire élire à leur place pour tenter de changer le système depuis l’intérieur», explique la jeune femme aux airs d’étudiante. Inscrite sur la liste électorale d’une alliance pan­démocrate qui a présenté un nombre record de candidats, dont 115 novices en politique, elle a fait campagne à North Point, un quartier dominé par les migrants du Fujian, connus pour leur allégeance envers Pékin.

Elle a subi de nombreuses intimidations. «Des inconnus ont détruit mon stand électoral à plusieurs reprises et m’ont envoyé des insultes sur Facebook», dit-elle. Un jour, alors que des heurts avaient éclaté à North Point entre des manifestants et des résidents, elle s’est fait attaquer par des hommes en t-shirt blanc munis de perches en bambou, membres d’une triade locale.

Le jour de l’élection, le 24 novembre 2019, Karrine a senti l’espoir qui l’animait depuis près de cinq mois se dissiper. «Mon opposant, un membre du DAB, le principal parti pro-Pékin, était au pouvoir depuis quatorze ans et il avait énormément de soutiens dans la communauté, raconte-t-elle. Au fil de la journée, je les voyais défiler devant le bureau électoral.»

Mais lorsque les résultats sont tombés en milieu de soirée, la jeune femme de 23 ans a appris qu’elle avait gagné, avec 68 voix d’avance sur son rival, devenant la deuxième plus jeune politicienne jamais élue dans la cité portuaire. Le camp démocrate dans son ensemble avait réalisé un raz-de-marée électoral, remportant 17 des 18 conseils de district du territoire.

Jeff, Alvin et Karrine ont tous trois été transformés par ces huit mois de contestation. Alvin s’est fâché avec la plupart de ses proches. «Ma mère me reproche ma participation aux manifestations, livre-t-il. Elle m’a dit que si je me faisais arrêter, elle ne me parlerait plus.» Ses amis, issus des classes supérieures, ne soutiennent pas non plus le mouvement. «Ils le perçoivent comme un désagrément qui les empêche de vaquer à leurs activités quotidiennes», soupire-t-il.

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Karrine* venait de décrocher un emploi dans une prestigieuse agence de conseil, avant de s'engager dans la contestation avec de nombreux compatriotes.

Durant les manifestations, il a cessé de s’opposer aux déprédations commises par les contestataires, comme il le faisait au début. «Une part de moi appuie désormais leurs actes», confie-t-il. Et lorsqu’il se retrouve dans une chaîne humaine, à passer des bouteilles de bière vides et des morceaux de chiffon qui serviront à fabriquer des cocktails Molotov, il ne s’en formalise plus. «Avant, je voyais le monde en noir et en blanc, dit-il. Maintenant, il n’y a plus que des nuances de gris.»

Jeff et Karrine ont eux aussi été changés par le mouvement de contestation. «J’étais comme un mouton, docile et obéissant, mais maintenant je suis réveillée», détaille la jeune politicienne.

L’informaticien a, lui, repris goût à la vie. «Après le mouvement des parapluies, je suis entré dans une longue phase dépressive, car j’avais le sentiment que nous n’arriverions jamais à faire changer les choses», décrit-il. Il a désormais repris foi en l’avenir. «Les victoires que nous avons obtenues, comme l’annulation de la loi sur les extraditions (révoquée par la cheffe de l’exécutif, Carrie Lam, en septembre dernier, ndlr) ou notre succès dans les urnes, m’ont montré que tout était possible.»

Mais la mise en veilleuse du mouvement durant près de quatre mois en raison de la pandémie de Covid-19, durant laquelle les rassemblements de plus de quatre personnes ont été interdits, a jeté un coup de froid sur le mouvement. Il a fallu attendre que Pékin joue son plus gros coup de poker, en faisant adopter par le parlement chinois une loi criminalisant les actes de sécession, de subversion et de terrorisme dans la cité portuaire, pour que la contestation reprenne fin mai.

Prévue dans la mini-Constitution dont Hongkong a hérité en 1997, cette loi n’avait jamais été mise en œuvre en raison de l’opposition des Hongkongais. Une première tentative avait échoué en 2003, après qu’un demi-million de personnes étaient descendues dans la rue.

«Le problème, ce n’est pas la loi en soi, mais la façon dont elle sera appliquée, juge Alvin. Il n’y a qu’à voir comment la Chine traite les avocats des droits de l’homme et les opposants politiques à l’intérieur de ses frontières.» Il craint que la nouvelle législation ne serve à criminaliser toute forme de dissidence. «Qui osera encore s’opposer à Pékin si cela peut mener tout droit en prison?» interroge-t-il. Sitôt la nouvelle loi annoncée, les manifestants sont réapparus, envahissant les rues du centre-ville malgré un déploiement policier sans précédent. Plus de 300 jeunes, venus protester contre la loi anti-­subversion et un autre acte législatif criminalisant les atteintes à l’hymne national chinois, ont été arrêtés durant la seule journée du 27 mai.

«La plupart n’avaient pas commis d’autre crime que de crier quelques slogans dans un centre commercial», soupire Alvin. Il pense que la police veut cette fois étouffer la contestation dans l’œuf, pour éviter un nouvel été chaud en amont des élections législatives de septembre, qui verront les candidats pro- et anti-­establishment se livrer une lutte acharnée.

Alvin, Karrine et Jeff estiment toutefois que le mouvement de contestation ne va pas s’éteindre de sitôt. «Nous ne pouvons plus revenir en arrière, trop de gens ont été blessés et arrêtés, trop d’amitiés et de liens familiaux ont été brisés, estime Jeff. Mais ce sera une longue bataille, qui pourrait durer dix ans ou plus.»

* Prénoms d’emprunt.


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