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© Melk Thalmann

Grandeur et décadence de l’abbé Frochaux

Publié lundi 24 février 2020 à 08:30
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Publié lundi 24 février 2020 à 08:30 
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A Fribourg, l’abbé Frochaux, c’était quelqu’un. Rattrapé par son passé, soupçonné d’abus sexuels – qu’il reconnaît –, il est aujourd’hui suspendu. Mais l’affaire, d’abord raillée par l’évêque Charles Morerod, est un séisme qui semble bien faire apparaître au grand jour l’existence d’un véritable réseau gay au sein de l’Eglise catholique en Suisse romande.
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Depuis maintenant près de trois semaines, l’abbé Paul Frochaux a disparu. C’est peine perdue de chercher cette figure très respectée de l’Eglise à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg, où il régnait en maître il y a quelques jours encore. Evaporé, volatilisé. Officiellement au repos, quelque part entre Le Landeron, son village d’origine sur les rives du lac de Bienne, et peut-être le Valais, où il aimait passer week-ends et vacances.

Après quelques apparitions médiatiques assez calamiteuses, le chanoine de 68 ans se terre. Suspendu par son évêque. On le dit aujourd’hui le moral au plus bas, déboussolé, perdu, marchant peut-être lui aussi «comme un mort-vivant», à l’image de Gabriel Matzneff, l’écrivain français pédophile déchu de son trône, planqué quelque part sur la côte ligure. Rattrapé par son passé, sans parvenir à comprendre pourquoi tout s’est retourné d’un seul coup contre lui. «Paul est dans le déni, pour lui c’est une machination, témoigne l’un de ses amis. Il ne semble plus croire vraiment à son retour, il se plaint, en veut à tout le monde, mais vous savez, avec lui ce n’est jamais de sa faute, c’est toujours celle des autres. Paul a toujours fonctionné comme ça.»

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Un extrait de la longue lettre de 15 pages adressée par l’abbé Nicodème Mekongo, curé de Peseux, à l’évêque Charles Morerod, le 29 octobre 2019, que L’illustré s'est procurée dans son intégralité.

Jusqu’ici, l’abbé Frochaux avait toujours réussi à ériger une forteresse autour de lui. Mais il se souviendra encore longtemps du 21 décembre dernier, la journée où il va tout perdre. La grenade est dégoupillée dans le Tages-Anzeiger: l’abbé Nicodème Mekongo, curé de Peseux, d’origine africaine, accuse son homologue de l’avoir harcelé sexuellement entre 2008 et 2011 à Vevey (VD). Il en fait le récit détaillé dans une longue lettre de 15 pages, adressée à l’évêque Charles Morerod le 29 octobre 2019. Où il fait part aussi de la vive campagne de dénigrement contre lui qui s’ensuivit. Dans ces pages, un autre nom apparaît à de nombreuses reprises, celui de Mgr Alain de Raemy, l’évêque auxiliaire de Fribourg, le bras droit de Mgr Morerod, ancien chapelain de la Garde suisse au Vatican, ami inséparable depuis quarante ans de l’abbé Frochaux – ils possédaient ensemble un chalet en Valais, dont on parlera plus loin. Mgr de Raemy parle lui aussi, aujourd’hui, «d’affabulations».

Au début de la tempête, l’abbé Frochaux pense encore qu’il va s’en sortir grâce à ses innombrables et puissants relais. A l’émission Forum, sur la Radio romande, le 30 décembre, il assure qu’il va déposer une plainte contre l’abbé Mekongo, avec quatre autres prêtres cités dans la lettre. Il nie en bloc toutes les accusations: «faux et archifaux», «affabulation totale», «surréaliste», «ahurissant», «pure diffamation» avant de porter, croit-il, le coup de grâce: «Lisez La Liberté et vous verrez qui est Nicodème Mekongo. Et je remercie l’évêque de l’avoir dit.»

Il peut le remercier en effet, car l’évêque Morerod le soutient en adoptant la même ligne de défense: il jette lui aussi le trouble sur l’accusateur, évoquant «une forme de chantage», et révélant qu’«il y a une procédure canonique contre le prêtre accusateur à cause de la grande insatisfaction de ses paroissiens qui se plaignent auprès de moi depuis longtemps» – en fait, l’affaire d’un enfant naturel dont une rumeur, pour l’heure non étayée, veut qu’il soit le père. Ajoutant perfidement: «Il y a deux versions complètement différentes dans cette affaire, je crois qu’il y a un conflit de personnes. D’une manière ou d’une autre, il y a un harcèlement mais je ne sais pas dans quel sens il s’exerce.»

Il va même plus loin: Mgr Morerod faire lire à tous les curés de Fribourg, ainsi qu’en attestent de nombreux paroissiens, lors de la messe du dimanche, un texte rédigé par ses soins défendant bec et ongles l’abbé Frochaux! Sur sa page Facebook, Frochaux est aux anges: «Le vent médiatique a bien tourné», se réjouit-il.

Melk Thalmann
Embarrassé par la complexité de l’affaire ou en raison de la chaleur de l’Amérique latine, Mgr Morerod est apparu rouge et transpirant à «Forum» sur la RTS (diffusé aussi sur RTS 2) le 5 février, en vidéoconférence depuis le Mexique où il passait…

Cette stratégie du simple conflit entre deux personnes va faire long feu. D’autres révélations tombent le 3 février. Un témoignage accablant, dans l’émission Rundschau, sur la TV alémanique, plombe définitivement la ligne de défense: un ancien enfant de chœur sort de l’ombre et accuse Paul Frochaux d’avoir abusé de lui en 1998 dans son chalet à Torgon (VS), lorsqu’il était âgé de 17 ans. Aujourd’hui âgé de 39 ans, professeur d’université en France, il raconte que le prêtre l’embrassa sur la bouche et toucha son sexe. Avant de se retrouver avec son membre dans la bouche de l’abbé. Il dénonça bien les faits à l’évêché en 2001, il y eut bien une réunion avec les autorités mais, depuis, les traces se sont volatilisées, il ne reste plus qu’une page fragmentaire de dossier dans les archives du diocèse… On sait que l’abbé Frochaux fit contrition, rédigea une lettre d’excuses alambiquée à sa victime tout en l’accusant de l’avoir «provoqué»! Il n’y eut alors aucune sanction: en 2012, le nouvel évêque du diocèse, Mgr Morerod, nommait Paul Frochaux à la cathédrale de Fribourg et le confirmait à son poste de coresponsable de la formation sacerdotale, où il continuera à travailler avec de jeunes séminaristes…

Pour l’abbé Frochaux, la situation n’est plus tenable, les accusations d’abus sexuels, de viol et d’abus d’autorité deviennent ingérables. Charles Morerod n’a plus d’autre choix que de le suspendre et de l’éloigner de la cathédrale de Fribourg le 4 février. «Je trouve bien de quitter momentanément le ministère», lâche crânement l’infortuné à nos confrères du site Cath.ch.

Hasard du calendrier, le 12 février, Mgr Morerod doit s’exprimer à Lausanne devant les membres de la Sapec (association de soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse). Une rencontre acceptée de longue date. Il va saisir cette tribune pour opérer un rétropédalage à 360 degrés. «Aussi longtemps que nous cherchons à protéger d’abord notre institution, nous passons à côté de notre devoir», dit-il d’entrée, presque en forme d’aveu. Puis, une question dans le public: «Pourquoi n’avoir jamais remarqué la tendance de l’abbé Frochaux à vouloir être proche des jeunes?» La réponse fuse: «Que vous dire? Je ne l’ai pas connu comme ça! Jusqu’à tout récemment, je lui faisais entièrement confiance […] Il est certain que cette personne ne peut pas continuer à exercer son ministère.»

Trois mois après avoir été mis au courant par la fameuse lettre de 15 pages que l’évêque a refusé de prendre au sérieux, le coup de grâce est définitivement donné. Le 3 février dernier, il avait saisi encore une fois la police vaudoise de l’affaire de Torgon, suspendait l’abbé le lendemain, avant de faire parvenir un communiqué à la presse, le 9 février, dans lequel il «réfute vigoureusement avoir couvert des abus ou en avoir protégé les auteurs», assurant «avoir transmis – comme il l’a toujours fait – l’intégralité des informations en sa possession à la police». Mgr Morerod annonçait en outre l’ouverture d’une «enquête, interne, sur la non-transmission d’informations, le manque de discernement et la disparition de documents.»

DR / MéLANIE ROUILLER - Wikipédia / DR
L’abbé Frochaux et Mgr Alain de Raemy, évêque auxiliaire de Fribourg, amis de quarante ans, ont partagé longtemps le même chalet à Torgon (VS), aujourd’hui vendu.

«Mgr Morerod a pris un gros coup sur la tête avec toute cette histoire, dit Jean-Marie Fürbringer, vice-président de la Sapec, il s’est rendu compte que des gens qu’il avait tendance à croire sur parole n’étaient pas aussi propres qu’ils en avaient l’air.» «L’évêque a perdu la main, à moins qu’il n’ait carrément perdu pied», ira même jusqu’à écrire le rédacteur en chef de La Liberté, Serge Gumy.

Pour cet évêque résolument original au franc-parler un peu bizarroïde, que beaucoup d’observateurs voyaient devenir un jour cardinal, tout paraît cependant loin d’être réglé. Comment va-t-il affronter la gestion des autres noms cités dans la fameuse lettre accusatrice? D’autres ecclésiastiques devront bien finir par s’expliquer sur leurs mœurs supposées, décrites sur plusieurs pages: comme, par exemple, ce jeune prêtre qui interroge Nicodème un beau matin après avoir passé la nuit avec Paul Frochaux dans une chambre du deuxième étage: «On ne t’a pas trop dérangé avec le bruit cette nuit?» Ou cet autre qui dispose des M&M’s sur son lit avec lesquels il forme un cœur.

Dans une société civile, chacun vit sa sexualité comme il l’entend, avec qui il veut, mais dans l’Eglise, les prêtres font vœu d’abstinence et doivent s’affranchir de leurs passions et de leurs pulsions pour pouvoir librement aimer Dieu. Mgr Morerod avait donc beau jeu de déclarer qu’«après enquête, la police a conclu qu’il n’y avait aucune raison de poursuivre» les accusations contenues dans la fameuse lettre de l’abbé Nicodème: la police d’une société civile ne poursuit évidemment pas les relations sexuelles entre adultes consentants. Mais l’Eglise, oui. Toujours sur Forum, l’émission de la Radio suisse romande, Mgr Morerod semble l’avoir oublié, comme si cela était parfaitement normal, lorsqu’il glisse un malheureux «bon, [c’était] un homme adulte» en évoquant l’affaire du chalet de Torgon, reconnue devant lui par l’abbé Frochaux en 2016. Et admise désormais publiquement par ce dernier dans un SMS qu’il nous a fait parvenir dimanche 16 février: «J’assume la responsabilité de la situation qui s’est passée à Torgon il y a vingt-deux ans. J’affirme que c’est l’unique défaillance que j’ai eue au cours de quarante années de séminaire et de sacerdoce.»

Le climat général «homo-érotique» décrit par l’abbé Nicodème dans sa lettre, confirmé par de nombreux autres témoignages recueillis par nos soins, mine désormais le diocèse. Mgr Morerod pourra-t-il fermer les yeux devant l’existence de ce qui semble bien ressembler à un réseau gay très actif, qui se soutient, fait bloc, organise des campagnes de dénigrement contre les victimes tout en appelant par ailleurs, la bouche en cœur, à ce qu’elles parlent et confient leurs souffrances? «Dans le diocèse, tu disais un truc à Frochaux, cela finissait chez de Raemy, et de de Raemy, ça finissait chez l’évêque», rapporte un témoin. Mgr Morerod a-t-il agi par naïveté, croyant sur parole ses amis Frochaux et de Raemy, dont il est lui aussi très proche?

Melk Thalmann
A Rome, le pape François suit l’évolution du dossier fribourgeois. Il devra prendre connaissance, dans un délai raisonnable, de l’enquête canonique engagée contre l’abbé Paul Frochaux.

A Fribourg, l’histoire se répète douloureusement: il y a plus de dix ans, un prêtre fribourgeois avait déjà tenté d’alerter sa hiérarchie. Il apparaît notamment dans un article de L’Hebdo du 28 juin 2008 sous le pseudonyme de «Paul». On y raconte son histoire, qui ressemble furieusement à celle que traverse aujourd’hui l’abbé Nicodème Mekongo. Cet homme «a voulu briser l’omerta qui règne dans l’évêché», écrivait alors la journaliste Sabine Pirolt, en dénonçant certains prêtres devant son évêque et la justice, mais il s’est retrouvé «rejeté par ses pairs». Puis, «la pression allant s’amplifiant, il a décidé de reprendre des études dans la communication à Rome, avec la bénédiction de l’évêque. C’était compter sans le veto du Conseil épiscopal qui préférerait le mettre au vert, au Canada ou au Portugal […] Au dernier épisode, Paul ferait l’objet d’une plainte déposée à l’évêché par une femme pour violence. Intox? Comme le dit le proverbe: celui qui veut tuer son chien dit qu’il a la rage.»

Détail piquant: avant son départ vers Rome, son évêque – alors Mgr Bernard Genoud – lui avait fait signer un papier lui interdisant de dormir au Vatican et de se rendre à la Garde suisse pontificale. Aurait-il pu y découvrir des choses dérangeantes? Cet homme de foi courageux est désormais de retour en terres fribourgeoises. Mais chat échaudé craint l’eau froide: il refuse obstinément, lui aussi, de s’exprimer sur la nouvelle tempête qui s’abat sur son diocèse.

Face à ces nouveaux scandales, l’omerta paraît bien la même qu’hier. Tous les ecclésiastiques que nous avons contactés sont aux abonnés absents. Surtout éviter les fuites, les confidences, les petites phrases qui pourraient échapper. «Je suis désolé, je ne peux pas vous parler, répond l’abbé Nicodème Mekongo, l’évêque nous a demandé de garder le silence jusqu’aux conclusions de l’enquête indépendante.» Une enquête diligentée auprès d’un avocat «indépendant» à Genève, «non catholique», a-t-on tenu à rassurer via un communiqué, mais tout de même payé par l’évêché. Me Maurice Hariri, l’homme providentiel, connu pour avoir notamment agi dans le dossier Alfred Sirven, est inatteignable lui aussi. «Il est en vacances», nous a répondu la semaine dernière son secrétariat.

Trois enquêtes sont désormais en cours, une interne à l’évêché, une enquête de police et une enquête canonique qui devra être tranchée à Rome. Le pape François répète, depuis son élection, la règle de la «tolérance zéro» en matière d’abus sexuels et de pédophilie dans l’Eglise. Il sait que l’épidémie est mondiale.

En parcourant le dossier fribourgeois, il se rappellera inévitablement ses fautes dans la fameuse affaire du Chili. Il avait cru sur parole des membres haut placés du clergé chilien qui avaient déployé grosso modo la même stratégie qu’à Fribourg: les victimes étaient dépeintes en affabulateurs coupables de tous les maux. En avril 2018, François avait même dû faire publiquement des excuses: il reconnaissait de «graves erreurs d’appréciation» dans ce scandale qui secouait l’Eglise chilienne, dénonçant déjà la «culture d’abus et le système qui avait permis de couvrir» ces agissements…


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