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Humour et technologie

Grégoire Furrer, patron du Montreux Comedy: «Une révolution techno arrive dans le divertissement»

Le patron du Montreux Comedy, Grégoire Furrer, précurseur de l’humour sur le digital, innove en faisant interagir des comédiens et des hologrammes, mais aussi en créant des avatars et des environnements virtuels immersifs. Cette première mondiale se tient en France dans le cadre de la première édition du festival Lillarious. «La pandémie a tout accéléré. C’est ça ou disparaître», dit-il.

Grégoire Furrer

Grégoire Furrer, précurseur de l’humour sur le digital, innove en faisant interagir des comédiens et des hologrammes, mais aussi en créant des avatars et des environnements virtuels immersifs.

BERTRAND COCUT

A la question «Voulez-vous rire?» on répond volontiers par l’affirmative. D’ici à cinq ans, le spectateur choisira aussi la manière. Il pourra toujours se rendre dans une salle ou regarder un show en streaming devant son écran. Mais pour Grégoire Furrer, fondateur du Montreux Comedy Festival (MCF), la technologie va changer la donne et il faut être au rendez-vous. Des comédiens bien réels vont pouvoir interagir avec les hologrammes d’autres humoristes distants géographiquement. Ce show dit holoporté, le boss de l’humour le lance cette semaine en grandeur nature. Mieux, on va aussi pouvoir rigoler, un casque de réalité augmentée sur la tête, dans un monde parallèle, avec des avatars.

Grégoire Furrer va tester ces innovations en première mondiale du 2 au 5 février, à Lille, en France, dans le cadre de la première édition de Lillarious, son tout nouveau festival. «Deux artistes vont se donner la réplique. L’un sera à Lille et l’autre à Paris. Les deux comédiens vont jouer avec l’hologramme de l’autre en temps réel.» Les pionniers de ce rire futuriste s’appellent Yann Stotz et Cécile Giroud. Humoristes, musiciens et imitateurs, ils se connaissent par cœur. Leur show expérimental va durer douze minutes.

Cécile Giroud et Yann Stotz

Le duo d’humoristes Cécile Giroud et Yann Stotz va jouer les pionniers. L’un à Lille et l’autre à Paris, ils vont interagir avec l’hologramme de l’autre.

DR

Mais pourquoi aller en France? Grégoire Furrer a bien tenté de monter un labo en Suisse, mais les appuis n’étaient pas au rendez-vous. «Lorsque j’ai rencontré Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France, il a trouvé l’idée géniale et m’a dit: «Viens à Lille et je trouverai le financement.» Il ne s’agit pas d’une lubie, prévient Furrer. «Je pense changer le monde de l’humour. La technologie a déjà révolutionné l’univers de l’art avec les NFT, ces œuvres d’art numériques qui se vendent plusieurs millions, ou celui la musique. Le rappeur Travis Scott a donné un concert, sous forme d’avatar, au sein du jeu vidéo «Fortnite».» Un succès planétaire destiné avant tout à la jeune génération.

Le Romand y voit une évolution logique et un tsunami technologique. «J’ai toujours été attentif au monde des jeux vidéo et à celui de la réalité virtuelle. Tout s’est accéléré en 2020 avec la pandémie. Pendant le confinement, j’ai pris le temps de contacter des techniciens de haut vol à l’autre bout de la planète.» L’idée de départ est simple: à quoi ressemblera le café-théâtre du XXIe siècle? «Je me suis dit que les gamins de 12 ans allaient grandir et tout changer à l’avenir. Mais comment allaient-ils consommer l’humour et comment être drôle sur ces nouveaux supports technologiques auxquels ils sont habitués?» Il fallait impérativement innover, car, selon Furrer, on ne reviendra pas au monde d’avant. «J’ai réuni des artistes et des techniciens au Centre européen de la réalité virtuelle à Laval afin qu’ils se parlent et échangent. Au départ, les gens de la scène et ceux qui développent des avatars ne sont pas faits l’un pour l’autre. Ils se demandaient ce qu’ils faisaient là. Mais à la fin de la journée, ils avaient eu un milliard d’idées qu’ils souhaitaient développer ensemble.»

Avant le rendez-vous grandeur nature à Lille, des essais ont été effectués à Montreux en décembre dernier. «On a testé l’holoportation développée par Microsoft. L’artiste est filmé avec une caméra spéciale. On a pu voir son hologramme envoyé à distance.» L’autre volet expérimental concerne le Comedy Verse. Il s’agit d’un «comedy club» virtuel immersif, contraction des mots «comedy» et «metaverse», ces univers parallèles. Voici comment ça marche: «L’utilisateur, muni d’un casque de réalité augmentée, entre sur une plateforme de jeu et se retrouve dans un théâtre virtuel. Pour nous, le challenge était d’apporter une valeur ajoutée en dépassant les limites du monde physique. Nous avons imaginé les avatars des comédiens sur la planète Mars, au fond de l’océan ou dans la jungle. Un contexte sans limites qui influera sur le jeu et la performance.» Le public pourra participer et, comme dans les matchs d’improvisation traditionnels, imposer des thèmes. «D’habitude, on lance des pantoufles ou des légumes. Dans le virtuel, on pourra envoyer des dragons ou Marilyn Monroe. Depuis son domicile, l’utilisateur pourra lui-même créer des objets et les balancer sur scène afin de modifier le cours de la performance.»

Lillarious

Lillarious, humour et futur: Du 2 au 5 février, à Lille (F), Lillarious, le nouveau festival d’humour du Romand Grégoire Furrer, propose des spectacles, des conférences et des expérimentations technologiques inédites. Infos: lillarious.com

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En 2009 déjà, Grégoire Furrer a été précurseur en Europe en lançant, sur le digital, la toute première chaîne d’humour via YouTube. A ceux, chez nous, qui le regardaient dubitatifs, il aligne aujourd’hui les chiffres de sa réussite: «Nous avons 3,6 millions d’abonnés, 39 millions de vues par mois. Nous totalisons 750 millions sur YouTube et 1 milliard sur Facebook.» Et cette fois, quel accueil la Suisse a-t-elle réservé à sa nouvelle aventure? «On m’avait dit que j’étais un rêveur. Désormais, on me conseille de stabiliser mes acquis plutôt que de développer sans cesse. J’ai 53 ans et je me vois encore actif dans trente ans. Souvenons-nous des dinosaures, lourds et forts. Je n’ai pas envie de disparaître comme eux faute d’avoir su m’adapter.» Pour rassurer les réticents, il ajoute: «La technologie peut servir le spectacle vivant, mais ne s’imposera jamais tant qu’elle n’aura pas une incarnation artistique.»

Ce nouveau marché attire les géants GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Et, avant d’entrer dans la danse, il faut investir. «Je cherche à lever plusieurs millions, précise Grégoire Furrer. Mark Zuckerberg a engagé 10 000 ingénieurs et compte en milliards, Microsoft a racheté le troisième opérateur de jeux vidéo, les Chinois s’y mettent. Moi, j’ai modestement, 2,5 personnes pour mon projet et quelques centaines de milliers d’euros. Je veux monter une start-up.» Où ça? «J’adorerais le faire à Montreux. Mais Lille a déjà développé un écosystème de nouvelles technologies et Montréal est très en avance dans le domaine.»

Les poids lourds du spectacle y songent tous. «A Las Vegas, ce sont des gens comme Guy Laliberté et le Cirque du Soleil. J’ai également pu discuter avec les producteurs de Madonna ou de Céline Dion. Ils ne pensent plus à faire venir les gens sur place mais à divertir le public chez lui, grâce à la réalité augmentée.»

Par Didier Dana publié le 4 février 2022 - 08:59