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© Faunesque

De Grisogono, l'éclat perdu des diamants noirs

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Publié mardi 11 février 2020 à 08:44
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Publié mardi 11 février 2020 à 08:44 
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Fondateur de la maison De Grisogono, le joaillier genevois Fawaz Gruosi avait cédé sa société, en 2012, à Isabel dos Santos, fille de l’ancien président de l’Angola et femme la plus riche d’Afrique. Celle-ci est accusée aujourd’hui d’avoir détourné 1 milliard de dollars des caisses de l’Etat angolais. La vraie histoire d’un scandale d’Etat.
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C’est la rencontre de deux mondes qui n’auraient jamais dû se rejoindre, mais qui sont tombés amoureux au premier regard et qui ont fusionné aussitôt dans le même goût du luxe et de l’argent, dans la même ivresse des soirées mondaines et des grandes fêtes dans les endroits qui comptent: la Côte d’Azur, Porto Cervo, Miami, Rome, Paris, Los Angeles… D’un côté, le monde exclusif et hautain de la joaillerie et de la haute horlogerie genevoises, qui cultive ces valeurs hors du temps que sont le bon goût, le raffinement, l’élégance. De l’autre côté, le monde dur et tragique de l’Angola, qui n’est devenu indépendant qu’en 1975, après une longue et terrible guerre contre le colonisateur portugais.

C’est aussi la rencontre de deux personnalités fortes et charismatiques qui n’avaient cessé de se croiser et de se côtoyer pendant des années, comme si un fil mystérieux et tenant vaguement du destin les reliait l’une à l’autre: le joaillier genevois Fawaz Gruosi, 68 ans, fondateur de la marque De Grisogono et par ailleurs compagnon puis mari, pendant vingt ans, de Caroline Scheufele, la coprésidente de la société de haute joaillerie Chopard; et la femme d’affaires angolaise Isabel dos Santos, 46 ans, fille aînée de l’ancien président de l’Angola, José Eduardo dos Santos, qui a régné sur son pays (communiste d’abord, capitaliste ensuite) pendant trente-huit ans, de 1979 à 2017.

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Pendant vingt ans, Caroline Scheufele, coprésidente de Chopard, et son mari Fawaz Gruosi, fondateur de De Grisogono, ont incarné l’élégance absolue, le glamour, le chic.

Un sacré tandem, en fait, qui aura incarné finalement le triomphe du capitalisme mondialisé sur les vieilles utopies socialistes d’égalité et de fraternité! Fawaz Gruosi est un créateur exceptionnel qui a révolutionné la joaillerie par sa manière unique de «faire chanter les diamants, les couleurs, les lumières», comme dit le journaliste français Grégory Pons; Isabel dos Santos est une femme d’affaires intelligente et brillante qui se flattait d’être devenue la femme la plus riche d’Afrique (3 milliards de dollars) et était adulée et invitée comme une «guest star» dans le monde entier, à commencer par le Forum de Davos.

Fawaz Gruosi et Isabel dos Santos auront fini, en quelque sorte, par se succéder à la tête de De Grisogono, en 2012, avant de prendre peu à peu leurs distances et de se séparer assez abruptement, il y a un an. Ils viennent d’être rattrapés, il y a deux semaines, par une affaire qui secoue le monde de la haute joaillerie et même la place financière dans son ensemble, non seulement en Afrique mais aussi en Europe et aux Etats-Unis: l’enquête «Luanda Leaks», menée par le Consortium international des journalistes d’investigation, qui réunit 36 médias du monde entier.

Fondée sur plus de 700 000 données dérobées par un lanceur d’alerte, Rui Pinto, un ­hacker déjà emprisonné au Portugal pour une affaire du même genre, les «Football Leaks», cette enquête affirme qu’Isabel dos Santos et son mari, Sindika Dokolo, ont multiplié les montages financiers et les opérations douteuses pour accaparer à leur profit l’argent des sociétés publiques de l’Angola. Des détournements qui pourraient s’élever finalement, même si rien n’est encore avéré, à des centaines de millions de dollars.

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Fawaz Gruosi, moitié Libanais et moitié Italien, crée des bijoux d’une sensibilité à fleur de peau qui séduisent les femmes, dont il aime à s’entourer lors de fêtes très luxueuses.

Une histoire africaine qui commence et va se poursuivre à Genève, capitale de la joaillerie, des rivières de diamants et des parures de légende. C’est là que Fawaz Gruosi s’est établi et qu’il a fondé sa société De Grisogono. Né à Damas d’une mère italienne et d’un père libanais, il vit à Beyrouth jusqu’à l’âge de 7 ans. Quand son père meurt brusquement, il déménage avec sa mère à Florence. C’est là qu’il découvre par hasard, à 18 ans, l’univers féerique de la joaillerie. «Chez Torrini, raconte-t-il, l’une des plus anciennes maisons de Florence, je suis tombé amoureux des pierres. Trois ans plus tard, je dirigeais la boutique.»

Fawaz, comme tout le monde l’appelle aujourd’hui, travaille chez Bulgari où il rencontre son premier gros client: le sultan de Brunei, l’homme le plus riche du monde. Bien élevé, charmeur, il est envoyé ensuite en Angleterre, puis en Arabie saoudite, par le célèbre joaillier américain Harry Winston. Il se marie très jeune, à 19 ans, avec une femme de qui il aura un fils, mort d’une crise cardiaque à 30 ans. «C’est le drame de sa vie», confie Michèle Reichenbach, originaire de Cannes et Genevoise d’adoption, qui fut sa chargée de communication et sa plus proche collaboratrice pendant vingt-cinq ans, de 1993 à 2018. Remarié en Angleterre, Fawaz Gruosi aura deux filles, Violetta et Allegra, aujourd’hui dans la trentaine, qui travailleront plus tard avec lui.

 

Fawaz dessine des bijoux, imagine des harmonies de pierres et de couleurs, des lignes et des formes qui créent autant d’émotions. Il fonde sa propre marque, De Grisogono, en 1993 et ouvre sa première boutique à Genève, à la rue du Rhône. Son coup de génie? La création des diamants noirs! Des diamants aux noirs toujours un peu flottants, un peu comme les Outrenoirs du peintre Soulages, qui passent sans cesse du noir dur au gris foncé ou au gris clair. «Chez Harry Winston, Fawaz avait vu l’alignement classique de diamants blancs les uns à côté des autres sans aucune fantaisie, explique Michèle Reichenbach. Fawaz a eu l’idée de créer une harmonie, une espèce de symphonie. Les diamants noirs étaient méprisés jusque-là, car ce sont des diamants qui manquent de pureté, mais il les a réinventés pour mettre en valeur les belles pierres.»

Fawaz Gruosi a aussi rencontré celle qu’il appelle toujours, bien qu’ils soient séparés désormais, «la femme de ma vie»: Caroline Scheufele, codirectrice de Chopard. Après dix ans de vie commune, ils se marient en 1995, au château de Beaumont: 1500 invités, toute la jet-set, le luxe absolu, la fête jusqu’au bout de la nuit! Ils vont former le couple mythique de la haute joaillerie, comme John et Jackie Kennedy jadis à la Maison-Blanche.

Caroline Scheufele donne une nouvelle vigueur à cette belle endormie qu’était la maison Chopard, où elle est à la fois directrice artistique et ambassadrice de charme: rayonnante, souriante, elle séduit par son aisance relationnelle, ses créations fines et originales, sa manière chic et décontractée de mettre en valeur les plus beaux bijoux.

Elle va devenir bientôt, en 1998, sponsor du Festival de Cannes. Regard velouté, sourire voilé et visage hypersensible et fragile sous une impassibilité de façade, Fawaz a le don de capter l’attention. «Il touche le cœur des femmes!» s’exclame le journaliste Grégory Pons. Comme pour couronner leur union, Chopard acquiert trois ans plus tard, en 2001, 49% du capital de De Grisogono, pour 20 millions de francs. Fawaz se lance dans une expansion à marche forcée, ouvrant des boutiques à Gstaad, Saint-Moritz, Londres, Dubaï, New York, Abu Dhabi et ailleurs…

Autour du couple iconique, une joyeuse bande d’artistes et de people: il y a l’incontournable Massimo Gargia, éternel noceur; l’actrice Amanda Lear, qui surfe sur son image de transsexuelle assumée et bien dans sa peau; Ivana Trump, qui est déjà l’ex-femme du futur président des Etats-Unis. Il y a aussi un jeune peintre lausannois, Jérôme Rudin, 20 ans à peine, qui a séduit Paris et que l’écrivain Roger Peyrefitte a surnommé «le Mozart de la peinture». «Fawaz est un homme charmant et généreux, se rappelle Jérôme Rudin, il a financé deux de mes expositions, à Miami en 1999 et à Marbella en 2002. C’est à Miami que j’ai rencontré Ivana Trump: elle était venue au vernissage de mon exposition et elle a acheté plusieurs toiles qu’elle a exposées sur son yacht.»

Caroline Scheufele et Fawaz Gruosi semblent plus heureux que jamais, mais c’est entre eux, secrètement, que les choses se dégradent. «Ils ont commencé à devenir concurrents, explique un proche qui refuse d’être nommé. On a senti peu à peu une espèce de rivalité entre eux, aussi bien sur le plan artistique que commercial. Fawaz est devenu de plus en plus à la mode, tout le monde parlait de ses créations et moins de celles de Chopard. Caroline s’est sentie éclipsée. Et puis, comme il y a très peu de clients assez fortunés pour acheter leurs bijoux, ils ont commencé à se disputer les clients.»

Getty Images
A l’hôtel Eden Roc à Cannes, les fêtes de Fawaz, ici avec ses filles, sont un must.

Sponsor du Festival de Cannes, Caroline Scheufele est débordée aussi sur son propre terrain. «Fawaz a commencé à faire une grande soirée à partir de 2001, se rappelle Michèle Reichenbach, qui organisait tout. On a fait la première soirée sur un yacht, puis à l’hôtel Eden Roc. C’était la soirée où il fallait être, les gens se battaient pour venir. On a eu toutes les stars: Sharon Stone, Quincy Jones, Beyoncé, Gina Lollobrigida, Gérard Depardieu, Carole Bouquet, Naomi Campbell, Sting, John Galliano…» Les stars ne touchent pas de cachet, elles viennent juste parce que c’est là que tout se passe et qu’il faut être vu, mais la privatisation de l’Eden Roc pour une soirée coûte tout de même 600 000 francs.

En 2007, le divorce commercial est consommé: Fawaz veut reprendre son indépendance. Il rachète les 49% d’actions détenues par Chopard. Mais tout de suite après, c’est la crise des subprimes, qui précipite l’économie mondiale au bord du gouffre. Pour De Grisogono, tout s’aggrave. Les résultats chutent, la société est surendettée: plus de 100 millions de francs, c’est-à-dire l’équivalent d’une année de chiffre d’affaires. Les banques ne veulent plus payer et cherchent un repreneur, un processus qui va prendre deux à trois ans. Elles choisissent finalement, en 2012, l’offre la plus élevée, celle d’Isabel dos Santos: 25 millions de dollars. Problème: cet argent provient en fait, selon les «Luanda Leaks», de l’Etat angolais. Les banques ont-elles vérifié sérieusement l’origine des fonds? Leurs fameuses cellules de compliance, chargées de traquer l’argent douteux, ont-elles fait leur travail?

De mère russe, élevée en Angleterre, Isabel est avant tout la fille de son père, le président angolais. Son mari, Sindika Dokolo, qu’elle a épousé en 2002, est le fils d’une famille fortunée du Congo, élevé en partie à Paris. Père congolais, mère danoise, enfant typique de l’élite africaine. Au fil des ans, la businesswoman Isabel dos Santos a acquis des intérêts un peu partout: télécommunications, banques, sociétés pétrolières, immobilier, chaîne de supermarchés... C’est ce que la journaliste française Estelle Maussion, qui a vécu en Angola, appelle «La dos Santos Company», selon le titre du livre qui vient de paraître aux Editions Karthala.

En juin 2016, le président angolais nomme sa fille présidente de la Sonangol, la compagnie nationale des hydrocarbures. La vache à lait du pays ou plutôt de la petite élite qui en accapare les richesses fabuleuses, le peuple devant se contenter d’un salaire moyen de 2 dollars par jour. «On est là au dernier stade de la corruption et de la captation patrimoniale», s’exclame Jean Ziegler, qui a rencontré autrefois Isabel en Angola et l’a trouvée «politiquement inintéressante».

Fawaz, comme Caroline Scheufele, connaît très bien Isabel dos Santos: une cliente de longue date, une amie. «J’ai vu Isabel et son mari des dizaines de fois dans des soirées, se souvient un proche du joaillier qui veut demeurer anonyme. Ils étaient tout à fait charmants, très aimables, mais tout est terriblement superficiel dans ce genre de soirée. On se fait des sourires, on échange des banalités, on ne parle de rien…»

DUKAS
Isabel dos Santos et son mari à la soirée Fawaz’s Folies, en Italie, en 2016.

Pourquoi Isabel dos Santos et son mari ont-ils racheté De Grisogono en 2012? Et avec quel argent? Selon les «Luanda Leaks», le couple a utilisé principalement l’argent de la société publique Sodiam, spécialisée dans l’extraction de diamants, c’est-à-dire de l’argent public.

Installée à Lisbonne, Isabel dos Santos tente d’assainir la situation financière de De Grisogono et de relancer la marque, mais en vain. Selon les «Luanda Leaks», la société va continuer, grâce à un montage complexe, de recevoir chaque année 20 à 30 millions de dollars, ainsi qu’un versement de 12,5 millions de dollars du Ministère des finances angolais. Fawaz est toujours directeur artistique, mais des experts en management ont débarqué du Portugal. «C’étaient de purs financiers, dit un banquier qui a participé aux discussions pour la reprise, ils ne connaissaient rien au milieu de la joaillerie. Ils ont renforcé les procédures et les contrôles, mais la société a continué de perdre de l’argent.» Désabusé, amer, Fawaz quitte finalement sa société à la fin 2018, avec une clause de non-concurrence d’une année, et il retourne à Londres, dans le quartier chic de Chelsea où il possède une résidence somptueuse.

C’est à Luanda, finalement, que le sort de De Grisogono va se jouer. Au pouvoir depuis trente-huit ans, le président José Eduardo dos Santos est contraint de céder la place à son ex-allié et rival de longue date, João Lourenço. Elu le 26 septembre 2017, le nouveau président décapite aussitôt le clan de son prédécesseur. Un scénario vieux comme le monde, en Afrique comme ailleurs!

AFP
En mars 2017, la présidentielle en Angola oppose José Eduardo dos Santos, le père d’Isabel, à João Lourenço, qui l’emportera.

Isabel est limogée de la présidence de la Sonangol et, à peine deux mois plus tard, trois de ses frères et sœurs, qui squattaient eux aussi les fromages les plus rentables, sont limogés et harcelés sous différents prétextes. L’un d’entre eux, José Filomeno, dit Zenu, est même jeté en prison. L’ex-président, José Eduardo dos Santos, se réfugie à Barcelone, où il séjournait régulièrement pour un traitement médical; Isabel se retranche dans sa place forte de Lisbonne, où elle s’appuie sur ses sociétés, ses réseaux, toute la puissance de son immense fortune.

Privée de sa manne africaine, De Grisogono a demandé sa mise en faillite, le mercredi 29 janvier. Fawaz Gruosi, quant à lui, a retrouvé sa liberté de créateur.


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