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© Didier Martenet

Homophobie et politique, 
le devoir 
d’en parler

Publié lundi 27 mai 2019 à 11:49
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Publié lundi 27 mai 2019 à 11:49 
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Alors que la Suisse est 27e sur 49 au classement des pays européens protégeant les droits des LGBT et qu’un référendum s’opposant à la sanction des propos homophobes se profile, des politiciens gays nous parlent d’eux et des discriminations auxquelles ils font face. Tour de Romandie sous le signe de l’arc-en-ciel.
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A l’heure où l’homosexualité en politique n’est plus un tabou, nous avons choisi de donner la parole à des figures de la politique romande ouvertement gays ou lesbiennes. Car le combat de l’acceptation et de l’égalité est, lui, loin d’être gagné et, comme pour en témoigner, nous voterons prochainement sur le sujet.

Alors qu’en décembre dernier les Chambres fédérales s’entendaient pour pénaliser les propos homophobes au même titre que l’antisémitisme ou le racisme, le parti ultra-minoritaire de l’Union démocratique fédérale (UDF) a lancé un référendum «au nom de la liberté d’expression» qui vient d’aboutir.

«Marre de raconter des salades!»

Didier Martenet/ L'illustré
Marianne Huguenin, ancienne syndique de Renens (VD), a fait son coming out en 2004.

A Renens, nous retrouvons Marianne Huguenin, 69 ans, ex-syndique de la commune vaudoise. Il y a quinze ans, cette ancienne conseillère nationale popiste était la première femme politique romande à révéler publiquement son homosexualité. «A l’époque, seul un entourage proche était au courant. Cette décision, je l’ai fait mûrir, je voulais aussi répondre à l’envie des jeunes, alors entourés d’un grand silence, d’avoir une figure de référence. Mais surtout, c’était au moment de la campagne sur le partenariat enregistré, en 2004, à laquelle je voulais participer. J’ai senti le besoin de marquer mon exemplarité, que les gens sachent d’où je parlais; et puis, tout simplement, j’en avais marre de raconter des salades!»

Toujours en 2004, alors qu’elle était conseillère nationale, les Chambres s’entendaient sur un pacs fédéral avant que l’UDF, déjà elle, ne lance un référendum. A l’époque, les gesticulations du petit parti n’avaient finalement rien changé et la Suisse était entrée dans l’histoire en étant le premier pays du monde à passer par le peuple pour reconnaître massivement (58%) la nécessité d’un partenariat enregistré pour les personnes du même sexe.

Après son coming out, la politicienne à la retraite assure avoir reçu «98% de soutien et, surtout, pas une seule lettre anonyme». Pourtant, une confusion demeure. «Certains de mes proches m’ont demandé pourquoi j’exposais tant ma vie privée alors que j’étais célibataire, et je me suis rendu compte qu’il y avait un problème autour du mot homosexualité, se souvient la politicienne. Quand nous faisons notre coming out, nous ne parlons en fait pas de sexualité, nous parlons de qui nous sommes. Lorsque vous ne pouvez pas dire à vos collègues avec qui vous êtes parti en vacances ou que vous ne pouvez pas amener votre conjoint à un dîner, vous vous retrouvez vite à ne plus parler du tout et passez aux yeux des autres pour un extraterrestre très solitaire.»

«Une question d'honnêteté»

Didier Martenet/ L'illustré
Candidat PLR neuchâtelois, Damien Cottier a fait son coming out il y a trois mois.

Autre génération, même combat. Damien Cottier, 44 ans, ancien conseiller personnel de Didier Burkhalter et aujourd’hui candidat PLR aux élections fédérales à Neuchâtel, a fait son coming out sur Twitter en février dernier, à l’occasion de la Saint-Valentin. «Je souhaitais mettre les choses au clair, même si c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment caché depuis de nombreuses années. C’était une question d’honnêteté vis-à-vis des électeurs, car le parlement élu cet automne aura à traiter le sujet sous plusieurs angles. La Suisse est ouverte mais la politique a pris beaucoup de retard. Je suis aussi conscient de la valeur d’exemple que cela peut représenter. A l’époque où je me suis rendu compte que j’étais gay, cela se faisait beaucoup moins et le fait de connaître des personnalités publiques qui l’assument m’aurait aidé.»

Des chiffres inexistants

Si le tabou autour de l’homosexualité est tombé, les attaques homophobes, elles, sont une réalité en Suisse. Au-delà des cas très graves de violence physique, les insultes et le harcèlement font des ravages. De plus, le peu de statistiques accessibles dans notre pays, lié à l’absence de loi sur le caractère homophobe des agressions, démontre aussi une constante augmentation de ces dernières. «On a senti un réel durcissement en France ces dernières années. En Suisse, c’est plus nuancé, heureusement, mais on a vu certaines agressions ces derniers temps, se désole Damien Cottier. J’ai eu la chance de ne jamais y être confronté mais je sais que cela peut aussi m’arriver un jour. On ne doit pas compter sur la chance: il est indispensable que chacun soit protégé face à cela. De plus, une loi aurait une valeur éducative qui, à mes yeux, serait bien plus importante que sa partie punitive. Et c’est aussi en ce sens que le mariage est intéressant: l’Etat, c’est-à-dire la société, met sur un pied d’égalité ces différentes manières de vivre en couple et dit ainsi qu’elles sont toutes aussi «normales» et légitimes l’une que l’autre.»

«Combat permanent»

Didier Martenet/ L'illustré
Le conseiller d’Etat socialiste Thierry Apothéloz a fait son coming out en 2013.

Des chiffres permettant de faire le point sur la situation seraient indispensables, selon le conseiller d’Etat genevois Thierry Apothéloz (48 ans). «Nous devons sortir d’une analyse strictement subjective de la situation pour se reposer sur des éléments factuels et statistiques, souligne le magistrat. En plus d’objectiver la situation, ils permettraient d’apprécier l’évolution des politiques de prévention que nous menons et de faire un point sur la situation dans le canton pour pouvoir, le cas échéant, la comparer ou encore faire le point dans dix ans. La lutte contre les discriminations est un débat permanent, je comprends l’impatience des associations; il est plus que nécessaire de l’accompagner de chiffres. D’autant plus qu’il y a toujours autant de personnes qui attentent à leur santé.»

Et là, les chiffres existent. Il y a quelques années, à travers une étude, l’Université de Zurich faisait un triste constat: 20% des personnes homosexuelles ont tenté de se suicider, dont la moitié avant l’âge de 20 ans. Une statistique qui reste stable aujourd’hui, selon les associations.

Suisse alémanique 
plus tolérante?

L’ancien maire de Vernier, qui avait fait son coming out en 2013 au détour d’une phrase sur son blog, déplore aussi les comparaisons malheureuses entre Suisse romande et alémanique. «La Suisse romande a un problème avec l’homophobie», titrait le Tages-Anzeiger il y a un peu plus d’un mois. Ses arguments: il serait toujours extrêmement difficile pour un politicien romand de faire son coming out, alors que c’est quelque chose devenu complètement ordinaire outre-­Sarine, car la région est influencée par une Allemagne beaucoup plus ouverte. «Il y a des différences, mais elles viennent plutôt du prisme médiatique, rétorque Thierry Apothéloz. Les femmes et hommes politiques alémaniques sont bien plus des people qu’en Romandie, où ils parlent peu de leur vie privée.»

«J'ai subi des reproches»

Didier Martenet/ L'illustré
Le porte-parole adjoint du PS suisse Gaël Bourgeois a fait son coming out en 2015.

Gaël Bourgeois, 35 ans, porte-parole adjoint du PS suisse et membre de l’Assemblée constituante valaisanne, ne dit pas autre chose: «J’ajouterai que, si différence géographique de l’acceptation il y a, elle est plus entre ville et campagne qu’entre Romands et Alémaniques. Je ne suis pas sûr que l’approche de la question soit la même à Zurich qu’à Appenzell Rhodes-Intérieures ou dans le Toggenbourg, comme elle est différente entre Genève, le Gros-de-Vaud et les vallées latérales valaisannes.» Le socialiste valaisan, qui a fait son coming out en 2015, a essuyé quelques remarques violentes. «On m’a reproché d’avoir menti pendant des années, en se demandant si j’étais encore un politicien digne de confiance. J’ai aussi connu des attaques sur les réseaux sociaux ou encore des remarques dans la rue alors que je me promenais avec mon compagnon.»

«Le problème n’est pas réglé»

Le vendredi 17 mai, c’était la Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Une journée qui semblait résonner avec l’actualité suisse. Car, outre le référendum de l’UDF, le Tribunal fédéral avait lui aussi réservé son lot de surprises en invalidant le vote de 2016 sur l’initiative PDC concernant la fiscalité des couples mariés.

L’initiative, qui définissait le mariage comme étant «l’union d’un homme et d’une femme», a toujours été considérée par les associations LGBT comme une manœuvre pour retarder l’instauration d’un mariage pour tous. Puis, au début du mois, les juges de Mon-Repos décidaient que l’interdiction des discriminations fondées sur le sexe et pénalisée par la loi sur l’égalité ne s’appliquait pas à l’orientation sexuelle en déboutant un plaignant qui n’aurait pas été retenu pour un poste à l’armée en raison de son homosexualité.

Régression?

Régresse-t-on donc sur la question? «Il est certainement plus facile d’être homosexuel aujourd’hui qu’avant, répond Marianne Huguenin. Cependant, penser que tout est réglé est faux et l’on s’aperçoit aujourd’hui que les acquis des dernières décennies ne sont pas allés aussi loin que ce que l’on pensait.» Pour Damien Cottier, il ne faut pas avoir peur du référendum. «Je suis convaincu qu’il n’est pas révélateur de ce que pense une large majorité de l’opinion et les méthodes employées montrent bien la peine qu’ils ont eue à récolter des signatures (de faux arguments ont été mis en avant pour que certaines personnes signent le référendum, ndlr). Ce référendum doit être vu comme une chance. Lors de la campagne, nous aurons de très bons arguments et, si l’acceptation est forte, l’ancrage des nouvelles dispositions sera d’autant plus solide. Ce sera aussi un signal clair au parlement et de bon augure pour un futur mariage pour tous et pour les autres sujets qu’il aura à traiter.»

Deux variantes d’un projet de mariage pour tous ont d’ailleurs été mises en consultation jusqu’au 21 juin prochain. «Il faut faire le pas de manière complète, arrêter le séquençage au risque d’être toujours au même stade dans quarante-cinq ans, souligne Thierry Apothéloz. Le peuple suisse est de moins en moins prêt à accepter une vision passéiste du mariage civil et cela n’aurait aucun sens que nous soyons le dernier pays à refuser cette égalité au milieu d’une Europe de plus en plus ouverte sur la question.»


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