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Igor Bogdanoff et son frère Grichka décédés durant leur quête de l'immortalité

Igor Bogdanoff s'en est allé rejoindre son frère Grichka, décédé des suites du covid six jours plus tôt. Redécouvrez le portrait que nous avions consacré à ces deux frères. En 2015, les célèbres jumeaux au physique d’extraterrestres en étaient persuadés: l’élixir de jeunesse sur lequel ils travaillaient avec des biologistes, était pour demain!

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Grichka et Igor Bogdanoff

Grichka Bogdanoff (à gauche) et son frère Igor. Grichka est décédé le 28 décembre 2021 des suites du covid dans un hôpital à Paris. Igor Bogdanoff est quant à lui décédé ce lundi 3 janvier 2022 à Paris.

Didier Martenet/L'illustré

Leur spécialité, c’est le temps. Le temps imaginaire, celui d’avant le big bang et le point zéro à partir duquel l’univers s’est créé il y a treize milliards huit cent vingt millions d’années. Pour l’heure, ils ont une heure trente de retard mais on leur pardonne volontiers de n’être pas aussi à l’aise avec le temps terrestre. Ils s’excusent si courtoisement. L’immeuble parisien du XVIe ne paie pas de mine mais, lorsque Igor Bogdanov, suivi de son frère Grichka, nous fait pénétrer dans son triplex situé au rez-de-chaussée (son voisin s’appelle M. Frankenstein, ça ne s’invente pas!), on entre dans un univers totalement médiéval. Une vraie folie décorative. Portes cloutées en bois, fenêtres à meneaux, dallage d’époque, tapisseries. Plusieurs objets sortent tout droit du château familial du Gers où ils ont passé leur enfance. La généalogie des plus célèbres et certainement plus étranges jumeaux du PAF est tout aussi atypique que leur physique: deux grands-mères comtesses slaves, un aïeul chanteur afroaméricain, un QI supérieur doublé d’un formidable sens de la vulgarisation scientifique qui fait de chacun de leurs livres un best-seller.

Epris de passé, écrivant au présent et tout entiers tournés vers le futur, ce n’est pas la moindre de leurs singularités. A les voir en perfecto cuir, talons compensés et le cheveu gris consciencieusement prohibé (ils n’infirment ni ne confirment être nés en 1949, comme l’indique Wikipédia), les Bogdanov sont un peu des chevaliers de la Table ronde. Leur graal? Le cosmos et ses mystères bien sûr, mais aussi le secret de l’éternelle jeunesse. «Aujourd’hui vieux à 80 ans, demain jeune à 150 ans.» C’est leur slogan et nous sommes là pour en parler. «Procréer à l’âge où vos petits enfants y songent, c’est pour demain», nous affirme Igor, père de cinq enfants, dont le cadet a tout juste 6 mois – fruit de son union très médiatisée avec l’historienne Amélie de Bourbon-Parme, largement plus jeune que lui mais dont la lignée remonte quand même à Louis XIV. Son aïeul est d’ailleurs représenté sur la fresque du salon dont l’original est au palais Farnèse. Cadeau d’Igor après la naissance de leur premier enfant, Alexandre, 3 ans. Passé et futur, inextricablement imbriqués.

Igor Bogdanov et Amelie de Bourbon Parme en 2015

Igor Bogdanoff et sa femme Amelie de Bourbon-Parme, descendante du roi Louis XIV, en 2015

WireImage

Vaincre la vieillesse

A les écouter, installés devant l’auguste cheminée de pierre aux armes de la France, nous serions à la veille d’un bouleversement radical. «D’ici cinq à sept ans, l’homme pourra accéder à la molécule qui va permettre d’inverser le processus du vieillissement.» Grichka, docteur ès mathématiques, hoche la tête. Igor, son pendant en physique, confirme. Les deux frères conseillent un laboratoire dirigé par le professeur Geiger, spécialiste des télomères (partie du chromosome qui raccourcit avec l’âge, l’inflammation et le stress). «Nous tentons de repérer les équations mathématiques au coeur du processus biologique qui permettront de modéliser de nouvelles typologies moléculaires. Les premières molécules applicables à l’homme vont émerger d’ici trois à cinq ans.» Des travaux qui avancent parallèlement à ceux de David Sinclair, généticien à Harvard, qui a réussi récemment à inverser le processus de vieillissement des cellules en administrant à une souris une coenzyme qui stimule les mitochondries (usine à énergie des cellules). Rapporté à la vie humaine, c’est comme si un sexagénaire revenait à ses 20 ans sous les yeux des chercheurs. Déjà, plusieurs substances actuellement testées en laboratoire ralentissent considérablement le vieillissement et retardent la survenue du diabète, des cancers et des maladies cardiaques. Des pathologies qui ne semblent guère effrayer les Bogdanov. «Nous ne sommes jamais malades! Pas même un rhume. Aucune maladie d’enfance. Nous n’avons pas de carte d’assurance. Il y a des prédispositions dans la famille! Deux grands-pères morts à 114 et 105 ans!»

Mystère, mystère

On les regarde, on est sensible au fait qu’ils parlent souvent d’une seule voix, on se dit que c’est une expérience étonnante de les rencontrer pour de vrai. Même si beaucoup de leurs photos sont trafiquées sur le Net (ce sont eux qui l’affirment), l’évolution de leur visage fascine ou effraie. Ou les deux à la fois. Tapez leur nom sur Google, ils apparaissent aux côtés de Mickey Rourke ou de la femme-chat, autant de sinistrés du bistouri. Ils s’en fichent, bottent en touche le journaliste qui insiste, en appelant à la rescousse les grands auteurs (pour nous, ce fut Georges Bataille). «Tout accomplissement est suppressif.» «On va retirer des choses à l’objet de la réflexion si on le vide de son mystère.» En bref, l’univers est mystérieux et voilé, l’information qui préside à sa création indéchiffrable, et les Bogdanov n’en sont que la métaphore.

lgor et Grichka Bogdanoff en 1981

lgor et Grichka Bogdanoff en 1989, avant leurs opérations de chirurgie esthétique.

Gamma-Rapho via Getty Images


On tente une dernière parade. A force de jouer avec ce mystère, de créer le buzz avec leur physique, ne risquent-ils pas de voir le grand public s’intéresser autant à leur big transformation qu’au big bang, thème de leur conférence du 12 mars à Genève*? Sourire de sphinx. Et cette anecdote d’Igor: «Un homme m’a abordé l’autre jour à la Fnac en me disant: «J’ai lu tous vos livres, dites-moi franchement, vous n’êtes pas d’ici?» J’ai répondu sur le même air complice: «En admettant que ce que vous dites est vrai, est-ce que vous pensez que je vous le dirais?»

Pourquoi pas, au fond? Pourquoi ne pas décrire en scientifique l’évolution de leur visage comme certains transhumanistes ou biohackers de la Silicon Valley revendiquent leur «liberté morphologique», ce droit de disposer de son corps pour faire des expériences? Igor et Grichka ne répondent pas, peu intéressés par ce genre de discussion. Ils sont scientifiques, oui, mais revendiquent le droit de «raisonner comme des enfants, de rester dans le temps de l’enfance, seul capable d’émerveillement.»

Révolution totale

Persuadés que nous allons vers un avenir meilleur, que la pilule de jouvence sera accessible à tous, comme l’aspirine, sans se préoccuper sérieusement des problèmes de surpopulation qu’une plus grande longévité entraînerait. Le hasard n’existe pas, expliquent-ils à longueur de livres, mais l’homme n’est pas programmé pour vivre en moyenne jusqu’à 85 ans. Et l’ennui? Et si vivre jusqu’à 150 ans ne soulevait pas chez certains un enthousiasme délirant? Grichka: «Vivre à 80 ans dans un corps de 20 ans changera radicalement notre perception du monde. La séduction, l’appétit de vivre seront décuplés, aujourd’hui leur perte est simplement liée au déclin des fonctions vitales.»

Une prophétie dont ils sont déjà de vivants exemples. L’autre jour, un monsieur visiblement vieux a interpellé Igor dans la rue: «Jeune homme, il me semble vous connaître… Ah oui, c’est vous qui présentiez Temps X, cette formidable émission que je ne ratais jamais quand j’étais petit!»


 

Retour des frères Bogdanoff dans l'émission 'Temps X' en mars 1983, France. (Photo by Jean-Jacques BERNIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Les deux frères en 1983 dans l'émission «Temps X»

Gamma-Rapho via Getty Images

* conférence en 2015

Par Patrick Baumann publié le 29 décembre 2021 - 10:10, modifié 3 janvier 2022 - 19:10