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© Keystone

Infantino-Lauber, les dessous du scandale

Publié mercredi 29 mai 2019 à 11:32
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Publié mercredi 29 mai 2019 à 11:32 
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Les rencontres secrètes entre Michael Lauber, le procureur général de la Confédération – désormais sous enquête – et le patron du football mondial, Gianni Infantino, empoisonnent la vie de la Berne fédérale. Mais une vérité pourrait aussi se frayer un chemin au milieu de cette affaire explosive: l’ex-star du football français Michel Platini semble bien avoir été la victime d’un habile coup monté, ruinant à l’époque ses chances d’accéder à la présidence de la FIFA. Notre enquête.
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Qui a oublié ce fameux coup de tonnerre qui ébranla le monde du football au petit matin du 27 mai 2015, à l’Hôtel Baur au Lac à Zurich? A deux jours de la réélection programmée de son inamovible «parrain» président Sepp Blatter, sept hauts responsables de la FIFA étaient arrêtés par la police suisse à la demande de la justice américaine et placés en détention. La justice new-yorkaise les soupçonnait d’avoir accepté des pots-de-vin et des commissions pour plusieurs dizaines de millions de dollars, notamment lors de l’attribution de deux éditions de la Coupe du monde de football, pour la Russie en 2018 et le Qatar en 2022.

Arsenal pas adapté alors

Quelques semaines plus tôt, dans le courant du mois de mars, les autorités américaines avaient fait parvenir à Berne une demande d’entraide judiciaire. La requête officielle de la justice américaine demandait la mise en œuvre de ces arrestations pour «corruption», un article qui ne trouve pas d’équivalence dans le Code pénal suisse – la corruption, alors, ne pouvait viser que des organismes d’Etat, et non des associations de droit privé, comme la FIFA.

Dans le bureau du procureur de la Confédération, Michael Lauber, un de ses collaborateurs lui fit remarquer la difficulté de répondre à cette demande, l’arsenal juridique helvétique n’étant pas adapté pour cette enquête. «Je ne peux pas faire ça aux Américains», lui répondit-il sèchement.

Amendement

La justice suisse requalifiera le chef d’accusation et le parquet fédéral ouvrira donc une enquête pour «soupçon de blanchiment d’argent et gestion déloyale» et non «corruption». On comprend mieux dans ce contexte, aujourd’hui, les propos d’alors du conseiller fédéral Ueli Maurer, responsable des Sports, qui prenait préventivement les devants, quelques heures après cette vague d’interpellations: «Tout ce que je peux dire, c’est que la Suisse a rempli ses obligations internationales (dans cette affaire, ndlr).» Avant que le parlement fédéral, un peu dans l’urgence, n’amende trois mois plus tard le Code pénal suisse avec de nouvelles dispositions sur la corruption privée, entrées en vigueur le 1er juillet 2016.

Platini devenu ennemi mortel

Pris lui aussi dans le viseur du Département de la justice américain, le tout-puissant haut-valaisan Sepp Blatter, qui a trahi les espoirs d’une nouvelle Coupe du monde au pays de l’Oncle Sam, privilégiant la Russie de Poutine pour le Mondial 2018 et les pétrodollars du Qatar pour celui de 2022, va être contraint peu après à la démission. «J’ai cédé aux pressions», reconnaîtra-t-il. Mais il ne laissera sa place qu’après avoir dynamité les lieux.

Le président déchu de la FIFA voit en effet d’un œil noir l’arrivée probable comme successeur du président de l’UEFA Michel Platini, hier encore son ami, devenu son ennemi mortel. L’ex-star française du ballon rond se retrouve donc à son tour prise dans la tempête: le parquet fédéral reprochera comme par hasard à Blatter un paiement «déloyal» en 2011 de 2 millions de francs suisses à l’intention de Michel Platini, son ancien conseiller spécial, au préjudice bien sûr de la FIFA. Et la trappe se referme.

Keystone
André Marty. Toujours discret derrière le procureur Michael Lauber, le responsable médias du Ministère public fédéral est Haut-Valaisan, comme son ami Gianni Infantino, président de la FIFA.

«FIFA Nostra»

Quatre ans après ces événements qui ont ébranlé l’opinion, après un baptême du feu forcé par le destin et l’initiative de ses homologues américains, c’est au tour de Michael Lauber, le puissant procureur de la Confédération, de se retrouver curieusement cette fois au cœur du FIFAgate – devenu depuis une véritable «FIFA Nostra».

Il est en effet aujourd’hui embarqué dans une enquête disciplinaire le visant personnellement, instruite par l’Autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération, alors même que pas moins de 25 enquêtes pénales concernant la planète FIFA sont toujours en cours d’instruction sous ses ordres au parquet fédéral.

Soupçons

Au cœur des soupçons: deux rendez-vous, tenus mystérieusement secrets, au printemps 2016, entre Michael Lauber et Gianni Infantino, révélés par les FootballLeaks. Et, apprend-on ces derniers jours, un troisième rendez-vous, un an plus tard, le 16 juin 2017, que le procureur général avait prétendument «oublié», à l’hôtel Schweizerhof à Berne. Celui-ci appartient à une société de l’émir du Qatar. C’est là aussi, dans l’une des suites somptueuses du vieil hôtel bernois, que vit à l’année l’ambassadeur du Qatar. Rappelons encore que la Coupe du monde de football aura lieu en 2022 dans cet émirat milliardaire et que plusieurs affaires traitées par le bureau du procureur fédéral Lauber concernent précisément des irrégularités dans le processus d’attribution de la Coupe du monde au Qatar.

Drôle d’endroit pour une rencontre. Est-il possible de croire à une simple coïncidence? Plusieurs sources crédibles affirment même à L’illustré que la réunion se serait tenue dans la propre suite de l’ambassadeur du Qatar et non pas dans une simple salle de réunion de l’hôtel – la seule preuve en attestant serait un SMS échangé entre deux protagonistes, peut-être aussi par diversion, quelques minutes avant la rencontre au sommet.

Dernier détail piquant, révélé il y a quinze jours par la NZZ: c’est l’émir du Qatar lui-même, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, qui a mis à disposition de l’actuel président de la FIFA son jet privé et son équipage, pour qu’il puisse se rendre à Zurich à temps au deuxième des trois rendez-vous. Mais, ironie de l’histoire, c’est Michael Lauber qui sera en retard ce jour-là, son train en provenance de Berne ayant dû être dévié via Bâle pour n’arriver que vers 18 heures à Zurich, alors que le rendez-vous était programmé en début d’après-midi.

Généreux cadeaux

Ces rencontres informelles ont été organisées par un ami d’enfance de Gianni Infantino, le premier procureur du Haut-Valais Rinaldo Arnold – également président du FC Brigue, dont le président de la FIFA est évidemment membre d’honneur – qui a bénéficié de plusieurs généreux cadeaux de la FIFA: notamment un séjour au Mexique, un autre en Russie lors de la Coupe du monde en 2018 – et bien entendu toujours parmi les invités VIP… Des remerciements pour services rendus?

En 2016, alors qu’il vient d’être élu à la tête du football mondial, le président Infantino craint en effet une inopportune perquisition au siège de l’UEFA à Nyon, son ancien employeur. Tout de suite, Rinaldo Arnold le rassure dans un e-mail daté de fin mars 2016, lui assurant qu’il fera le nécessaire pour le couvrir: «Si tu veux, je peux essayer de faire en sorte que le MPC diffuse un communiqué de presse qui expliquerait qu’il n’y a pas de procédure contre toi.»

Perquisition

La perquisition aura bien lieu le 3 avril dans le cadre d’une enquête sur les Panama Papers, Infantino étant soupçonné de détenir plusieurs comptes offshore non déclarés à Panama, comptes qui auraient reçu des commissions indues. Selon le très sérieux journal britannique The Telegraph, un contrat passé entre Infantino et la société de l’un des hommes au centre d’un scandale de corruption, l’Argentin Hugo Jinkis, aurait ainsi été saisi, pour un détournement de fonds à hauteur de 135 millions de dollars.

Plutôt gênant pour Infantino, qui avait déclaré une année auparavant, en tant que nouveau président de l’UEFA qui venait de reprendre la place laissée vacante par le départ forcé de Platini, que l’instance du football européen n’avait aucun lien avec ce scandale…

Procédures dirigées contre inconnu

Et, comme promis, le communiqué diffusé par le parquet fédéral sous l’impulsion de Michael Lauber, qui entre-temps a rencontré Gianni Infantino, saura noyer habilement le poisson et être rassurant: «Les procédures pénales engagées par le MPC sont actuellement dirigées contre inconnu, ce qui signifie que, pour le moment, aucun individu en particulier n’est visé par ces poursuites.» On ne saurait être plus aimable. Ou plus protecteur…

Début novembre dernier, le Ministère public a, sous la pression de l’opinion publique, nommé un procureur extraordinaire chargé de faire la lumière sur les faits reprochés au magistrat haut-valaisan Rinaldo Arnold, qui continue d’exercer ses fonctions, puisque mis au bénéfice de la présomption d’innocence, en attendant les conclusions de l’enquête. Mais la contre-attaque s’organise du côté de Paris.

Homme blessé dans son honneur

En homme blessé dans son honneur qui s’estime sali par des procédés visant délibérément à nuire à sa réputation, Michel Platini n’a pas jeté l’éponge. Pour faire sortir au grand jour le complot dont il semble bien qu’il soit la victime, il s’est adressé à la justice de son pays. Le mardi 14 mai dernier, durant plus de trois heures, il a été entendu dans le bureau des officiers de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) dans la capitale française.

Cette fois, l’ancien numéro 10 ne comparaissait pas comme témoin assisté ou mis en cause, il avait été définitivement blanchi de toute accusation par les autorités suisses en date du 23 avril 2018. Il était là en tant que plaignant contre X pour «dénonciation calomnieuse» et «association de malfaiteurs en vue de commettre le délit de dénonciation calomnieuse», à la suite d’une plainte qu’il avait déposée le 14 septembre 2018 auprès du procureur de la République adjoint du Tribunal de grande instance de Paris.

L’ancien patron de l’UEFA ne compte pas se laisser faire: en clair, il veut faire la lumière par voie de justice sur le rôle exact tenu par les anciens et actuels dirigeants de la FIFA dans sa chute. «Il est serein, mais offensif», commente son avocat français, le célèbre pénaliste Me William Bourdon, par ailleurs à la tête de l’association Sherpa, qui lutte précisément contre la corruption.

Plainte en Suisse

L'illustré
Par le biais de son avocat genevois Me Vincent Solari, l'ex-star du football  français Michel Platini a déposé plainte le 15 novembre 2018 contre André Marty, chef média du Ministère public de la Confédération. 

Parallèlement à l’enquête française, Michel Platini a également déposé une plainte en Suisse le 15 novembre 2018, par le biais son avocat genevois, Me Vincent Solari. Elle vise cette fois un autre personnage trouble de toute cette galaxie, André Marty, chef de l’information au Ministère public de la Confédération.

Profitant de sa position, André Marty s’est montré particulièrement bavard, de manière négative, au sujet de Michel Platini. Me Vincent Solari l’accuse même clairement dans sa plainte: «Monsieur Marty a multiplié les déclarations auprès des journalistes qui les sollicitaient, pour affirmer que «l’affaire Platini n’est pas terminée» ou qu’il serait toujours partie à la procédure».

Mystérieux fonctionnaire

Ces déclarations, via des communiqués officiels ou des tweets, étaient ainsi clairement destinées, selon Platini et son conseil, à conditionner l’opinion publique: «Monsieur André Marty, qui est aussi Haut-Valaisan, a en effet des liens d’amitié avec M. Rinaldo Arnold, ce qui laisse supposer une relation privilégiée à travers lui avec le président de la FIFA», écrit Me Solari. On ne saurait mieux dire: André Marty était en effet un des participants pour le moins inattendu aux trois réunions secrètes entre Gianni Infantino et Michael Lauber à Zurich et à Berne!

L’avocat va jusqu’à suggérer que c’est peut-être bien lui encore le mystérieux fonctionnaire de la Berne fédérale qui avait été mis au parfum du transfert des 2 millions de la FIFA à Michel Platini, lors d’une rencontre dans un jardin zurichois avec un mystérieux «informateur» de la FIFA. C’est d’ailleurs un des points que demande d’établir l’ancien numéro 10 français dans sa plainte pénale.

Habile mention

Et c’est ainsi qu’André Marty pouvait dès lors le plus naturellement du monde diffuser sur l’ensemble de la planète, le 25 septembre 2015, le communiqué de presse annonçant l’ouverture de l’enquête contre Sepp Blatter «en qualité de prévenu», en mentionnant habilement dans l’avant-dernier paragraphe que Michel Platini avait «été entendu par le MPC en qualité de personne appelée à donner des renseignements».

Mission accomplie, le président de l’UEFA était dès lors jeté en pâture à l’opinion publique, avec la bénédiction de Michael Lauber, sans l’aval duquel rien de tout cela n’aurait pu arriver. Un mécanisme qui allait faire trébucher le Français dans son irrésistible ascension vers les sommets de la FIFA – et se faire bien sûr remplacer à l’UEFA par un certain… Gianni Infantino.

L'avenir de Michel Platini en question

Jusqu’où les relations croisées Infantino-Marty-Rinaldo-Lauber sont-elles en filigrane de ce qui ressemble en tout point à un complot contre Michel Platini, visant à l’empêcher d’accéder au sommet de la hiérarchie du football mondial? D’abord, en dénonçant subtilement Platini à la justice, la FIFA a été juge et partie dans cette affaire, le rendant ensuite inéligible, avant de le suspendre de toute activité liée au football pendant huit ans, puis six ans en appel, sanction finalement réduite à quatre ans par le Tribunal arbitral du sport (TAS). Une mise à l’épreuve qui arrive bientôt à son terme.

Reste la question que tout le monde se pose: que fera Michel Platini lorsqu’il aura les mains libres? Annoncer son come-­back?


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