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© julie de tribolet

Jacqueline de Quattro: «Je demande du respect»

Publié dimanche 14 avril 2019 à 10:39
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Publié dimanche 14 avril 2019 à 10:39 
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Les politiciens romands mis en cause ces derniers mois contre-attaquent. Après Pierre Maudet, Pascal Broulis et Christophe Darbellay, c’est la ministre vaudoise Jacqueline de Quattro qui fait interdire de publication un pamphlet la visant. Elle s’explique.
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La conseillère d’Etat vaudoise a fait interdire un livre la visant, un pamphlet signé Fabien Dunand, qui fait lui-même l’objet d’une enquête pénale pour diffamation et calomnie. Ce journaliste était en effet l’auteur de lettres anonymes mettant en cause Jacqueline de Quattro dans le cadre d’un conflit entre le promoteur immobilier Bernard Nicod et l’entrepreneur Orllati.

- Pourquoi interdire ce livre sans l’avoir lu vous-même? Pourquoi pratiquer une telle censure?
- Jacqueline de Quattro: Ce n’est pas une censure. Ou, plus précisément, je ne censure pas le livre lui-même. Les citoyens ont le droit d’écrire ce qu’ils veulent et de lire ce qu’ils veulent. En revanche, on ne peut pas utiliser pour une vente commerciale la photographie de quelqu’un sans son autorisation. Or la couverture du livre et sa publicité dans les médias utilisent sans mon accord une grande photo de moi au bureau. Quant au titre, il porte à confusion dans la mesure où il reprend, en l’adaptant, le titre d’un livre sur François Hollande, mais auquel l’ancien président français avait participé.

- Et vous estimez que cela prête à confusion sur la nature de ce livre?
- Exactement. Et je ne suis pas la seule à le penser. Beaucoup d’amis m’ont traitée de cachottière car, en voyant les publicités pour ce livre, ils pensaient que j’avais écrit un ouvrage sans les en avertir. La confusion est bien réelle. Et c’est pour cela que j’ai fait bloquer le livre en demandant des mesures préprovisionnelles, soit des mesures d’urgence. Le tribunal estimera en avril si le livre peut sortir tel quel. Personnellement, si la couverture est changée selon les règles déontologiques élémentaires, cela ne me posera plus de problème. Je le répète, ce n’est pas le contenu que je censure, ce sont les méthodes promotionnelles qui sont choquantes.

- Pourquoi n’avoir pas lu le livre?
- L’auteur ne me l’avait pas envoyé quand le quotidien 24 heures m’a demandé une réaction. Je me suis donc adressée aux Editions Attinger, qui m’ont répondu qu’ils avaient l’interdiction de me l’envoyer.

- On peut imaginer que certains de vos collaborateurs l’ont lu pour vous...
- Oui, j’ai appris qu’il s’agit d’un pamphlet haineux dont je suis la cible. Un pamphlet rédigé par celui qui s’est révélé être l’auteur de lettres anonymes virulentes à mon égard. Il y a plus de deux ans, j’avais déposé plainte contre X après la cinquième lettre anonyme, car ces courriers contenaient des attaques de nature personnelle. J’ignorais alors que l’auteur de ces lettres anonymes était Fabien Dunand. Je ne vais pas laisser polluer mon action politique par des émotions négatives en lisant son livre.

- Comment vivez-vous cette attaque supplémentaire?
- J’ai les épaules larges, mais je demande que les limites de la décence soient respectées. Il y a quelque temps, un drone est venu me filmer par mon balcon. Je commence à me poser des questions sur les raisons d’un tel acharnement.

- Cette campagne contre vous est-elle le fait d’une inimitié individuelle ou est-ce plus complexe?
- Je ne connais pas M. Dunand personnellement. Je ne connais pas ses motivations profondes. Je sais seulement qu’il a travaillé, à un certain moment, pour l’Etat de Vaud. Je n’arrive donc pas à comprendre ce qui aurait pu le contrarier à ce point. Je serais bien allée boire un café avec lui pour qu’il me l’explique mais, vu les attaques successives qu’il lance contre moi, cela devient difficile. Je pense que cette campagne de dénigrement a des racines plus complexes qu’une seule inimitié personnelle. Et peu importe: je dois rester concentrée sur mon travail, arbitrer sereinement des dossiers difficiles, mettre en place des politiques publiques avec professionnalisme. Je n’ai pas de temps à perdre avec ce genre de personnage.

- Peut-on imaginer que vous faites les frais d’une rivalité entre deux entrepreneurs, mais aussi que d’autres personnes en profitent avant les élections fédérales?
- C’est probable. Il y a certainement des motivations liées à des conflits commerciaux, et peut-être d’autres encore. Ce livre sort comme par hasard le jour où je devais être désignée candidate au Conseil national par le congrès du PLR vaudois. Quels que soient les dessous de ces attaques, je les déplore. En démocratie, il est capital de respecter les institutions, mais aussi de respecter les personnes. Les différends ne se règlent pas par des lettres anonymes, par des pamphlets ou par des campagnes médiatiques.

julie de tribolet
La cheffe du Département du territoire et de l’environnement briguera en octobre un siège au Conseil national.

- Votre éventuelle élection au Conseil national serait-elle une manière élégante de fuir ces imbroglios judiciaires et médiatiques, et de quitter un travail parfois ingrat, source de nombreux conflits?
- Pas du tout. Je sais me défendre. Je gère des dossiers difficiles dans mon département, des dossiers d’aménagement du territoire et d’environnement qui génèrent parfois de farouches oppositions. Mais il est passionnant de trouver des solutions à ces défis majeurs. Je ne suis pas une femme politique sur le départ. Je suis une conseillère d’Etat qui souhaite défendre les intérêts de son canton à Berne.

- Parlementaire dans un hémicycle fédéral au milieu de 200 autres parlementaires n’est-il pas moins valorisant que conseillère d’Etat vaudoise?
- Certes, passer de l’exécutif au législatif, c’est un changement majeur. Mais c’est tout aussi noble. Et de plus en plus de stratégies globales se décident à Berne: la LAT, la stratégie sur l’énergie, la politique climatique. Mon expérience cantonale me permet de faire bouger les choses et de représenter efficacement mon canton dans ces thèmes nouveaux et très sensibles. Je préside la Conférence intercantonale des chefs de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de la mobilité, et je suis vice-présidente de la Conférence intercantonale de l’énergie. A ces titres, je suis invitée à des tables rondes par les conseillers fédéraux chargés de ces dossiers et par les commissions parlementaires concernées. Je les connais bien. Et mon bilinguisme me sera utile.

- Pour revenir au livre, vous estimez aussi qu’il est emblématique du sexisme qui sévit dans la politique.
- Oui, car jamais quelqu’un dirait qu’un homme «ne dit que des bêtises». Je constate très souvent que des femmes sont découragées de s’engager en politique parce qu’elles subissent des remarques de ce type, parce qu’on émet ouvertement des doutes sur leurs compétences, simplement parce qu’elles sont des femmes.

- Vous êtes ceinture noire de judo. Défieriez-vous l’auteur de ce livre sur les tatamis?
- Je n’ai pas besoin de défier M. Dunand. Il vit sa vie. Il peut penser et dire ce qu’il veut de moi, dans les limites du droit et de la décence. Mais il devrait s’abstenir d’exploiter sans mon assentiment une photo de moi pour vendre un pamphlet qui vise à me discréditer. Monsieur Dunand ne m’impressionne pas. Pas plus que les lettres de menaces qu’il m’arrive régulièrement de recevoir depuis que j’exerce la fonction de conseillère d’Etat. Le judo apprend néanmoins à ne pas se laisser faire quand on vous rentre dans le cadre. Le judo, c’est retourner l’agression contre l’agresseur lui-même. Le judo ne consiste jamais à provoquer une bagarre. C’est un sport de défense. Je n’attaque jamais personne, je demande seulement du respect.


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