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© Tatiana Huf

«J’ai vu des Biélorusses signer des aveux sous la torture»

Publié jeudi 27 août 2020 à 08:40
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Publié jeudi 27 août 2020 à 08:40 
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Ancien juge de province en Biélorussie, Yuri Suschkov, aujourd’hui établi à Winterthour, raconte en exclusivité à «L’illustré» comment il a combattu le régime d’Alexandre Loukachenko à la fin des années 1990 déjà, avant de s’enfuir en Allemagne. Un récit glaçant qui témoigne de la brutalité d’un dictateur qui a imposé le règne de la peur durant vingt-six ans.
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«J’ai été promu juge au Tribunal pénal du district de Bobrouisk, une région d’environ 200 000 habitants, en 1997, à l’âge de 28 ans. C’est le président Alexandre Loukachenko en personne qui m’a nommé. Aujourd’hui encore, la nomination des juges relève de sa compétence. Le fait que la justice ne soit pas indépendante fut le premier signal d’alerte pour moi. Auparavant, j’étais procureur. Je m’occupais d’affaires criminelles. Lorsque je suis devenu juge, mon travail n’avait rien à voir avec la politique. En apparence du moins, car à cette époque, Loukachenko avait déjà entamé sa chasse aux «criminels». En 1998, un an avant mon départ en Allemagne, des gens plus ou moins connus publiquement ont commencé à disparaître. Tout le monde a alors compris que les choses pouvaient très mal tourner. Au fil du temps, la censure politique ainsi que cette «chasse aux criminels» n’ont fait que renforcer cette crainte. Malgré cela, tant dans mon cercle privé que professionnel, nous étions déjà nombreux à être en désaccord avec le régime. De mon poste, je voyais des gens privés de la présomption d’innocence, arrêtés et détenus sans raison ou encore être condamnés sans preuves. J’ai vu des personnes signer des aveux sous la contrainte, la torture ou les mauvais traitements.

Malgré la chute de l’URSS la Biélorussie a conservé les structures soviétiques.

A mon niveau, j’ai alors tenté de changer les choses. J’ai dénoncé ces abus à mes supérieurs, essayé de rallier mes collègues à ma cause. J’étais révolté. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas un petit procureur de pas même 30 ans qui allait faire vaciller le régime. Et d’autant moins qu’à cette époque, on ne parlait pas vraiment de Biélorussie, mais d’un pays post-soviétique. Il est important de comprendre que malgré la chute de l’URSS, en 1991, la Biélorussie, soi-disant indépendante, a conservé les structures soviétiques. A commencer par le KGB, à la fois service de renseignement et police politique. Le système entier est en réalité resté soviétique. Et nous savons combien étaient efficaces les méthodes d’élimination des «ennemis du peuple» et du pouvoir par ce régime. Si un individu se trouvait dans son collimateur, il n’en sortait jamais, même s’il était innocent. Il n’y a pas mieux pour étouffer la dissidence.

AFP
Le 23 août, violemment contesté, le président Alexandre Loukachenko apparaît dans une pose guerrière dans une vidéo. Il y tient une kalachnikov et porte un gilet pare-balles dans sa résidence, non loin des manifestants, qu’il a traité de «rats».

En décembre 1997, j’ai participé à un grand raout des juges du pays. Loukachenko y a tenu un discours. Je me souviens de ses mots comme si c’était hier: «Les juges n’ont pas le droit d’innocenter. S’ils le font, la milice et la police auront travaillé pour rien.» J’avais des amis qui faisaient partie du «Jeune Front de Biélorussie». C’était une petite structure, composée de jeunes gens qui essayaient de faire quelque chose pour leur pays. J’ai obtenu de leur part des informations de première main sur toutes sortes d’abus perpétrés par notre gouvernement. En ce temps-là, il n’y avait pas encore internet. L’information se transmettait de bouche à oreille, ou via de petits journaux, sous le manteau. J’étais écœuré. Impuissant, j’ai décidé de partir et de demander l’asile politique à l’Allemagne.

J’avais déjà reçu des menaces.

C’était en février 1999. Avant mon départ, grâce à des complicités, j’ai rassemblé énormément d’informations à charge contre le régime. J’ai pu organiser une conférence de presse à Minsk. J’ai raconté tout ce que je savais aux personnes présentes. La pression exercée sur les juges, la peur constante de ces derniers, etc. J’ai démontré combien le régime les tenait en laisse, si je puis dire. J’ai imprimé mon discours et l’ai envoyé partout. Au procureur général, au Ministère des affaires étrangères, à la Cour suprême et même à la Commission européenne.

Avec cet acte de rébellion, je savais évidemment qu’il m’était impossible de rester en Biélorussie. D’autant plus que j’avais déjà reçu des menaces. Heureusement, excepté mes parents et mon frère, je n’avais pas encore de famille. En fin de compte, c’est un événement précis, survenu en 1998, qui m’a convaincu de m’enfuir. Cette année-là, Loukachenko m’a confié ma première affaire. Un délit douanier qui masquait à l’évidence le caractère éminemment politique du dossier puisque c’est le KGB qui s’en occupait. Je connaissais bien l’un de ses enquêteurs. Les premières menaces, «amicales», sont venues de sa part.

Tatiana Huf
Dans son bureau de l’appartement que la famille Suschkov occupe depuis 2010 à Winterthour, l’ancien juge montre les journaux biélorusses de 1999, relatant son combat contre le régime d’Alexandre Loukachenko.

J’étais le juge qui devait trancher. En étudiant le dossier, j’ai vite constaté que les preuves pour inculper la personne accusée n’étaient pas suffisantes. J’en ai informé le bureau du procureur général en signalant que l’affaire n’avait aucun fondement. Tout cela est remonté à la direction du KGB. Peu de temps après, deux armoires à glace, comme on dit, ont débarqué dans mon bureau. Les types sont entrés et m’ont lancé tout de go: «Ou vous condamnez, ou vous prenez le risque d’avoir un accident de voiture.»

Je les ai virés. Mais avant de quitter les lieux, ils ont ajouté: «On t’aura prévenu.» Dans la foulée, ils se sont rendus auprès du président du tribunal, qui m’a aussitôt appelé. Il était en sanglots et m’a supplié de ne plus me comporter de la sorte avec le KGB. Tout le monde comprenait ce qui se passait. Des politiciens, des personnes importantes avaient déjà disparu. Six à ma connaissance. Parmi elles, un fonctionnaire du Ministère de l’intérieur et des journalistes. Des disparitions qui ont eu un certain retentissement à travers le pays. Mais les autres, les anonymes, combien sont-ils? Mystère. J’espère que tout cela remontera à la surface une fois Loukachenko parti. Que la vérité éclatera et que les responsables seront jugés et condamnés.

Tout le monde était surveillé. Et moi en particulier.

Après cette affaire, j’ai recommencé à m’occuper de petits dossiers courants. Sauf que j’étais devenu un ennemi du régime. En Biélorussie, les juges n’ont jamais été indépendants. Même pour les affaires les plus simples. J’avais heureusement une petite marge de manœuvre: éviter de prononcer la peine maximale. A cette époque-là, je n’avais pas encore de passeport pour l’extérieur (dans certains pays de l’ancien bloc de l’Est, il y a encore deux passeports, un national et un externe qui permet de voyager ou de résider à l’étranger, ndlr). Je ne pouvais donc pas quitter le pays. J’ai dû entamer les démarches pour faire ce deuxième passeport par la voie officielle. Ç’a été très compliqué. Tout le monde était surveillé. Et moi en particulier. Par bonheur, j’avais quelques supporters au sein du ministère. Après avoir obtenu mon visa pour l’Allemagne, j’ai pu organiser ma fameuse conférence de presse. Dès lors, les choses se sont accélérées.

Au milieu de ce rendez-vous avec les médias, j’ai demandé à faire un break. Les gens sont allés boire un verre, fumer une cigarette. Pendant ce temps, des amis m’ont discrètement conduit à l’aéroport. J’avais très peur. Surtout en passant le contrôle des passeports. J’étais bien placé pour savoir à quel point le système pouvait se montrer efficace et omniscient. Heureusement, j’étais jeune et résolument optimiste. Aujourd’hui, à 51 ans, je ne pense pas que je serais capable de le refaire. Bref. Je m’assieds dans l’avion de Lufthansa, la porte se ferme et nous nous dirigeons vers la piste quand soudain, l’appareil s’arrête et fait marche arrière, avant de s’immobiliser. Nous sommes restés deux heures en bordure de piste. Même si le commandant de bord a évoqué un contrôle technique, j’ai compris que c’était probablement ma présence qui posait problème. Finalement, Dieu merci et ne me demandez pas pourquoi, nous nous sommes envolés pour Francfort.

Deux ans plus tard, je suis entré en contact avec un ancien du KGB résidant en Norvège. Il m’a dit que j’avais eu beaucoup de chance. Si j’étais resté, allez savoir ce qui me serait arrivé. Cela dit, le contrecoup psychologique a été très violent. Pendant longtemps, j’ai fait des cauchemars. On m’arrêtait de force et je ne pouvais pas m’échapper. Le fait d’avoir été très bien accueilli en Allemagne, où j’ai passé six mois, a commencé à m’apaiser. Puis j’ai rencontré ma femme et nous nous sommes installés en Vénétie. Après quelques années, nous avons reçu le passeport italien. Reconverti dans l’immobilier, je passais de plus en plus de temps à Zurich pour mon travail. Nous avons fini par emménager en Suisse, en 2010. Malgré l’asile, j’ai longtemps craint pour ma sécurité. Surtout après l’affaire Litvinenko (du nom de cet ancien agent des services secrets russes assassiné par empoisonnement en Angleterre, en 2006, ndlr). Mais comme je n’avais jamais été directement confronté à la Russie, il était assez improbable qu’on vienne me tuer à l’étranger. Après mon départ, les autorités ont assez vite stoppé leurs recherches, confiant au juge qui a repris mon poste la mission d’éplucher les dossiers de mes trois dernières années d’exercice. Puis les choses se sont calmées. Personne n’a touché à mes parents. En revanche, mon petit frère a subi des pressions. Il a quitté le pays un an après moi et habite en Italie.

REUTERS
Alexandre Loukachenko a alerté le président russe Vladimir Poutine, dont il dépend étroitement pour le gaz et le pétrole. Le 16 août, il a annoncé avoir son soutien, dans le cadre des accords de défense liant les deux pays.

Jusqu’à aujourd’hui, Loukachenko a dirigé le régime d’une main de fer. Moi, j’ai juste voulu démontrer qu’il fallait aller au-delà de la peur. Je n’étais pas le seul, mais nous étions trop minoritaires. Il a fallu attendre la génération actuelle pour que les choses bougent. Le peuple a enfin mûri. Les jeunes pensent différemment. Cela dit, mon père, né en 1941, a toujours voté et vote encore pour Loukachenko. De mon côté, je n’ai jamais été très nationaliste et toujours allergique à tout ce qui était soviétique. Les Biélorusses ont eu peur pendant trop longtemps. Par comparaison, je n’ai jamais douté du peuple ukrainien par exemple. Il a lutté pour sa liberté et l’a obtenue. Le temps passant, je craignais que les Biélorusses, qui ont supporté ce régime durant si longtemps, s’y soient habitués et en aient tellement peur qu’ils n’arrivent jamais à le renverser. Je suis donc très ému en ce moment, très content pour mes compatriotes, pour la jeunesse surtout. Cette contestation laisse entrevoir une lueur d’espoir.

Je ne sais pas si c’est la fin du régime, mais c’est en tout cas le début de la fin. Comment esquisser l’avenir de la Biélorussie? Plusieurs scénarios se profilent. L’important est que ce régime n’y survive pas. Malheureusement, l’histoire nous montre que les dictatures disparaissent rarement sans effusion de sang. On ne peut que prier pour qu’il en soit différemment en Biélorussie. Son peuple doit désormais prendre son destin en main. C’est à lui, pas à la communauté internationale, de décider de son avenir. Si la Russie ne s’en mêle pas, les gens arriveront à se débarrasser de Loukachenko. Depuis février 1999, j’ai rêvé toutes les nuits de vivre assez longtemps pour voir ça et je suis désormais convaincu que ce rêve va se réaliser…»


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