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© julie de tribolet

«J’attendais depuis trente ans l’arrivée d’une femme blanche»

Publié jeudi 17 décembre 2020 à 08:31
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Publié jeudi 17 décembre 2020 à 08:31 
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Son père lui avait prédit qu’il tomberait amoureux d’une femme blanche. A elle, une astrologue avait décrit un paysage africain comme décor de sa nouvelle vie. La Vaudoise Karine et le Massaï Koitamet vivent pleinement cet amour prédestiné.
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Ce n’est pas tous les jours qu’un véritable Massaï vous raconte son histoire d’amour avec une Vaudoise dans la cuisine de celle-ci à l’heure du petit-déjeuner. Une histoire qui a toute la saveur d’un conte de Noël, une petite parenthèse enchantée mais réelle à l’heure des bilans de pandémie et des restrictions en tous genres.

Au moment où vous lirez ces lignes, Karine Nanyorri Rapp et Koitamet Ole Solio auront rejoint le Kenya, car l’amoureux de Karine n’avait qu’une autorisation de séjour d’un mois en Suisse pour venir découvrir le pays, la culture et la famille de «celle qui lui était destinée», selon ses mots. Karine, elle, a déjà officialisé son prénom massaï, dont la traduction évoque «celle qui est aimée». Les Fêtes, elle les passera avec lui en pleine brousse, à 6000 km de Morges, dans le village de Naïkarra, à 250 km de Nairobi, où elle espère s’établir.

Au menu de Noël, il y aura peut-être du chou et du mouton cuit sur une gazinière dans l’unique pièce de la maison en bouse de vache et toit de branchages que Koitamet a construite pour elle. On est loin de la demeure cossue où elle a vécu «et surtout de ma cuisine high-tech», ajoutet-elle en rigolant.

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En tenue traditionnelle, Koitamet découvre les Alpes durant son séjour d’un mois pour se familiariser avec le pays de sa compagne.

Aujourd’hui séparée de son mari, la coach et thérapeute a reçu la bénédiction de ses garçons de 25, 22 et 20 ans. Qui ont très affectueusement encouragé leur mère à vivre à fond cette histoire exceptionnelle. Deux d’entre eux (le troisième faisait son service militaire) étaient d’ailleurs présents au Kenya pour la cérémonie massaï de bienvenue et d’accueil pour la famille et les amis le 2 février dernier.

Koitamet a construit six autres cases pour loger tout ce monde et les touristes que le couple veut accueillir dans son projet d’écotourisme pour les gens désireux d’aller à la rencontre du peuple massaï et des animaux sauvages, loin des circuits archi-fréquentés, à une heure et demie du parc Masai Mara.

Bien sûr, il faut s’adapter à la culture locale. Accepter que tes voisins débarquent dès potron-­minet pour les palabres. Vivre sans eau courante ni électricité, mais avec beaucoup de joie de vivre malgré la rigueur de la vie. «Quand un Massaï demande: «Comment vas-tu?», il sous-entend: «Es-tu heureux?» explique Karine, qui s’endort avec les cris des hyènes et se réveille parfois avec un éléphant devant sa porte, le village étant construit sur une piste à pachydermes. Ce qui n’est pas sans danger. Koitamet lui a appris à capter l’odeur des animaux en fonction du vent. Elle déclare, amusée, que «tout à coup, ça sent le Knie»!

Raoul Favez
Leur maison en bouse de vache et toit de branchages. Karine Nanyorri a été introduite dans la communauté massaï au cours d’une cérémonie.

Pourtant la Vaudoise n’a jamais rêvé de suivre les traces de «La Massaï blanche», ce best-seller international racontant une histoire un peu similaire. Elle ne l’a lu qu’un mois avant de s’envoler pour le Kenya, en janvier 2019, et trouve la sienne beaucoup plus joyeuse. A les écouter, entre café et croissant, le destin avait bien préparé le terrain, et leur rencontre fut plus mythique que Meetic.

«Quand j’avais 10 ans, explique Koitamet, avec sa voix douce et son débit chantant, mon père m’a parlé d’un rêve prémonitoire: une femme blanche allait arriver de très, très loin et je lui vouerai un amour incroyable. Quand j’ai vu Karine, je savais que le rêve de mon père se réalisait ce jour-là!» La Suissesse venait d’arriver sur le camp où le Massaï travaille. Un séjour organisé par un ethnologue. «Il m’a très vite avoué, en tremblant des pieds à la tête, qu’il m’attendait depuis trente ans, raconte Karine en lui touchant l’épaule. Je n’ai pas tout de suite très bien compris. Ce dont je me souviens, c’est que je n’arrivais pas à le regarder, je ressentais une grande émotion, sans pouvoir l’expliquer.» Ils vont causer, marcher dans une forêt primaire, faire connaissance, s’embrasser, alors que les Massaïs n’embrassent pas.

Je ne savais pas où cela allait me mener, mais je tenais à le vivre

En découvrant le village de Koitamet, elle s’aperçoit très vite à son tour que les paysages correspondent à ceux que lui avait décrits une astrologue, quelques mois auparavant, qui lui avait prédit une vie dans un nouveau pays. «Je ne savais pas où cela allait me mener, mais je tenais à le vivre. Nous avons averti le groupe de ce qui nous arrivait. Ce rendez-vous avec notre destin, inattendu pour moi et tellement attendu pour lui, fut bouleversant pour tous les deux.»

julie de tribolet
Koitamet n’est pas passé inaperçu dans les rues de Morges ou chez Ikea. Il découvre avec ravissement les congélateurs de la Migros et leurs portes coulissantes.

Karine est aussi rassurée par le fait que Koitamet n’a pas la réputation d’être un chasseur de… touristes blanches. Soucieux de vérité, il lui décrit au contraire sa situation conjugale puisqu’il est marié et père de quatre enfants. Les Massaïs sont polygames, même si une récente évangélisation a mis un frein à cette pratique. Ce n’est pas vraiment un problème pour la Suissesse, même si elle sait qu’un mariage officiel dans notre pays est de ce fait impossible. «S’il m’annonçait qu’il va prendre une troisième femme et qu’elle est Blanche, cela ne passerait évidemment pas. Mais sa première épouse, Lokii, est très gentille, bien sûr comme la plupart des femmes elle ne parle pas l’anglais, n’est pas allée à l’école. Elle est très timide, nous sommes allées ensemble au marché, à trois heures de voiture du village, je lui tenais la main pour traverser la route. Sabore, son quatrième enfant, m’adore et m’appelle déjà maman! C’est comme ça. Je prends Koitamet comme il est, avec sa culture, même si c’est parfois un peu compliqué. Quand il m’a annoncé qu’il allait être de nouveau père d’un petit garçon, qui a 4 mois aujourd’hui, ce fut un peu difficile. Mais quand je suis là-bas, il reste en permanence avec moi. Je ne serai jamais une Massaï, mais une Blanche qui vit avec un Massaï.» Détail amusant, du fait du rêve prémonitoire de son père, le surnom de Koitamet, le seul de sa famille à avoir fréquenté l’école, c’est «le Blanc».

Il a une silhouette fine, un visage lunaire. Il n’est pas aussi grand qu’on l’imagine, «mais il a de très grandes jambes», précise Karine, qui ne se sent pas forcément flattée quand son amoureux lui parle de ses «courtes jambes» qu’il adore. Elle rit encore. Evoque la quarantaine de Massaïs venus accompagner Koitamet à l’aéroport. Il était le premier de la tribu à prendre l’avion. A découvert chez nous le froid, la neige, les portes coulissantes de la Migros qui l’ont encore plus impressionné que le glacier des Diablerets. La race holstein aussi, dont il aurait bien ramené quelques représentantes au pays. Il a également fait la connaissance des membres de la famille de Karine qui n’avaient pas pu se déplacer en Afrique. «Je voulais qu’il connaisse aussi mon mode de vie», assure cette dernière.

La Morgienne en est à son quatrième séjour chez les Massaïs. Cette grande voyageuse, habituée à vivre dans le désert avec une tente et un réchaud, reconnaît que c’est plus facile quand on sait qu’on va retrouver le confort de sa maison et sa douche. Du coup, ils ont décidé quelques aménagements pour leur vie future. Un plancher pour ne pas devoir enfiler des bottes les jours de pluie quand le sol en terre battue de la maison se transforme en boue et qu’il faut sortir pour aller aux toilettes. Il a fallu aussi s’habituer à l’eau de la douche extérieure qui vient de la rivière. Un jour, elle sentait la pisse de vache. La rivière s’était tarie et le peu d’eau qui restait se mélangeait avec l’urine des bovidés. «Koitamet n’a pas vraiment réagi, c’est la vie et les vaches sont un bien précieux, tout comme l’eau.»

julie de tribolet
Avec les trois fils de Karine, Guillaume, Ludovic et Aurélien, dans l’appartement de Morges.

Aujourd’hui, comme tous les Massaïs, il est propriétaire des terres où il fait paître ses troupeaux. Possède plus de 70 vaches et 170 moutons et chèvres, qui sont la fierté de sa vie. Le couple a créé deux associations*, une suisse et une kényane, par le biais desquelles il aide à fournir des cahiers, des crayons et des ballons de foot aux écoles. «Nous avons aussi ouvert deux classes pour les adultes et nous voulons cultiver de l’artémise, une plante utilisée contre la malaria.» Quand le marché local a fermé à cause du covid, Karine et Koitamet ont nourri plus de 40 familles pendant six semaines.

Chez les Massaïs, la notion de propriété n’existe pas, on partage tout et la survie dépend aussi de l’entraide, précise Karine. Huit ans les séparent, même si Koitamet est certainement un peu plus âgé que ses 40 ans officiels. «Il y a vraiment un fil invisible qui nous relie. Quand nous étions séparés, il m’appelait sur WhatsApp (il y a la 3G au village) à chaque fois que j’avais un coup de blues. Il avait l’intuition que j’allais mal, c’est fou!»

Karine sait évidemment que son histoire fait jaser. Il y a les clichés, les préjugés, le bon sens parfois qui penchent tous du même côté. «Certains sont persuadés que j’ai voulu fuir mes problèmes en Suisse, mais ce n’est pas vrai. J’aime Koitamet et je suis fière de ce que je vis.»

>> * Le site des associations: www.namelok.com


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