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Ski freeride

«Je rêvais de skier plus haut que les Alpes»

Le «freerider» des Marécottes Jérémie Heitz prépare un deuxième film encore plus vertigineux que «La liste», qui avait déjà stupéfié des millions d’amateurs de ski en totale liberté. Rencontre en toute simplicité et chez lui avec l’un des plus rapides skieurs de l’impossible du monde.

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Jérémie Heitz, ici sur le Brunegghorn, dans les Alpes valaisannes, en juin 2016. Il s’attaque désormais aux 6000 mètres du Karakoram, au Pakistan.

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Il a grandi à Salvan, mais c’est aux Marécottes, un peu plus haut, qu’il a fait construire sa première maison. Une maison de freerider, comme la montagne: sans fioritures, tout en bois et en baies vitrées. Et s’il y a quand même un jacuzzi sur la terrasse, le chauffage de l’eau se fait au feu de bois. «Mais il fait des bulles quand même», précise notre hôte avec cet éternel sourire discret qui caractérise souvent les psychologies humbles.

JEREMIE_HEITZ

Sa compagne, Louise Janssens, est designer en communication visuelle pour une prestigieuse marque horlogère. Le bureau de la maison est décoré comme toutes les autres pièces, par des photos de montagne tirées sur des plaques d’aluminium.

Sedrik Nemeth

Il aurait pourtant de quoi se la péter, Jérémie Heitz, avec sa maîtrise unique de la descente de pentes à pic à plus de 100 km/h, avec ces scènes à la fois magiques et cauchemardesques que son génie de l’équilibre sur deux lattes lui permet d’offrir à des millions d’amateurs de sport extrême de toute la planète. Mais il parle de son métier de trompe-la-mort comme s’il était resté paysagiste ou était devenu instituteur. Et son gabarit plutôt modeste (1 m 70, 64 kilos et 39-40 de pointure) ainsi que ses traits encore juvéniles malgré ses 31 ans renforcent ce sentiment d’avoir affaire à quelqu’un de normal, à quelqu’un de «modeste, généreux et drôle», comme nous le décrit sa compagne Louise. Une fois dans ses Birkenstock, Jérémie Heitz est, au fond, le contraire de ce qu’il montre dans ses films qu’il tourne à intervalles réguliers pour honorer ses sponsors.

JEREMIE_HEITZ

Contrairement aux Alpes, dont toutes les faces skiables sont connues, les Andes et l’Himalaya ont demandé à Jérémie Heitz de longs repérages, notamment sur ordinateur, avant de faire son choix.

Sedrik Nemeth

Il y a quatre ans, c’est le film La liste, un moyen métrage avec son confrère et ami zermattois Sam Anthamatten, qui allait faire connaître le jeune Valaisan à un plus large public. En dévalant 15 faces des Alpes à sa manière, sans s’embarrasser de virages excessifs mais en dessinant plutôt de somptueuses courbes tendues vers le vide à une allure déraisonnable, il a inventé son propre style. Cette esthétique de la vitesse, il est cette fois en train de l’appliquer à des terrains de jeu plus lointains et plus élevés, au Pérou, au Pakistan et prochainement, si le coronavirus ne lui met pas des bâtons dans les skis, en Inde. En tutoyant la limite des 6000 mètres et en se plongeant dans un univers moins bien connu, le freerider veut servir une Liste 2, de nouveau avec son copain Sam, qui surpassera le premier opus, qui semblait pourtant indépassable.

Un sommet dans le massif du Karakoram devant le glacier de Ghondokoro (Pakistan).

Luca Rolli

«Ce sera de nouveau comme la grande photo sur le mur de l’escalier, dit-il en désignant une grande reproduction sur aluminium d’une photo de sa descente de la face nord de l’Obergabelhorn. C’est une belle montagne et de belles lignes. Mais cette fois, c’est faire ce genre de ski plus haut, dans les Andes et dans l’Himalaya, ce qui n’a pratiquement jamais été fait. Or je rêvais depuis des années de skier plus haut que les Alpes.»

Le choix de ces faces nord a demandé un vrai travail de détective. Car si le moindre mètre carré des Alpes est bien connu, les terrains de jeu potentiels de ces immenses massifs montagneux le sont beaucoup moins. «Nous avons passé pas mal de temps dans des livres pour repérer des montagnes peu connues mais idéales pour le ski extrême. Et puis Google Earth, c’est vraiment un outil précieux pour visualiser les innombrables montagnes, parfois sans nom, qui entourent les grands sommets devenus célèbres. Ce n’est certes pas assez précis pour être suffisant, mais cela permet quand même de repérer des faces possibles parmi ces inépuisables réserves de 6000 mètres. Le plus délicat, avec ces régions très élevées, ce sont les conditions météorologiques, beaucoup moins simples à maîtriser et à anticiper qu’ici. Mais, dans l’ensemble, cela s’est bien passé, au Pérou comme au Cachemire. Quoique, le premier 6000 m’a permis de mesurer à quel point l’oxygène se raréfie, surtout quand on monte avec 20 kilos de matériel sur le dos. Sur le plan de la découverte culturelle aussi, cela a été formidable, alors que nous étions quand même un peu inquiets vu la situation politique actuelle dans le Cachemire pakistanais.»

Jérémie Heitz et Samuel Anthamatten grimpant pour atteindre le camp de base, à 5000 mètres.

Luca Rolli

L’aspect esthétique général de la montagne étant primordial pour réussir des images idéales, La liste 2 comprendra notamment une descente du fameux et sublime Artesonraju (6025 m), emblème du studio de cinéma américain Paramount Pictures. Au Pakistan, c’est une silhouette assez semblable, celle du Laila Peak (6096 m), qui a servi de terrain de jeu aux deux freeriders helvétiques et à leur équipe de production canadienne. Un lancement du film sur le site de Redbull, principal sponsor de l’opération, qui devrait sortir cet automne, permet déjà de se faire une idée du spectacle. «Pour le moment, nous avons beaucoup d’images d’alpinisme, mais il nous manque encore des scènes de ski. Or un athlète qui vit comme moi de contrats de sponsoring est tenu d’offrir un spectacle aussi fort que possible.» S’il goûte peu l’exercice des conférences publiques, Jérémie Heitz est en revanche un testeur de matériel enthousiaste, ce qui lui permet de collaborer étroitement avec différentes marques.

JEREMIE_HEITZ

Dans son garage, Jérémie Heitz prépare et répare son matériel lui-même. L’ordre parfait qui règne sur l’établi confirme que le «freerider» ne laisse rien au hasard. «Le matériel a une importance capitale dans ma spécialité.» 

Sedrik Nemeth

A 31 ans, il vient de renouveler ses contrats et compte bien vivre encore quelques années de cette activité déraisonnable. Ces temps, il part skier tous les jours depuis sa base des Marécottes. «C’est le meilleur entraînement pour garder la forme.» Mais d’où vient son sens de l’équilibre hors norme et vital, dans la mesure où une chute sur ces faces à 55 degrés serait tout simplement mortelle? Le freerider est bien en peine de l’expliquer et se contente de rappeler son parcours, qui l’a conduit du ski alpin conventionnel au freeride et lui a permis de développer les qualités nécessaires. Quant à son choix de pratiquer la haute vitesse, de dépasser parfois les 120 km/h dans ces précipices de poudreuse sur ses lattes de 190 cm, c’est pour lui «un bonus de sécurité»: «En montagne, marcher vite réduit les risques. C’est la même chose dans ma spécialité. Le but, c’est de skier devant la neige que je déplace, cette petite coulée qu’on appelle le sluff. Ce choix de la vitesse m’a bien servi à plusieurs reprises.»

On se dit, en s’imaginant à sa place, que les situations insensées dans lesquelles le skieur se retrouve volontairement doivent lui valoir une vie nocturne riche en rêves de poudreuse et parfois en chutes cauchemardesques. «Non, je ne rêve pas spécialement de ski. Je préfère en faire. Et puis je ne me souviens presque pas de mes rêves.» C’est peut-être la seule leçon que ce modeste a envie de donner aux autres: les rêves, il faut d’abord et surtout les vivre.

Par Philippe Clot publié le 22 janvier 2021 - 15:59