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Hommage

Jean-Luc Godard, un génie et un monstre

Seul contre tous et contre tout. Jean-Luc Godard ne ressemblait à personne, ses films à aucune autre filmographie. Célèbre et méconnu, adulé et honni, drôle et antipathique… Le Rollois était un anti-people à la notoriété planétaire, cultivant méticuleusement sa nature de génie intimidant et solitaire.

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Jean-Luc Godard, photographié dans la ville de Rolle en Suisse, le lundi 27 septembre 2021.

Jean-Luc Godard, photographié dans la ville de Rolle.

GABRIEL MONNET

Avant de se retirer de la vie publique ces dernières années, le réalisateur se prêtait à intervalles espacés mais réguliers au jeu de l’interview et même à celui des talk-shows télévisuels ou des invitations en direct au journal télévisé. A chaque fois, il se passait quelque chose. On se souvient notamment avec délectation d’un énième débat sur le cinéma à la télévision française réunissant, il y a une vingtaine d’années, quatre ou cinq pointures de l’intelligentsia parisienne, notamment l’écrivain Philippe Sollers.  Mais la vedette de l’émission, pour une fois, c’était bien ce Franco-Suisse à l’accent vaudois décomplexé qui multipliait les citations d’auteur, les bons mots alambiqués et les contre-pieds grinçants. Pour une fois, c’était un provincial qui terrorisait la tablée d’intellos ordinairement plus arrogants les uns que les autres.

>> Lire aussi: Le cinéaste de génie Jean-Luc Godard est décédé à 91 ans

Cette posture de singularité produisait parfois des épisodes pénibles pour le téléspectateur, comme quand Thierry Ardisson, en 1987, avait consacré une émission au cinéaste et lui avait réservé une invitée surprise, Anna Karina, son ancienne compagne et comédienne fétiche, qui avait tourné dans sept de ses films. Ils ne s’étaient pas revus depuis plus de vingt ans. Mais Godard ne s’était pas abaissé à jouer le jeu des retrouvailles et avait même prononcé des paroles blessantes sur l’amour. Tant de froideur avait poussé la comédienne à s’enfuir en pleurs dans les coulisses. Malaise total sur le plateau. Pour la petite histoire, Godard avait tenté ensuite de consoler la pauvre Anna Karina avec une phrase godardienne, forcément: «Anna, on ne vient pas à la télé pour pleurer.»

Et ses films? Ils étaient à son image: uniques, provocateurs, cryptés, avec un début, un milieu et une fin, mais jamais dans le bon ordre. Chaque nouveau Godard scindait les spectateurs en deux groupes: celui, majoritaire, des exaspérés et celui, minoritaire et plus ou moins sincère, des admirateurs inconditionnels. Mais quelle place occupe l’œuvre de Godard dans l’imaginaire collectif de ces années 2020? On peut répondre sans trop de risques de se tromper qu’elle est plus minuscule que jamais. Le public de Godard se résume depuis longtemps à une infime minorité de cinéphiles initiés.

Il n’y a qu’un film du Rollois qui reste et restera populaire: «A bout de souffle», évidemment, en 1959. Une singularité de plus: il est le seul géant du cinéma à avoir établi définitivement sa notoriété avec son premier long métrage. Ce coup d’essai était un coup de maître pour une raison simple: l’histoire du cinéma est coupée en deux par «A bout de souffle». Il y a un avant et un après cet insolent ovni qui pulvérise toutes les conventions narratives et qui préfigure les révolutions sociales de la décennie suivante. Et puis son non moins insolent rôle principal, le jeune Jean-Paul Belmondo, y était éblouissant de modernité et de liberté. 

Jean-Luc Godard est mort. Ses films sont disponibles en coffrets DVD et sur des plateformes de streaming. Il est plus que temps de rassembler son courage, sa patience et sa curiosité pour affronter cette œuvre merveilleuse et monstrueuse.

 

Par Philippe Clot publié le 13 septembre 2022 - 14:04