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Natation aux JO

Jérémy Desplanches: «Dans l’eau, on est seul. Le mental est donc capital»

Avant ces Jeux de Tokyo, plus de 1500 médailles olympiques avaient été décernées en natation. Une seule pour la Suisse. Jérémy Desplanches a multiplié par deux ce bilan national. Puis Noè Ponti l’a triplé.

JO ATHLETES SUISSES

La discipline du quatre nages (ici le dos) s’est naturellement imposée à Jérémy Desplanches. Cette polyvalence technique correspondait à son caractère.

Valentin Flauraud

La natation est, avec l’athlétisme bien sûr, l’un des deux socles de l’olympisme moderne depuis les premiers Jeux de 1896. Mais les podiums de ce sport épuré jusqu’au sublime semblaient, hormis l’exploit d’Etienne Dagon en 1984, fermés à l’équipe suisse. A Tokyo, cette malédiction presque absolue a été vaincue à deux reprises, par un Romand d’abord, puis par un Tessinois. L’illustré s’est entretenu par téléphone avec le Genevois Jérémy Desplanches, qui a réussi à arracher le bronze dans le 200 m quatre nages, la veille de son vol retour vers Zurich.

- Jérémy, vous l’avez répété juste après votre exploit de vendredi dernier, cette médaille olympique était une «obsession». Ce côté obsessionnel était-il indispensable pour gravir cet Everest que sont les podiums olympiques pour la natation suisse?
- Jérémy Desplanches: Oui, absolument. Cette médaille olympique est un but qui m’a poursuivi, qui a littéralement pesé sur moi à chaque entraînement. Car en natation, le graal, l’aboutissement, ce sont les Jeux olympiques et rien d’autre. C’est ce qui m’a le plus aidé à accepter une charge de travail toujours plus intense. Chez d’autres nageurs, une telle idée fixe serait contre-productive. Moi, en revanche, j’avais besoin d’y penser quotidiennement, surtout depuis mon titre européen et l’argent aux Mondiaux. J’avais acquis avec ces deux podiums la certitude qu’une médaille olympique était accessible. Il me la fallait donc à tout prix.

- En natation, on voit d’abord ces corps sculptés par les milliers de traversées de bassin. Mais chez vous, l’élément psychologique semble autant, si ce n’est plus important.
- Le mental, dans le sport, c’est le carburant. C’est particulièrement vrai en natation. Même la meilleure nageuse ou le meilleur nageur est obligé(e) d’en tenir compte. Car contrairement au physique, on ne naît pas avec l’indispensable force mentale qui fait la différence. Cette capacité de concentration progresse au fil des années d’entraînement et de compétition. Et, en natation, on se bat d’abord seul contre soi-même. Il n’y a pas de contact physique avec les concurrents. On n’entend et on ne voit rien ou presque dans cette eau troublée par les bulles. On est seul, dans un autre élément. Le mental est capital.

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Le Genevois savoure sa médaille au côté de sa compagne, la nageuse française Charlotte Bonnet (elle-même championne d’Europe et médaillée aux Mondiaux), avec qui il est en couple depuis six ans.

PATRICK B. KRAEMER

- Vous avez aussi évoqué les sacrifices consentis pour en arriver là.
- Oui, j’ai fait de gros sacrifices parce que je suis loin d’être le nageur le plus talentueux et le mieux armé physiquement. Alors j’ai mis ma vie sociale entre parenthèses ces dernières années. Les anniversaires des proches, les fêtes avec mes potes, les voyages d’agrément… J’ai renoncé à pas mal de choses.

- La polyvalence indispensable de votre spécialité, le quatre nages, correspond-elle à une polyvalence de votre personnalité?
- Oui, tout à fait. Le choix de cette spécialité s’est imposé comme une évidence. Et puis le quatre nages, cela permet de varier les entraînements. Quand je vois ma compagne Charlotte Bonnet aligner 40 fois 100 m en crawl à l’entraînement, je me réjouis de pouvoir de mon côté répartir ces efforts sur quatre nages différentes. Et puis je suis très joueur, alors je me régale de pouvoir défier tous les spécialistes, crawleurs, brasseurs, papillonneurs ou dossistes.

- S’il existait deux autres types de nages, vous feriez donc du six nages?
- Oui, sûrement.

- Ces deux médailles helvétiques vont susciter des vocations chez les enfants suisses. Mais la natation, c’est quand même un sport moins fun que le skate, le VTT ou le tennis, non?
- Absolument pas! Tout, je dis bien tout est fun dans la natation! Hélas, personne ne le dit jamais. Tout est fun, parce que c’est une famille, au niveau aussi bien d’un club que d’une équipe nationale. L’esprit de la natation, c’est un amour de l’eau, de l’odeur du chlore. C’est aussi vivre presque nu, en liberté, à égalité, de manière saine. Les nageurs sont de bonnes personnes.

- Vos forces?
- Je sais ce que je me veux et j’adore ce que je fais.

- Vos faiblesses?
- Je dois améliorer ma coulée et les virages, la poussée contre le mur. Les 118 centièmes de seconde de trop qui m’ont séparé de l’or à Tokyo, je suis sûr que j’aurais pu les gagner avec une meilleure technique dans ces domaines.

- On sent dans cette analyse de course le côté obsessionnel qui revient. Vous êtes parti pour trois années d’obsession d’or jusqu’à Paris 2024?
- Non, je crois que cette médaille à Tokyo a guéri ce côté obsessionnel. Je vais plutôt… Non, en fait, vous avez raison, l’or à Paris est déjà une obsession!


«Je me suis dit que les autres ne seraient pas plus rapides»

Le lendemain du bronze de Desplanches, le jeune Tessinois Noè Ponti donnait à la natation helvétique la troisième médaille de son histoire. Un exploit qui le pousse à l’exil.

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Deux hommes en bronze: Noè Ponti (à g.), 20 ans seulement, a imité sur 100 m papillon son pote Jérémy Desplanches, 27 ans.

PATRICK B. KRAEMER

Est-ce un signe de plus du changement de mentalité dans le sport d’élite suisse? En se qualifiant pour la finale du 100 m papillon, Noè Ponti avait déjà rempli son contrat. Mais pas question de se satisfaire d’un exploit honorifique. Moins de vingt-quatre heures après Desplanches, Ponti se parait à son tour de bronze.

Le prodige de Gambarogno explique ainsi sa fantastique performance: «Après ma troisième place en demi-finale, je me suis dit qu’avec 50’’7 ou 50’’8, je pouvais gagner une médaille, que les autres ne seraient pas plus rapides. Ce n’était pas facile mentalement, mais j’ai tout donné et j’ai réussi.» Une recette simple, en somme, mais qui ne peut être appliquée qu’à condition de se débarrasser de tout complexe helvétique d’infériorité. A 20 ans seulement, le Tessinois peut espérer d’autres exploits. Mais pour mettre toutes les chances de son côté, il a décidé de s’exiler aux Etats-Unis, à l’Université de Caroline du Nord, où, entre les longueurs de bassin, il étudiera l’économie.

Par Philippe Clot publié le 04.08.2021