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© Sebastian Magnani

Jérémy Desplanches, le dur labeur d'un nageur au paradis

Publié lundi 14 octobre 2019 à 09:37
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Publié lundi 14 octobre 2019 à 09:37 
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Il y a six ans, quand le nageur genevois Jérémy Desplanches s’est établi à Nice, il a d’abord souffert. Puis l’adolescent dissipé d’hier est devenu un leader. Il a emporté l’adhésion d’un entraîneur qui, au départ, ne cachait pas son scepticisme. Et il a trouvé l’amour.
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Il trime dur là où d'autres vont en vacances, là où les yachts se balancent sur une eau scintillante à quelques mètres du rivage, entre plages et palmiers. A Nice, sur la Côte d’Azur. Le nageur Jérémy Desplanches ne profite pourtant que rarement des attraits touristiques de la région.

Les installations qui font battre son cœur sont moins pittoresques. Un bâtiment moderne peint en gris, au milieu d’une zone industrielle, entouré d’arbres et de buissons qui n’ont pas vu le sécateur du jardinier depuis longtemps. Il suffit cependant d’emprunter l’escalier métallique qui se dresse devant l’édifice pour que le regard découvre le rêve turquoise devenu réalité de Jérémy Desplanches: un bassin de natation extérieur de 50 mètres, avec dix couloirs et aucune âme en vue. Personne n’y a accès, hormis l’entraîneur Fabrice Pellerin et une poignée d’athlètes. Chacun d’entre eux a la clé et peut venir s’entraîner à sa guise, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. «L’eau est chauffée toute l’année à 28 degrés», précise Jérémy Desplanches.

>> Voir le portrait en vidéo de Jérémy Desplanches:

Le Genevois de 25 ans s’est installé à Nice il y a six ans, afin de donner une nouvelle impulsion à sa carrière de nageur. Ses dernières performances démontrent que ce choix était pertinent. En 2018, il a remporté une médaille d’or aux Championnats d’Europe de Glasgow dans sa discipline de prédilection, le 200 mètres quatre nages (papillon, dos, brasse, libre). Il est devenu le premier nageur suisse à monter sur le podium dans ce sport depuis plus de dix ans. Cet été, il a prouvé qu’il pouvait aussi tenir tête à la concurrence internationale et a offert à la Suisse sa première médaille d’argent en championnats du monde depuis les exploits de Flavia Rigamonti, il y a douze ans. Ce week-end encore, il a remporté à Berlin une étape de la Coupe du monde...

Travail acharné

Ces brillantes performances ne saluent pas une carrière linéaire menée tambour battant. Elles sont le fruit du travail acharné d’un athlète qui possède la force mentale et l’assurance naturelle indispensables à un sportif de pointe, mais qui a souffert pendant longtemps d’un manque de motivation et de concentration.

Jérémy Desplanches a passé son enfance à Genève. Il y a intégré le club de natation à 8 ans, suivant les traces de sa sœur aînée. Son parcours ne porte cependant pas l’empreinte laissée par des parents fans de sport et à l’ambition démesurée. «Ma mère n’aime pas nager et ma grand-mère avait même peur de l’eau.»

Créativité et énergie hors du commun

Son histoire personnelle est aussi exempte de ces épisodes qui révèlent un talent précoce ou des records prometteurs dans sa jeunesse. En revanche, Jérémy Desplanches fait preuve d’une créativité et d’une énergie hors du commun. Il n’est pas non plus facile à canaliser. Il pratique également le judo jusqu’au jour où son père lui demande de choisir. Jérémy se décide pour la natation. Il se défoule aussi volontiers sur des rollers, un skateboard ou un VTT. «La natation me plaisait, mais je me rendais de préférence au parc de freestyle, se souvient-il. J’ai souvent séché l’entraînement.»

A 14 ans, alors que l’adolescent dissipé qu’il est devenu ramène de mauvaises notes à la maison, ses parents, qui gèrent une chaîne de boulangeries avec service traiteur à Genève, l’envoient pour trois mois en Angleterre afin qu’il apprenne la langue. «C’était davantage une punition qu’une récompense, mais ce séjour m’a été bénéfique. Il m’a obligé à conquérir mon indépendance.»

Sebastian Magnani
Jérémy Desplanches à Nice, dans une baie rocheuse.

La fin du doute

Quelques années plus tard, il sait clairement ce qu’il veut et les décisions sont plus faciles à prendre. Ses parents exigent qu’il se fixe des priorités. «Ils m’ont dit: “soit tu te consacres pleinement à tes études et tu pratiques la natation comme un loisir, soit tu te consacres à la natation et tu étudies accessoirement», se souvient Jérémy Desplanches, qui travaille tous les étés dans l’entreprise familiale afin de gagner son argent de poche.

Il n’a aucun doute et embrasse une carrière de sportif professionnel. Comme il n’a la possibilité de s’entraîner qu’une fois par jour avec Genève Natation, il recherche des alternatives et trouve un écho positif auprès de Fabrice Pellerin, coach des stars, qui pilote un groupe international couronné de succès.

Semaine d'essai

A 19 ans, il prend la direction de Nice, pour la semaine d’essai que lui propose l’entraîneur français. «Je m’y suis rendu avec une grande assurance», raconte-t-il en souriant rétrospectivement de sa naïveté. L’expert n’est pas impressionné par le jeune athlète suisse. «Il pensait que j’étais tout au plus un nageur moyen, mais il a senti à quel point je voulais qu’il m’accepte dans son équipe et m’a donné ma chance.»

Sebastian Magnani
Jérémy Desplanches nourrit désormais des ambitions pour les JO 2020 à Tokyo.

Aujourd’hui, Jérémy Desplanches est le leader d’un groupe dont fait aussi partie son amie, la championne d’Europe Charlotte Bonnet. L’entraînement dure de quatre à six heures par jour et se compose le plus souvent de deux unités dans l’eau, suivies parfois d’une unité sur terre ferme. Fabrice Pellerin a toujours de nouvelles idées. Du yoga au pilates et au taekwondo, il a déjà presque tout essayé avec ses protégés. Actuellement, il porte l’accent sur d’intenses unités de natation et sur la condition physique.

Des surprises en permanence

Avant les exercices, les nageurs ne savent jamais ce qui les attend. Les jours de repos sont rares et l’athlète suisse s’est difficilement habitué à un travail aussi soutenu au cours de ses premiers mois sur la Côte d’Azur. «Je me sentais systématiquement à bout de force ou malade, ce fut un choc pour moi, déclare Jérémy Desplanches. Au début, je nageais derrière les femmes, elles étaient plus rapides que moi. C’était frustrant.» Néanmoins, il a tenu bon.

Désormais, cet entraînement ne lui pose plus de difficultés. Il a même réussi à surprendre Fabrice Pellerin. Celui-ci ne tarit pas d’éloges sur Jérémy Desplanches. «Au cours de toutes ces années, il est toujours arrivé de bonne humeur à l’entraînement, en faisant montre d’une curiosité d’enfant. Cela me plaît.»

Pendant les unités de natation, les paroles sont rares. Fabrice Pellerin transmet ses consignes, indique les intervalles de départ à l’aide d’un sifflet. En cet après-midi de septembre, il n’a jamais haussé le ton. Il a ses athlètes sous contrôle. «Il ne répète pas trois fois ses instructions et ne cherche pas à s’imposer. Si tu ne comprends pas, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même», relève Jérémy Desplanches qui possède un bachelor en management et marketing.

Sebastian Magnani
Jérémy Desplanches et Charlotte Bonnet quittent leur centre d’entraînement qui porte le nom de Camille Muffat, la championne olympique française qui a trouvé la mort en 2015 dans un accident d’hélicoptère.

Pression révélatrice

Il n’y a guère de place non plus pour des moments de tendresse avec son amie Charlotte, même si les deux athlètes partagent souvent le même couloir dans le bassin – le numéro 2 – et s’adressent un sourire au passage. «C’est un avantage inestimable de pratiquer la même activité. Les personnes étrangères à la natation peineraient à comprendre que nous passons nos instants de liberté sous la couette, à regarder Netflix ou à dormir», dit Jérémy Desplanches, qui vit depuis 2015 avec Charlotte Bonnet. Au début, il a hésité à s’engager dans une relation de couple. «Je savais que si nous nous disputions, je ne perdrais pas seulement mon amie, mais que je devrais peut-être quitter le groupe, ce qui aurait signifié la fin de ma carrière.» Heureusement, l’amour a été plus fort. Si Jérémy Desplanches a profité de l’expérience de son amie couronnée de succès dans les premiers temps, elle a aussi gagné à le connaître. «Il m’a appris à rester détendu, à croire en moi et à ne pas me remettre en cause à tout propos.»

Son assurance dans les moments critiques est l’un des atouts de Jérémy Desplanches. Il est bon à l’entraînement, mais se révèle véritablement quand la situation l’exige. «J’aime la pression de la compétition, c’est pour cela que je vis et que je nage.»

Excellents auspices

D’excellents auspices pour un sportif qui veut décrocher une médaille à Tokyo l’été prochain. En son for intérieur, il caresse cet espoir depuis Rio 2016. «Jusqu’alors, je n’avais jamais rêvé de prendre part aux Jeux olympiques. J’ai toutefois remarqué que je n’étais pas satisfait avec la demi-finale. Elle m’a simplement permis d’éveiller mon ambition.»

Son entraîneur croit aussi davantage en lui. «Dans les passages de natation, il figure parmi les meilleurs, mais il possède encore un potentiel de progression pendant les phases de plongeon et de retournement, déclare Fabrice Pellerin. Quand Jérémy est arrivé à Nice, j’ai pensé qu’il pouvait réaliser un temps de 1 min 59 au 200 mètres 4 nages, mais guère mieux.» Le record suisse que Jérémy Desplanches a de nouveau amélioré lors des championnats du monde s’établit désormais à 1 min 56 s et 56 centièmes. «Aussi je préfère ne plus formuler de pronostic. Ses possibilités sont illimitées.» Fabrice Pellerin sourit. Il y a peu de risques qu’il se trompe une deuxième fois.

Sebastian Magnani
Les nageurs Jordan Pothain, Charlotte Bonnet, Jérémy Desplanches et Ladislas Salczer (de g. à dr.) plaisantent avant l’entraînement.

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