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Réchauffement climatique

Des jeunes qui exigent le droit de survivre

Huit jeunes Romands engagés pour la cause climatique rencontrent le philosophe de l’écologie Dominique Bourg avant la grève du 15 mars.

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Fotograf Rolf Neeser

Ce vendredi 15 mars, des centaines de milliers de jeunes et moins jeunes défileront dans les villes d’une soixantaine de pays pour protester contre l’inertie des décideurs face au danger climatique. Les précédentes mobilisations en Romandie (grève du 18 janvier et manifestation du 2 février) avaient stupéfié par leur nombre de participants aussi inédit qu’inattendu. Ce troisième acte permettra de vérifier la vigueur de l’engagement d’une génération qui refuse de subir la crise écologique et climatique en cours, qui revendique ni plus ni moins que le droit à la survie. Ou pour reprendre la formule d’une des jeunes participantes du débat dont cet article est le reflet: «A quoi bon faire des études si cette planète sera bientôt inhabitable?»

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Mais qui sont ces écoliers, ces collégiens, ces étudiants? Quelle est leur perception exacte de cette situation d’urgence? Quelles en sont d’après eux les causes, les responsables? Et quelles pourraient être les mesures à prendre pour inverser la tendance? Pour répondre à ces questions, L’illustré a invité huit jeunes Romands engagés dans ce mouvement à débattre en compagnie du philosophe Dominique Bourg, expert internationalement reconnu de la crise climatique et écologique.

Le projet initial consistait à tirer un manifeste de ces deux heures et demie d’échanges, un manifeste qui aurait pu être transmis aux plus hautes autorités politiques du pays. Cet espoir s’est cependant révélé excessivement ambitieux face à l’extrême complexité du défi. Et ce mouvement national des jeunes tient aussi à conserver un fonctionnement collégial. Comme ils l’ont d’emblée précisé, c’est à titre individuel que ces huit grévistes du climat ont participé à cette discussion. Nous nous contenterons donc ici de restituer la quintessence de cet échange dense et riche.

- Pourquoi faire la grève?
- Pour lancer le débat, Dominique Bourg (lire encadré ci-dessous) propose de mieux comprendre le choix fort de faire grève plutôt que de se contenter, par exemple, d’une ou plusieurs manifestations. Réponse unanime des grévistes: la grève est une action qui a un impact fort. Elle permet de se faire entendre et «d’éveiller les consciences dans une situation d’urgence». Et pour Cloé, ce choix est une réussite: «Avant cette mobilisation, le climat semblait être un dossier réservé à une élite de gauche. Aujourd’hui, après notre réunion nationale du 29 décembre, dix-huit jours nous ont suffi pour démontrer que c’est au contraire une préoccupation très largement partagée.»

Pour Clément, la grève permet de «montrer un désaccord collectif par rapport au fonctionnement d’une société qui va droit dans le mur, et ce au-delà de la crise climatique. Cette grève permet de rappeler haut et fort que tout est lié: pollution, biodiversité, justice sociale, droit au travail, égalité hommes-femmes…» Pour Madé, la grève est un choix qui permet de se faire entendre au plus haut niveau: «La ministre de l’Enseignement du canton de Genève n’aurait sans doute pas été aussi alarmée par des actions moins radicales. Je regrette pourtant que les syndicats professionnels ne s’y soient jusqu’à présent pas associés en raison notamment du risque de licenciement.»

Reste que cette grève a de toute évidence permis de fédérer les jeunes, comme le rappelle Léana, qui se réjouit de voir émerger des «objectifs communs» et donc d’espérer obtenir des résultats tangibles.

- Quel diagnostic de l’état de la planète?
- La réalité de l’urgence climatique et plus largement écologique ne faisant aucun doute pour chacun d’eux, le débat ne s’y attardera pas, faute, justement, de doute. Oui, la planète est gravement malade. Oui, il faut réagir, et vite. Les mots les plus tranchants à ce sujet seront ceux d’Alexandre, le plus attaché des participants à l’étude de la nature, en particulier à l’ornithologie. «Je ressens un ras-le-bol complet face aux dégradations de la nature que j’observe en direct. Il s’agit d’un véritable effondrement du vivant, des oiseaux, des insectes. Face à ce mur qui s’approche, je veux que tout soit fait pour inverser la tendance. Ce système d’une croissance dépassant nos ressources n’est pas viable. Il faut une révolution de notre manière de penser.»

- Quelles solutions pour sortir de l’impasse?
- «Révolution.» Le mot est lancé et permet de distinguer schématiquement deux courants parmi les grévistes. Il y a d’un côté les anticapitalistes convaincus qui désignent les multinationales et plus largement la globalisation économique et financière comme principaux coupables. De l’autre, les partisans d’un changement de mode de vie collectif chez les citoyens-consommateurs, ainsi que l’instauration de taxations sur le principe du pollueur-payeur et la généralisation du report des coûts écologiques sur la production.

Toujours schématiquement, les participants se répartissent à parts assez égales entre une solution «révolution» et une option «adaptation». Mais tous se retrouvent en revanche autour du concept de «déconsommation», voire de «décroissance». Car tous estiment absurde et suicidaire le maintien du concept actuel de croissance économique infinie sur une planète aux ressources pourtant finies.

Pour Léana, ce changement de mode de vie est en cours: «Acheter bio, en vrac, cela devient plus courant et dans toutes les générations. Car il est bon aussi de rappeler que ce mouvement ne mobilise pas seulement les jeunes.»

Madé doute en revanche de l’efficacité d’un changement passant seulement par la consommation: «Le tofu bio, c’est du plastique, c’est une monoculture. Ce qu’il faut cesser, c’est de produire des choses négatives. Ce sont les modes de production qu’il est urgent de transformer en profondeur. Car la liberté de choisir, de consommer autrement, c’est une liberté qui appartient principalement à ceux qui ont de l’argent.»

Alexandre se désole de son côté de voir ce monde fonder sa finalité sur l’argent et le profit: «La finalité humaine ne peut, ne devrait pas être ce simple moyen qu’est l’argent. C’est absurde.»

Alors, révolution ou adaptation pour espérer voir se dessiner un début d’avenir possible? Dominique Bourg rappelle que la critique du capitalisme n’est pas équivalente à la critique de la croissance. Pour le professeur de l’Université de Lausanne, ce qui importe, c’est avant tout de produire et de consommer moins et mieux. Et pour lui, les consommateurs ont bel et bien le pouvoir de changer les choses. Il en veut pour preuve la volte-face de la compagnie pétrolière Shell en 1996 quand celle-ci voulait couler une de ses plateformes pétrolières au lieu de la démanteler à terre. Le boycott de ses stations-services avait fait plier ce géant du pétrole. Ironie de l’histoire, et démonstration aussi que l’écologie n’est jamais simple du point de vue du calcul des impacts réels, il s’est avéré plus tard que la solution de Shell aurait été plus écologique…

Au chapitre des solutions, Loris rappelle de son côté que la transition écologique, en particulier la transition énergétique, pourrait être une bonne part de la solution, pour autant qu’on lui accorde les financements qu’elle exige. Dominique Bourg modère son enthousiasme en rappelant que les lois de la thermodynamique sont impitoyables et que les solutions miracles n’existent pas. Pire: la situation actuelle est encore une situation d’addiction aux énergies fossiles. «La technologie ne peut en tout cas pas apporter une solution dans les dix ans à venir, explique Dominique Bourg. Nous sommes à l’échelle planétaire encore dépendants des produits pétroliers pour 81%. Les énergies renouvelables ne représentent que 2%. Or l’urgence est bien réelle. Seul un changement de comportement peut permettre d’espérer une réduction de nos émissions de gaz à effet de serre dans une fenêtre de temps suffisante pour espérer ne pas dépasser les 2°C d’augmentation de la température moyenne.»

Là aussi, tous les participants étaient visiblement conscients du caractère illusoire d’une solution miracle par la seule technologie. Les mots «éolienne» ou «solaire» ont par exemple été très peu prononcés. Autre constat contredisant les idées reçues, notamment celles sur l’immodestie supposée de la jeunesse, tous les participants, quelle que soit leur tendance politique, rappelaient qu’ils n’avaient pas la prétention de détenir des solutions. «C’est normalement aux politiques de prendre des mesures», a-t-il été souvent répété, mais souvent sans grande illusion.

- Confrontation avec un scénario «provocateur»
- Faute de pouvoir rédiger un manifeste synthétisant des requêtes précises à porter plus haut, Dominique Bourg soumet alors à l’assemblée un scénario possible de réduction de 63% des gaz à effet de serre, scénario d’un bureau d’étude français que nous avons reproduit sous forme d’infographie. «Cette publication sur le site Novethic a fait du bruit en France et a été perçue comme provocatrice, avertit le philosophe. Mais elle a le mérite de mesurer concrètement les choix de société que nous devrions envisager.»

Si tous les jeunes grévistes se déclaraient d’accord avec cette déclaration de guerre contre la croissance économique, ses aspects liberticides dans une société encore en plein consumérisme leur faisaient penser qu’une telle pilule serait impossible à faire avaler à la majorité des citoyens, du moins aujourd’hui.

Pour Madé, il serait donc utile de déjouer ces réticences en montrant les côtés positifs d’un monde radicalement différent, tel un partage plus équitable du temps de travail. Pour Alexandre, il est urgent que chacun se confronte à la réalité de sa propre vie, à ses aspects futiles et à ce qui permet d’accéder à la plénitude. Pour Alice, ce sursaut des jeunes et de certains de leurs aînés devrait idéalement permettre de mobiliser d’autres couches sociales afin de «perturber le flux des marchandises», contraignant les décideurs à faire enfin de vrais choix de société.

Mot de la fin de Dominique Bourg: «Vous entendre ce soir permet de conserver de l’espoir. Car on éprouve souvent du découragement face à ce défi énorme qui consiste à coordonner près de huit milliards d’êtres humains vivant des réalités très différentes. Mais l’espoir est absolument indispensable pour se sortir de ce très mauvais pas.»


Dominique Bourg, le philosophe de la crise écologique

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  DR

Son nom s’est désormais imposé comme celui du théoricien le plus en vue de la crise écologique en cours dans l’espace francophone. Il faut dire que cet intellectuel incarne le courant académique le plus sceptique vis-à-vis de l’école du «développement durable» et de ses solutions technologiques miraculeuses.

Dominique Bourg, professeur bientôt retraité de l’Université de Lausanne, s’apprête à se lancer en politique, aux prochaines élections européennes, sur une liste de petits partis écologistes. Ni les mésaventures ministérielles de son ami Nicolas Hulot ni sa méfiance vis-à-vis de la politique n’ont suffi à décourager le philosophe. Comme si l’écart entre l’état d’urgence et l’inertie politique était tel qu’il devenait impératif de s’engager.

Cela fait plus de 20 ans que Dominique Bourg décrit dans ses livres l’impasse dans laquelle s’est engagée aveuglément l’humanité. «L’enjeu, le risque majeur aujourd’hui, c’est la dégradation d’habitabilité de la planète. Nous avons 10 ans pour réagir et inverser cette crise climatique et cet effondrement du vivant. Sinon, cela se fera de manière violente, douloureuse», répète ce Français qui appelle de ses vœux un changement spirituel de notre espèce: «Il est temps de nous demander quelle est notre mission sur cette planète.»

En attendant, il nous recommande de lire la toute nouvelle réédition (Ed. PUF), grâce à ses soins, des «Racines historiques de notre crise écologique», un article scientifique de Lynn White paru en 1967 et qu’il a lui-même préfacé.


Par Albertine Bourget et Clot Philippe publié le 15 mars 2019 - 09:28, modifié 18 janvier 2021 - 21:03