Aller au contenu principal
Publicité
© Dave J Hogan/Getty Images

Joaquin Phoenix, des ténèbres à la lumière

Publié jeudi 6 février 2020 à 09:20
.
Publié jeudi 6 février 2020 à 09:20 
.
Acteur magnétique, capable d’inspirer la sympathie et la crainte en un rictus, homme de convictions, Joaquin Phoenix rappelle Brando, jeune. Sa prestation saisissante dans le crépusculaire «Joker» a le poids d’un Oscar.
Publicité

L'homme est secret. Méfiant. Vis-à-vis de la télé surtout, qui s’est parfois moquée de lui, stigmatisant sa fameuse cicatrice au-dessus de la lèvre. Joaquin Phoenix, 45 ans, ne se livre pas volontiers. Farouchement indépendant, instinctif, il ignore les réseaux sociaux et ce monde d’immédiateté qui, à ses yeux, s’emballe sans réfléchir. Et quel acteur!

DUKAS
Joaquin Phoenix sur le tournage de «Joker» dans le quartier de Harlem, à New York, en septembre 2018.

Dans «Joker»*, le film coup-de-poing de Todd Phillips, il est sidérant, inspirant tour à tour la compassion, la pitié, puis l’effroi. «Sur un tournage, l’idée, pour moi, de séparer l’identité du personnage de la mienne est inconcevable, dit-il. Tout ce que je fais est en relation avec lui, à tout moment.» Pour James Gray, son cinéaste fétiche – ils ont fait quatre films ensemble –, seuls Montgomery Clift et Al Pacino ont sa capacité à «incarner des êtres torturés, prêts à exploser». Eloquent.

Pour lui, si pudique, hanté par le doute, se voir à l’écran est une torture. Chaque rôle le pétrifie. La peur de (se) décevoir. «Je suis un putain d’étudiant comparé à vous», lance-t-il, sincère, le 6 janvier, à ses concurrents aux Golden Globes.

Phoenix l’illégitime. Abasourdi à la Mostra de Venise, après l’attribution du Lion d’or à «Joker» et huit minutes de standing ovation, il révèle se sentir redevable à son frère disparu qui, visionnaire, l’a incité à voir et revoir «Raging Bull» pour se former au métier d’acteur.

dr
Joaquin et son frère «modèle» River.

River Phoenix, cette gueule d’ange de quatre ans son aîné. Son modèle. Météorite hollywoodienne. La nuit du 30 au 31 octobre 1993, River, Joaquin et leur sœur Rain sortent au Viper Room, le club huppé que Johnny Depp a ouvert à L.A. River file aux WC et s’envoie un cocktail de méthamphétamines et de Valium, noyé d’alcool. Dans la boîte, visage diaphane, il titube, sort et s’effondre en convulsant. Overdose. Il mourra dans les bras de son frère, après un appel de ce dernier aux secours (911) que les chaînes info, puis YouTube, exploiteront jusqu’au dégoût.

Privée du beau gosse, la presse va s’acharner sur le vilain petit canard au bec-de-lièvre – en réalité une fente palatine, marque de naissance due à la déformation de la lèvre du bébé pendant la grossesse – victime expiatoire. Elle s’acharne, diabolisant allègrement son enfance dans une secte. Et il a la poisse. En 1986, la sortie de «Cap sur les étoiles», son premier gros film – il joue un gosse embarqué dans une navette spatiale en péril – est torpillée par l’explosion de «Challenger». Maudit.

dr
Joaquin Phoenix (ici tout à dr., vers 1980) a grandi dans une famille de cinq enfants.

Joaquin Rafael Bottom (son vrai nom) est né le 28 octobre 1974. Californien, John Lee, son père, épouse Arlyn Dunetz, fille d’immigrés juifs new-yorkais venus d’Europe centrale, rencontrée en auto-stop. Dès 1970, à intervalles de deux ans, le couple fera cinq enfants aux prénoms très flower power: River (1970-1993), Rain (1972), Joaquin (1974) qui, à 4 ans, se rebaptisera Leaf (feuille), Liberty (1976) et Summer (1978).

Les Bottom intègrent la secte des Enfants de Dieu. «Mes parents croyaient en Dieu, confie Joaquin qui s’affirme juif. Ils recherchaient une communauté partageant leurs idées et ont cru l’avoir trouvée.» La mouvance hippie qu’ils ont rejointe, dirigée par le pasteur Moïse David, un prédicateur pédophile, rappelle la sinistre Manson Family, mais les Bottom, missionnaires, sont sur les routes, en Amérique centrale surtout, avec pour mission d’enrôler de nouveaux adeptes. En 1978, quand la secte est dissoute, ils se rebaptisent symboliquement Phoenix et se posent à Los Angeles.

Les cinq enfants seront acteurs, comme les Baldwin, les Arquette. Ils cachetonnent dans des séries télé, type «Arabesque». River a une cote folle, mais en 1989, c’est Leaf/Joaquin qui s’illustre dans «Portrait craché d’une famille modèle», comédie réussie qui révèle aussi Keanu Reeves. Il va pourtant tout lâcher pour suivre son père, seul, dans un long road trip en Amérique du Sud. C’est Gus Van Sant, le cinéaste qu’adulait son frère maintenant disparu, qui le ramènera en 1995. En 2000, Ridley Scott en fait une star en lui confiant le rôle de l’empereur fourbe de «Gladiator».

Régulièrement sur le fil du rasoir, l’acteur a ses faiblesses, l’alcool surtout. En janvier 2006, les freins de sa voiture lâchent. Sortie de route. Tonneaux. Par miracle, le cinéaste Werner Herzog, qui roulait derrière lui, va l’extraire de la carcasse en feu et lui sauver la vie. Deux ans plus tard, Joaquin Phoenix annonce à ses fans médusés qu’il veut faire du rap! Un canular, mais la presse se fait berner. Il jubile.

GC Images
Fiancé à l’actrice Rooney Mara, Joaquin Phoenix se montre peu. Sur cette image, le couple à son arrivée à la Mostra de Venise, le 31 août 2019.

Plus heureuse, sa vie amoureuse est discrète. Parmi ses conquêtes: Liv Tyler, le modèle Topaz Page-Green, la chanteuse Heather Christie.

Depuis 2016, l’actrice Rooney Mara (34 ans), beauté singulière, ne le quitte plus. Ils ont tourné trois films ensemble pourtant, détail insolite, c’est sur «Marie Madeleine» (2018), où l’acteur incarne le Christ, que sa fiancée actuelle et lui se sont connus… bibliquement. Le couple sort rarement de la villa de l’acteur, à Hollywood Hills.

Getty Images for Turner
Pour son rôle dans «Joker», Joaquin Phoenix a perdu 23 kilos! A ce jour, sa prestation lui a valu 20 prix majeurs, dont celui, ici salué par Brad Pitt, des Screen Actors Guild Awards.

S’il sait tenir les médias à distance, Joaquin Phoenix est aussi un homme de convictions. Il est végane depuis ce jour où, après une partie de pêche, l’agonie des poissons sur la jetée l’a traumatisé. Il avait 3 ans. Antispéciste, il proscrit l’usage du cuir, y compris sur les tournages, milite pour l’association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) et manifeste parfois pour le climat, comme le 10 janvier à Washington, où il s’est fait arrêter avec Jane Fonda! Enfin, comme Leonardo DiCaprio, son ami né quatorze jours après lui, il se mobilise contre le réchauffement climatique.

Saviez-vous que, pour le rôle principal de «Joker», ils étaient au coude-à-coude? Pour une fois, Leo a perdu. Troisième film le plus vu en Suisse en 2019 avec 487 617 spectateurs, «Joker» n’a rien d’une «Marvellerie» gonflée aux effets spéciaux. C’est un cauchemar. Le nôtre. Le basculement dans la violence aveugle d’un pauvre type perturbé, qui va déstabiliser la société tout entière.

Aussi dérangeant qu’«Orange mécanique» (1971), le film de Kubrick qui, pour une scène au moins, l’a inspiré, celui de Todd Phillips devrait valoir à Joaquin Phoenix un Oscar, son tout premier.

>> * Joaquin Phœnix a obtenu dans la nuit du dimanche 9 au lundi 10 février, «sans surprise», l'Oscar du meilleur acteur pour son rôle principal dans «Joker». 


Publicité
Publicité
Publicité

Newsletter L'Illustré Recevoir la newsletter L'Illustré