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© Xavi Torrent/WireImage/Getty Image

Johnny est mort 
en chantant la vie

Publié lundi 15 octobre 2018 à 20:27
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Publié lundi 15 octobre 2018 à 20:27 
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A Paris, «L’illustré» a écouté en avant-première les 11 titres de «Mon pays c’est l’amour», le 51e et dernier album de Johnny Hallyday. Avec ce disque très rock’n’roll, il comptait repartir en tournée. Sa voix, d’une clarté inouïe, est impressionnante.
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Sur la façade de l’immeuble parisien du label Warner France, au 118 rue du Mont-Cenis dans le XVIIIe, une bâche géante reproduit la pochette du 51e et dernier album de Johnny Hallyday. Le nom de l’artiste et son titre sont imprimés en lettres banches: Mon pays c’est l’amour. Du haut de l’image crépusculaire, le rocker nous fixe. Il est arrêté. Sa main que l’on devine est posée contre un mur. Peut-être tient-elle une cigarette, son dernier vice, la cause de son cancer du poumon annoncé au mois de mars l'an dernier alors qu’il avait commencé à travailler.


Il semble prêt à en découdre. Est-il inquiet, contrarié, agacé? Chacun se fera son propre avis. Lundi, L’illustré a écouté les 11 titres de cet opus événement à paraître vendredi à 00 h 01, jour de la Sainte-Laura. La maison de disques a prévu de mettre en place 800 000 exemplaires dans les magasins. On attend un raz-de-marée Hallyday.
La photo, signée Dimitri Coste, date de 2012. C’est une variante de l’image ornant la pochette de L’attente. Mêmes vêtements et rue à l’identique, il y a quelque chose de solennel et de grave dans ce visuel. Il porte le deuil d’un homme devenu une idole par la grâce de son talent et de son parcours. Une vie tourbillonnante et dingue, une carrière de forçat. L’icône française, dont l’aventure professionnelle a débuté le jour de ses 13 ans, le 15 juin 1956, s’est arrêtée à 74 ans dans la nuit du 5 décembre 2017.


Dès le premier titre, J’en parlerai au diable, les mots, les sons, l’émotion vous emmènent. Johnny donnait des directives et des directions. Il avait envoyé un mail à propos de Conversation with the Devil, une chanson de Ray Wylie Hubbard, demandant à ses auteurs: «Faites-moi quelque chose comme ça!» La réponse – un texte de Pierre Jouishomme – n’a pas tardé, impeccable.


Le disque – dont on va vite comprendre qu’il est celui d’un vivant – était destiné à être présenté en tournée. L’ensemble s’articule comme la set list d’un tour de chant avec, au milieu, un interlude musical, des cordes classiques et épiques, signé Yvan Cassar. A ce moment précis, on imagine Johnny partant en coulisses vers sa loge pour se changer…
Johnny avait décidé de faire des stades avec cet album-là, certain qu’il était de surmonter sa maladie. «Si jamais on me dit que j’ai trahi alors je ne bronche pas. J’en parlerai au diable. J’irai m’asseoir à sa table lui dire ma vérité, l’homme que j’ai été.» Sa voix poussée dans les aigus évoque Que je t’aime. La puissance de sa voix, sa clarté – il avait arrêté de fumer – est phénoménale.

L’au-delà, c’est son affaire
Moins d’un an après sa disparition, les paroles résonnent de manière extraordinaire. Johnny fait le bilan de sa vie, il reprend sa liberté et dit à qui veut l’entendre que désormais, dans l’au-delà, ça ne concerne que lui.


On reprend à peine son souffle que déjà sonne le décompte donné par le batteur. Un, deux, trois, quatre et bam! Un rock’n’roll endiablé et vintage démarre. Mon pays c’est l’amour, qui donne son titre à l’album, est faite pour danser un samedi soir. Elle célèbre la vie, la joie, les filles. Johnny retrouve sa jeunesse. Et, décidément, il n’a jamais aussi bien chanté.
La suite, c’est Made in Rock’n’Roll. Une adaptation de Let the Good Times Roll, classique de JD McPherson. «C’est pas le temps qui va user ma carcasse. Le temps se lassera avant moi. C’est pas l’argent qui me fera tenir en place, il s’épuisera avant moi.» Lorsque sa maison de disques a feint d’en faire l’intitulé de l’album, le rocker, qui avait adoré la chanson mais ne la voyait pas en titre de pochette, a rétorqué: «Tu me prends pour un vendeur de t-shirts?»
Hallyday, la grande affaire de sa vie reste l’amour. Voici la ballade Pardonne-moi. Les cordes de l’intro évoquent Madame Rêve de Bashung. «Comment pourrais-je tromper la mort quand elle sourit?» articule-t-il. Ce titre aurait pu figurer sur l’album phare de sa carrière, son plus gros succès, le célèbre Sang pour sang écrit par son fils David. Ecoulé à plus d’un million d’exemplaires, il avait installé Johnny au sommet de l’Olympe.


Vient ensuite un bijou, une chanson sur la prison, thème qu’il affectionnait particulièrement. Dans 4 m2, le mot «cellule» rime avec «appel des matricules». «Ce foutu bruit de clés me donne envie de tuer, j’ai des souvenirs de ciel de moins en moins réels.» Johnny est non seulement chanteur mais aussi comédien. Depuis Ma gueule, il joue ses chansons. Celle-là serait devenue un classique.
La seconde partie de l’album est dominée par des rocks plus lourds aux accents «stoniens». Le texte de Back in LA est signé Miossec. Côté musique, c’est une collaboration entre Yodelice, le concepteur de l’album, celui qui a finalisé l’ensemble et les derniers détails après la disparition du chanteur, et Yarol Poupaud, le guitariste et directeur musical du Taulier (Lire L’illustré de la semaine dernière). Les choristes américaines, dont la fidèle Amy Keys, chantent un refrain chaloupé: «I want you back in LA.»


Avec L’Amérique de William, tempo lourd sur une guitare Dobro, Johnny se fait plaisir. Depuis quelques années déjà, il répète à sa maison de disques: «A mon âge, j’ai envie de faire les albums que je veux!» Alors, ce que Johnny veut, il le fait et renoue donc avec sa passion pour le blues et la country, comme ce fut le cas avec l’excellent Le cœur d’un homme, son album jardin secret.


Un enfant du siècle sonne comme un titre bilan. Johnny les affectionne. «Le temps nous tue, que restera-t-il de nous?» Le suivant a la facture d’un Bruce Springsteen: Tomber encore. «Tomber amoureux fou, tomber à genoux!» L’amour comme une priorité, un choix de vie, thème éternel du rock.


L’album se termine déjà. Il dure à peine quarante-cinq minutes en s’achevant sur une confession: Je ne suis qu’un homme. Le dieu de ses fans avoue ses faiblesses humaines. La boucle est bouclée.


Dans l’histoire de la musique, c’est une grande première. Jamais avant ce disque un artiste, se sachant entre la vie et la mort, n’avait terminé une œuvre avant de disparaître. «Il fait ses adieux à tout, il sait qu’il n’y aura pas de lendemain», commente le journaliste et écrivain Philippe Manœuvre, impressionné par l’ensemble.

DR
L’album testament de Johnny, «Mon pays c’est l’amour», sort ce vendredi.

Yodelice bouleversé
Entre deux séances de chimiothérapie, Johnny a supervisé les moindres détails afin que tout soit parfait. Maxim Nucci, le concepteur du disque, semble encore bouleversé à l’heure des questions. «Lorsque j’ai appris sa maladie, j’étais tétanisé. Je ne savais pas où aller, je pensais que ce n’était pas assez bien. Johnny faisait de la musique pour ses fans, en vue des concerts. C’était son moteur, son carburant. Pardonne-moi et Je ne suis qu’un homme, des titres écrits par de très jeunes auteurs, m’ont rassuré. Au total, je lui ai proposé 40 maquettes de chansons. Il en a retenu dix. Il n’y en a pas d’autres.» Les deux hommes ont commencé à collaborer en 2010. Leur aventure s’achève ici de façon magistrale.
L’écoute terminée, on se fait le film de ce qu’aurait été ce disque taillé pour la scène. Les lumières rouges ici, les lasers, les écrans géants… et Johnny.
Salut l’artiste et encore merci!

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