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Coupe du monde de ski

Justin Murisier s'entraîne au ski avec sa moto!

Sa carrière de skieur a connu des hauts et des bas, à l’image du motocross. En phase ascendante, Justin Murisier aiguise sur une moto tout-terrain les qualités qui pourraient lui valoir un succès en Coupe du monde.

Justin Murisier

Des talents multiples: Justin Murisier sur sa moto d'enduro sur la piste de cross du Châble.

Philipp Mueller

Tu parles d’une nature idyllique dans le val de Bagnes! Heureusement, la vallée s’éloigne, en direction sud-est, de la route du col du Grand-Saint-Bernard. Le trafic transfrontalier avec l’Italie vers la vallée d’Aoste ne sera bientôt plus qu’un bruyant souvenir. Depuis Le Châble, chef-lieu de la vallée, on aperçoit déjà, haut perché, Verbier. Sur le bord de la route, à côté des vaches noires, une immense affiche: «Bienvenue dans la capitale de la raclette».

On quitte la route du village pour traverser la forêt jusqu’à une grande clairière et, là, on contourne le lac artificiel jusqu’au bout d’une gravière. En passant sous une vieille barrière, on pénètre dans une zone laissée à l’abandon. Et c’en est de nouveau fini de la tranquillité. Un moteur pétaradant s’approche et, soudain, une moto s’envole à une vitesse folle, franchit une colline de ramblai et, à l’atterrissage, fait jaillir des jets de boue de plusieurs mètres de haut. Le pilote engage sa machine dans le virage suivant à pleine vitesse et fonce entre les tas de gravier. Assourdissant, époustouflant, acrobatique.

Encore quelques tours puis Justin Murisier, 29 ans, arrête sa machine, remonte ses lunettes sur son casque et se marre. Couvert de crasse, en sueur, ravi. La piste de cross privée du Motoclub de Bagnes est son terrain de jeu. C’est ici qu’il se défoule, qu’il débranche. «Sur ma bécane de cross, je ne pense plus à rien. Je suis concentré à 100% sur la piste. La vitesse et le terrain m’envoûtent littéralement. J’adore ça!» L’homme, dont l’attitude douce et sereine lors de l’entretien tranche totalement avec sa chevauchée sauvage, surprend d’emblée son interlocuteur: «Si je devais choisir entre le ski et la moto, j’opterais pour la moto! Mais, bien sûr, le ski est mon métier, je n’ai pas le choix, que j’en aie envie ou non sur le moment. Et si la moto était mon métier et le ski mon hobby favori, je répondrais probablement l’inverse.»

Ce que le skieur Murisier fait avec et sur sa moto est plus qu’un simple passe-temps. Depuis qu’il a fait ses premiers tours de roue en pocket bike à l’âge de 3 ans, c’est devenu une raison de vivre. Et ce n’est pas un hasard: toute la famille Murisier a de la benzine dans le sang. Papa Eddy, ancien chauffeur de camion et pilote de course, maman Marie-Paule, ancienne aubergiste, sa sœur Anaïs, 35 ans, et son frère Kevin, 32 ans, tous aiment parcourir le monde à moto. Le frère a même été champion suisse des moins de 25 ans en 2015. L’ancien garage à camions de leur papa, situé juste à côté de la maison familiale de Justin dans le petit village de Versegères, au-dessus du Châble, est depuis longtemps un atelier de motos. Kevin, mécanicien de profession, y visse les machines, Justin y effectue également des travaux d’entretien. «Mais c’est Kevin le spécialiste», précise le champion de ski.

Justin Murisier

Justin Murisier sur sa KTM de route devant son garage de motos à Versegères (VS).

Philipp Mueller

Le garage abrite plusieurs motos, de route et de cross. Les protégées de Justin sont une KTM 1290 Super Duke R et une KTM 300 EXC TPI. Cette dernière est sa machine de sport pour le tout-terrain, la première, une moto de route. «Grâce aux contacts de Kevin, j’ai pu conclure un accord avec KTM et, chaque année, deux nouvelles machines sont mises à ma disposition. Ainsi, j’ai toujours du matériel de pointe.» C’est sur la moto de route qu’il se rend par exemple à l’entraînement physique ou qu’il fait un tour des cols le week-end. Il est souvent accompagné de son amie Manon Besse.

Justin ne s’intéresse qu’au tout-terrain, surtout à l’enduro. Il s’agit de venir à bout d’un parcours semé d’obstacles en un minimum de temps, seul, contre la montre, comme en ski. «Le motocross, avec ses départs en masse, est trop dangereux pour moi, moins maîtrisable. En enduro, il s’agit de maîtrise pure de la machine, de la ligne optimale à travers les obstacles.» D’avril à juillet, Justin s’entraîne deux fois par semaine sur sa moto. Le fait qu’il se soit rendu en Espagne avec son frère Kevin pour suivre des «cours de perfectionnement» chez le pilote professionnel Alfredo Gomez montre à quel point il prend cette discipline au sérieux.

Il participe aussi à de grandes courses d’endurance une ou deux fois par année si possible. La dernière, c’était en juillet, dans les Carpates roumaines, où il s’est classé dans le premier quart du peloton. Il s’agit cette fois de franchir plus de 30 000 mètres de dénivelé en quatre étapes de 90 kilomètres à travers le pays. «Cela dure six heures et plus. Si tu as les premières crampes à mi-parcours, ça devient très dur.» C’est aussi lors de cette course que le super champion autrichien Marcel Hirscher s’est cassé la jambe en chutant. «Marcel est un skieur expérimenté. Ce genre d’accident peut arriver, constate Justin Murisier. Personnellement, je ne me suis jamais blessé gravement à moto. En enduro, le risque est mieux calculé, car il n’y a pas de circulation sur le parcours.»

Justin Murisier

Cette saison, Justin a réintégré l’équipe nationale de Swiss-Ski. «Mais cela ne signifie rien pour moi. C'est le groupe d’entraînement qui est décisif de mon point de vue.»

Philipp Mueller

Et l’enduro lui sert surtout d’outil d’entraînement: «La force, l’endurance, la stabilité du tronc et le sens de l’équilibre y sont essentiels, comme en ski. Et ce qui est plutôt négligé dans l’entraînement chez nous, les skieurs de compétition, mais qui est d’une grande importance: la coordination entre la vision et le corps à grande vitesse.» De nombreux collègues skieurs jouent au golf pendant la saison sans compétition. «Pour moi, la moto est la meilleure compensation possible.» Avec son préparateur physique, il l’intègre même au «programme de préparation officiel». Mais comme complément, pas comme substitut.

Mais la fédération tolère-t-elle un tel hobby à risque pour son athlète? Cette question fait vaciller la sérénité du Valaisan: «La fédération ne peut pas m’interdire cela. Nous sommes des «entrepreneurs» indépendants, qui paient pour les prestations que la fédération leur fournit. Nous assumons donc aussi nous-mêmes les risques. Et, en douze ans de Coupe du monde, je n’ai pas manqué une seule course ou un seul entraînement à cause d’un accident de moto.» Justin n’est pas un athlète docile, en dépit de sa disponibilité.

Ce bûcheron de formation doit à ses origines familiales non seulement son amour du vélo, mais aussi celui du ski de compétition. «Mes parents n’avaient pas les moyens de payer une moto à tous leurs enfants. Mais comme ma grand-mère tenait un restaurant de montagne dans la station de Bruson et que maman l’aidait souvent, je me suis retrouvé très tôt sur les skis. Et comme j’ai aussi été assez vite bon, je n’ai jamais dû choisir un sport plutôt qu’un autre.»

Justin Murisier

Du garage de poids lourds à l’atelier moto: «J’assure moi-même l’entretien de mes motos. Mais le vrai spécialiste, sans qui je serais perdu, c’est mon frère Kevin.»

Philipp Mueller

Justin est en effet tellement bon qu’il est considéré comme le plus grand espoir du ski suisse à la fin de sa période junior. Lors de la saison 2010-2011, il participe à ses premières courses de Coupe du monde à l’âge de 18 ans. Côte à côte avec un certain Alexis Pinturault, de France, autre débutant. Dès sa cinquième participation au plus haut niveau, Justin Murisier se hisse parmi l’élite mondiale en terminant huitième du slalom de Val d’Isère. C’est alors que commence le drame. Pinturault a déjà remporté des courses et s’approche de la victoire au classement général de la Coupe du monde, alors que son copain suisse attend toujours son premier podium. La raison est médicale: il se déchire le ligament croisé à trois reprises, les deux premières fois en 2011 et 2012 en l’espace de onze mois, si bien qu’il manque complètement sa deuxième et sa troisième saison. Et la troisième fois en 2018, juste au moment où il retrouvait l’élite mondiale et s’était classé parmi les sept premiers mondiaux en géant. Justin Murisier se met à douter. Mais une offre de Head tombe quasiment du ciel. «Quand la meilleure marque de skis arrive, il faut tout simplement réessayer.» Et comment! Il ne lui faut que quelques courses pour atteindre enfin son but: dans le géant d’Alta Badia, il monte sur la troisième marche du podium en décembre 2020. Après 109 courses! «Je sens que, cette année, j’ai un potentiel de podiums. En super-G surtout, la discipline qui correspond le mieux à mes capacités intuitives. Je pense que j’ai encore de belles années de Coupe du monde devant moi.»

Par Iso Niedermann publié le 6 décembre 2021 - 08:50