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© Remo Naegeli

Kevin Mbabu, le flegme et la fougue

Publié vendredi 8 février 2019 à 08:45
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Publié vendredi 8 février 2019 à 08:45 
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Sur les pelouses, sa vitesse et son explosivité en font l’un des défenseurs les plus observés du moment. Dans la vie, le Genevois est un garçon tranquille. Rencontre avec le footballeur de 23 ans, fraîchement élu meilleur joueur du championnat suisse.
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Il dit de lui qu’il est un type réservé. Que cette récente médiatisation lui est un peu étrange. «Je n’ai pas l’habitude de me raconter. Je préfère parler des autres», esquisse Kevin Mbabu presque en s’excusant. Mais, dans le sport plus qu’ailleurs encore, la notoriété survient sans prévenir. La progression fulgurante de ce garçon au visage enfantin sous ses dreadlocks et à la dégaine faussement nonchalante aiguise forcément la curiosité. Elle lui a surtout valu il y a quelques jours le trophée très convoité de meilleur joueur du championnat, décerné par la Swiss Football League.

«Bourreau» de CR7

L’année 2018 fut celle de toutes les consécrations pour le défenseur de 23 ans: une première titularisation en équipe nationale, un titre de champion de Suisse avec les Young Boys de Berne et une accession à la prestigieuse Ligue des champions, où Cristiano Ronaldo découvrit à ses dépens les talents de défenseur du jeune loup genevois. Alors, mettre CR7 à terre, ça fait quoi? «Sur le moment, je n’ai pas vu sa réaction. Mais tous mes potes m’ont envoyé des messages après le match. Ça m’a bien fait marrer», sourit Kevin Mbabu. Revêtir le maillot de la Nati reste pourtant son souvenir le plus fort. «C’est un rêve d’enfant qui se réalise. A la maison, on regardait tous les matchs à la télévision. Aujourd’hui, j’y suis. Même ma famille n’en revient toujours pas!»

Attablé devant un expresso au restaurant du mythique club bernois, Kevin Mbabu est un peu comme à la maison. Il échange deux mots avec le serveur, salue ses coéquipiers qui passent. Le Genevois est souriant, il prend le temps, répond aux questions avec une placidité à mille lieues de sa fougue dans les stades. «J’ai deux visages, admet-il. Un tempérament agressif sur le terrain et un caractère super-décontracté, voire je-m’en-foutiste, en dehors.»

Enfant, c’est pourtant pour canaliser son énergie que le Genevois est envoyé sur les pelouses. «A l’école enfantine, j’étais hyper­actif. On a demandé à ma mère de trouver une activité pour que je puisse me défouler. J’avais 5 ans. Tout le monde disait que j’étais trop jeune. Elle a tellement insisté auprès de l’école de foot du Servette qu’ils ont fini par accepter. Je n’avais pas le droit de jouer les matchs, mais je participais aux entraînements. Je courais dans tous les sens», se souvient Kevin Mbabu.

DR
Le mardi 28 août 2018, Mbabu (au centre) et ses coéquipiers des Young Boys (de g. à dr.: Ngamaleu, Hoarau, Sanogo et Garcia) célèbrent leur qualification pour la Ligue des champions.

A 7 ans, le gamin se rêve, comme plein d’autres de son âge, futur footballeur professionnel. D’abord attaquant («mais je ne respectais jamais ma position, je suivais le ballon partout, on m’appelait «la mouche»), puis milieu latéral, arrière central et arrière latéral au fil des années, le Genevois est athlétique, mais loin de l’explosivité et de la vitesse qui font aujourd’hui sa force.

A 14 ans, une blessure au dos l’éloigne des terrains pendant cinq mois. «J’ai beaucoup travaillé le bas du corps en rééducation. A tel point que j’ai eu des vergetures sur les cuisses tellement j’avais pris de masse.» A son retour, il court deux fois plus vite qu’avant.

Bon élève

Il quitte sa formation en sport-études de l’école de commerce à la fin de la deuxième année. «Je passais en première équipe du Servette, cela devenait difficile de tout concilier. Ma mère n’était pas enchantée, d’autant plus que j’étais plutôt bon élève, même si l’école avait eu la mauvaise idée de mettre huit footballeurs dans la même classe.»

Puis tout s’accélère. A 17 ans, Kevin Mbabu s’envole pour Newcastle, quitte le domicile familial de Plainpalais, ses amis, ses repères. Les débuts sont difficiles. «C’était un nouvel environnement, une nouvelle langue, une autre culture. Mais je vivais mon rêve, alors je me suis accroché.» Ses quatre années en Premier League anglaise sont ponctuées de nombreuses blessures mais forgent son mental. Là-bas, il apprend la rigueur. «A cette époque, je négligeais mon alimentation et mes heures de sommeil. J’ai compris l’importance de l’hygiène de vie dans une carrière de footballeur.»

Numéro porte-bonheur

Depuis 2016, il est l’un des piliers des Young Boys. Sur son maillot jaune et noir du club bernois, il a conservé le matricule 43 de ses années anglaises comme porte-bonheur. Installé dans une maison au cœur de la campagne fribourgeoise, le footballeur rentre à Genève dès que le calendrier de Super League le lui permet. Il y retrouve Françoise, sa mère, et ses deux sœurs, Prisca et Bianca. Dave, le frère aîné, vit aux Etats-Unis. Les liens avec son père biologique français ont été rompus. «Mes parents se sont séparés quand ma mère était enceinte. J’avais 3 ans la dernière fois que je l’ai vu. C’est Bernd, le père de ma sœur cadette, qui a assumé ce rôle. Il est Autrichien et a pratiqué le ski de haut niveau. C’est un passionné de sport et de football. Enfant, il m’emmenait voir les matchs du Servette aux Charmilles.»

Remo Naegeli
Né à Genève, de nationalité congolaise, le défenseur a été naturalisé Suisse à l’âge de 5 ans.

Né à Genève de nationalité congolaise par sa mère (il a été naturalisé Suisse à l’âge de 5 ans), dont il porte le nom de famille, le défenseur, qui n’a jamais mis les pieds au Congo, se réjouit de découvrir un jour sa seconde patrie. «Ma mère est arrivée en Suisse il y a plus de 30 ans. J’aimerais voir où elle a grandi. C’est important de savoir d’où on vient.»

Il aime dire que ses dreadlocks sont fondatrices de son identité, sur les terrains comme dans la vie. «J’ai les cheveux très bouclés. Enfant, je ne supportais pas que ma mère les coiffe. Elle m’a fait des dreads à l’âge de 3 ans pour ne plus avoir à s’en occuper. Je ne les ai jamais coupées.»

Rêve de «grand championnat»

A 17 ans, il rentre à la maison avec un premier tatouage. Il en possède aujourd’hui une quinzaine. Un truc de footeux? «J’avais envie d’être tatoué depuis tout petit. Peut-être à force de regarder des footballeurs à la télé, c’est possible.» Accro à Netflix, il bouquine aussi de temps en temps. En ce moment, «Extra pure», de Roberto Saviano, un livre-enquête sur les aspects économiques de la drogue.

Quand il ne joue pas au football, c’est surtout la suite de sa carrière qui occupe ses pensées. «Je rêve de me confronter au plus haut niveau. J’espère rejoindre très rapidement un grand championnat.» Dans le milieu, on murmure que l’attente ne devrait plus être très longue. Et l’on se réjouit déjà pour lui de voir bientôt ce garçon solaire briller sous d’autres cieux.


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