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Reportage en Moldavie

La Gagaouzie, province indomptable de Moldavie

La Gagaouzie? Une petite région autonome du sud-est de la Moldavie. Un peuple, composé de chrétiens orthodoxes d’origine turque, russophone et russifié, tourné vers l’Est. Une menace de plus pour la souveraineté moldave?

Gagaouzie

En Gagaouzie, les statues du «camarade» Lénine et le souvenir de l’URSS sont encore bien présents.Un exemple? Cette version clinquante posée sur un piédestal, érigée dans les rues de Ceadîr-Lunga, deuxième ville de Gagaouzie, 20 000 habitants.

Nicolas Righetti / lundi 13

A l’entrée de Comrat, la capitale de la Gagaouzie (26 000 habitants), un étalon trotte sur un épais bloc de béton. Comrat signifie «cheval noir» en gagaouze, une langue héritée du turc ancien. Ce petit territoire de 1800 km2, officiellement reconnu autonome par la République de Moldavie en 1994, est adossé à l’Ukraine. Il compte 160 000 habitants, des turcophones chrétiens orthodoxes. Ici, on ne parle que russe. S’adresser à un Gagaouze en moldave relève du sacrilège. La région a sa gouverneure (bashkan), Irina Vlah, son assemblée régionale, son drapeau, sa police. Mais la relative indifférence du gouvernement moldave – tourné vers l’Europe depuis l’accession au pouvoir de la présidente Maia Sandu fin 2020 – à l’égard de la région pique au vif les Gagaouzes. Certains ne cachent pas leurs affinités avec la Russie. D’autres regrettent l’Union soviétique, synonyme d’une vie économique plus prospère.

Gagaouzie

Konstantin Keles, figure locale, peintre et éleveur de trotteurs Orlov, une race de purs-sangs russes.Son haras, situé à quelques kilomètres de Ceadîr-Lunga, en Moldavie, appartient à sa famille depuis quatre générations.

Nicolas Righetti / lundi 13

Les fermes équestres, autrefois si nombreuses, se sont effacées du paysage aride et des plaines désertes de cette région. Une a survécu. Celle de Konstantin Keles, située au bout d’une petite route dépourvue d’asphalte, à quelques kilomètres de Ceadîr-Lunga (20 000 habitants). L’élevage appartient à sa famille depuis quatre générations. Au total, une soixantaine d’équidés: des trotteurs Orlov, des purs-sangs russes réputés pour leur force et leur élégance, 12 poulains et deux chevaux de trait. «Je travaille ici depuis quarante ans. Le cheval est honoré, aimé et respecté dans notre pays. Il fait partie de notre culture gagaouze.» Non content de les élever, le sexagénaire à la carrure de boxeur les peint ou les crayonne dans un petit atelier qu’il a aménagé dans une dépendance aux volets bleus.

Gagaouzie

Konstantin Keles dans son ranch.

Nicolas Righetti / lundi 13

Des centaines de peintures à l’huile, de travaux au crayon et de croquis s’affichent et s’empilent dans ce capharnaüm. «Ma passion artistique amuse beaucoup mes anciens camarades militaires, raconte cet ex-membre des forces spéciales soviétiques surnommé «le liquidateur». Petite figure locale, le peintre dit vouloir remettre son haras à son fils. Mais les ressources manquent. Son regard s’assombrit et se plante dans le nôtre. «Je vais te dire quelque chose. Durant l’Union soviétique, nous avions confiance dans l’avenir. Aujourd’hui, c’est fini.» Est-il nostalgique de l’URSS? Il acquiesce: «Da, da, bien sûr, il n’y avait pas de frontières, nous étions tous frères et vivions en bonne intelligence.» Le salut ne peut venir que de la Russie, selon lui: «Vladimir Poutine est le seul président qui n’est pas sous le contrôle des Américains. Pas comme l’Europe et la Moldavie. Il libère l’Europe d’un grand malheur en s’attaquant aux fascistes et nationalistes ukrainiens. L’histoire lui donnera raison», s’emporte-t-il avant de nous offrir deux dessins équestres dédicacés de sa plume.

Gagaouzie

La professeur de peiture aux Beaux-Art de Ceadîr-Lunga.

Nicolas Righetti / lundi 13

Retour à Ceadîr-Lunga, sous un ciel tristement gris. Födor Duloglo, 69 ans, historien de l’art, nous attend à l’entrée du lycée, un bloc rectangulaire d’un beige délavé d’où s’échappe une forte odeur de javel qui pique les narines et les yeux. Dans le petit bureau de la directrice de l’établissement, transformé en improbable café du Commerce, on croise tout ce que l’école compte comme professeurs. Ici, comme dans le reste de la Gagaouzie, les cours sont donnés en russe, les manuels scolaires sont écrits en russe et Födor se sent Russe. «Mon père est Gagaouze, ma mère est Bulgare, mais mon âme est russe. Je suis né en Sibérie.» Les documents officiels et administratifs sont imprimés dans la langue de Pouchkine. «On donne quelques leçons en gagaouze pour que les enfants puissent pratiquer de temps à autre», explique Natalia, la directrice. Vassili, professeur de géographie né en Gagaouzie, a son avis sur la question. «Le gagaouze est un dialecte qui diffère d’un village à un autre. Certains ne se comprennent même pas entre eux. Il est préférable d’enseigner en russe.» On l’aura compris, ici, le russe emporte tout sur son passage. Mais tout de même, sont-ils inquiets de la guerre menée par la Russie? Après tout, l’Ukraine n’est qu’à quelques kilomètres. «Je ne pense pas que la Gagaouzie soit en danger. Les Russes sont déjà là et s’ils devaient arriver, la population les accueillerait probablement avec des fleurs», conclut sereinement Födor Duloglo.

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Par Alessia Barbezat publié le 27 avril 2022 - 08:51