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La parole libérée des «enfants du placard»

Leur nombre exact n’est pas connu, mais les estimations parlent de dizaines de milliers d’enfants arrivés clandestinement en Suisse dans les années 1960-1970, dans le sillage de leurs parents saisonniers. Quatre d’entre eux, dont le Genevois Massimo Lorenzi, ont accepté de revenir sur ce passé qui a façonné leur identité, leur vie et leur vision de la Suisse.

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 «enfants du placard»

Leur nombre exact d'«enfants du placard» n’est pas connu, mais les estimations parlent de dizaines de milliers d’enfants arrivés clandestinement en Suisse dans les années 1960-1970, dans le sillage de leurs parents saisonniers. 

GABRIEL MONNET

Comme si une digue avait sauté. Fin novembre dernier, dans la foulée du lancement outre-Sarine d’une association pour les enfants de saisonniers ayant vécu cachés dans les années 1960-1970 en raison de l’interdiction pour les travailleurs de faire venir leur famille, le chef des sports de la RTS, Massimo Lorenzi, évoquait pour la première fois son passé sur les ondes de l’émission «Forum». Avant d’y revenir plus longuement dans une vidéo pour notre magazine qui, vue des dizaines de milliers de fois, a déclenché une avalanche de réactions et de confidences bouleversantes. «Jamais je n’aurais imaginé cela, c’est fou. Si mes parents voyaient ça… a réagi l’ancien présentateur du téléjournal. La digue du silence, de vieilles blessures et de la honte a sauté.»

Massimo Lorenzi, Genève: «Je ne suis ni d’ici, ni d’ailleurs»

«Tout ce que je sais, c’est ce qu’on m’a raconté, je n’ai pas de souvenirs de cette période entre 1962 et 1964. Mon père était parti très tôt, vers 18-20 ans, du nord de la Vénétie. Il travaillait en Suisse plusieurs mois d’affilée et puis il repartait en Italie. Les saisonniers, c’étaient «les moineaux».

J’avais 6 mois quand, ne supportant plus la séparation, il nous a fait venir, ma mère et moi, cachés sous une couverture dans le coffre d’une voiture. C’était aussi comme ça qu’on repartait en vacances en Italie: sous la couverture! On m’a raconté que ma mère ne m’a jamais promené dans une poussette parce qu’elle avait peur qu’on la repère. Avant de sortir me balader, elle me cachait dans son grand manteau. Elle rasait les murs. C’est sur le balcon de notre appartement de Carouge, dans un immeuble plein d’ouvriers étrangers où régnait une grande solidarité, que j’ai appris à marcher: là, j’étais en sécurité.

Pendant des années, j’ai enfoui ce passé. Je n’en parlais pas, pas même à mes proches. Le faire, comme avec vous, ça m’a libéré d’une vieille honte. Si je n’ai pas de souvenirs de la clandestinité, je me suis très vite rendu compte que je n’étais pas un bon Suisse. J’avais un nom et un prénom qui n’étaient pas d’ici. Et puis, les enfants sont impitoyables. Dans la cour de l’école, j’ai tout entendu: piaf, rital, macaroni, Mussolini… D’autant qu’après il y a eu les années Schwarzenbach (après une première tentative dans le canton de Zurich, l’initiative du conseiller national zurichois James Schwarzenbach est lancée en 1968. En 1970, le peuple est appelé à se prononcer contre la «surpopulation étrangère». L’initiative est rejetée à 54%, avec une participation massive, ndlr). Des années grises. On vous fait sentir que vous êtes étranger, pas un bon Suisse, donc inférieur. Enfant, vous vivez dans le regard des autres. Quand vous grandissez avec ça, cela reste en vous.

J’avais 17 ans quand mon père m’a dit: «Jusque-là, c’est nous qui prenions les responsabilités pour toi. Maintenant, tu vas être majeur, c’est à toi de décider si tu veux te naturaliser.» Ce que j’ai fait. Mais à vrai dire, j’ai du mal avec les drapeaux. Je ne me sens ni d’ici, ni de là-bas, ça ne changera jamais. Etre immigré, c’est être un peu de partout et un peu de nulle part. C’est parfois inconfortable et c’est parfois merveilleux, parce que vous êtes vacciné contre toute forme de xénophobie, parce que la différence fait partie de vous.

Je n’éprouve ni ressentiment ni besoin de réparation. Mes parents, qui se sont parfaitement intégrés ici, m’ont toujours dit: «On avait la possibilité de rentrer en Italie, on connaissait les règles.» La clandestinité, c’était le prix à payer. Dès lors, je ne vois pas pourquoi j’irais réclamer une quelconque réparation à la Suisse. J’ai bénéficié de l’instruction publique du canton, de la bienveillance des maîtres et maîtresses, j’ai pu exercer le job de mes rêves… Mais en racontant ce passage douloureux de mon enfance, je me suis libéré d’une honte que je taisais depuis toujours et qui m’encombrait secrètement. En être libéré est une manière de s’accepter tout entier.»

>> Lire aussi: Parler. Et surtout, écouter (éditorial)

Témoignage

L'enfance clandestine du journaliste Massimo Lorenzi

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Fils d’un travailleur italien, l’ex-présentateur du TJ Soir de la RTS et actuel rédacteur en chef des sports, Massimo Lorenzi, nous livre un témoignage rare sur son enfance clandestine à Genève. Il fait partie de ces «enfants du placard», fils et filles de saisonniers étrangers qui n’avaient pas le droit de rester en Suisse avec leurs parents à une époque où le regroupement familial n’était pas autorisé. Laetitia Béraud
«enfants du placard»

«La journée, je restais caché dans l’appartement. Je sortais me mêler aux autres quand la cloche sonnait pour signaler la fin de la classe» Francisco de Melo, 63 ans, et Maria Belo, 66 ans, dans l’appartement de La Chaux-de-Fonds où ils ont vécu avec leurs parents et que Maria habite toujours.

GABRIEL MONNET

Maria Belo et Francisco De Melo, La Chaux-de-Fonds (NE): «Notre famille s’est retrouvée déchirée en deux»

Elle est l’aînée, il a trois ans de moins qu’elle. Lui a été un «enfant du placard», elle non, mais leur vécu l’a évidemment aussi marquée. Nous sommes en 1973. La famille vient de Coimbra, non loin de Lisbonne. Le père, Manuel de Melo, a quitté le pays pour chercher du travail en Suisse. Ce qui ne va pas de soi: le Portugal vit encore sous la dictature salazariste, Manuel de Melo doit mentir pour franchir la frontière. Il travaille comme menuisier, vit d’abord dans un baraquement avec d’autres ouvriers. Il parvient à louer un appartement pour faire venir sa famille. «A l’époque, 220 francs, c’était très cher», souligne Maria Belo. Elle a alors 16 ans. Très vite, elle va travailler à l’hôpital de La Chaux-de-Fonds.

Impossible pour Francisco, alors âgé de 13 ans, d’aller à l’école. La journée, il reste enfermé dans l’appartement, de peur de se faire repérer en sortant, et rejoint les enfants du quartier quand ils sortent de classe. «Quand vous entendez sonner la cloche, ça vous coûte, même si vous ne vous rendez pas bien compte des choses», se souvient-il. Il se lie d’amitié avec le voisin de palier, un Italien. Mais un jour, deux policiers débarquent: il a été dénoncé. Il a une semaine pour quitter la Suisse. Il se souvient de sa nervosité à l’aéroport de Cointrin. «Je n’avais jamais vu mes parents pleurer ainsi», dira-t-il à l’équipe de l’émission «Temps présent», qui lui consacre un reportage en 2009. «C’était ainsi», souffle-t-il aujourd’hui. Il faut lui arracher les mots, sa sœur est plus volubile.

Alors que Francisco a trouvé refuge chez des voisins puis chez son grand-père au Portugal, la mère et la petite sœur sont dénoncées à leur tour. Le maire tente de plaider leur cause, en vain. Plus tard, la famille apprend que ce sont d’autres Portugais qui les ont dénoncés. Maria a 17 ans, elle est «encore une gamine», quand elle se retrouve seule avec son père. «C’était un déchirement. Notre famille était coupée en deux.»

A la séparation s’ajoutent pour la jeune fille les charges domestiques, les repas, la lessive, et l’interdiction de sortir. «C’était dur», résume-t-elle. Très engagée dans la vie locale et pour sa communauté d’origine – elle cofonde notamment l’Association des travailleurs portugais – elle se fait naturaliser «pour avoir le droit de vote». Et travaille, comme de nombreuses personnes issues de l’immigration portugaise, très importante à Neuchâtel, dans l’industrie horlogère, pour l’usine Cartier. Plus tard, elle militera au sein du Parti ouvrier et populaire (POP) neuchâtelois. En 2017, elle est élue présidente du Conseil général (législatif) de La Chaux-de-Fonds et devient donc la première citoyenne de la ville. Un engagement politique clairement motivé par son vécu familial et les injustices et inégalités sociales constatées en Suisse mais également au Portugal, «où les riches pouvaient faire des études et les pauvres pas».

«enfants du placard»

Le temps de la clandestinité: Francisco adolescent avec leur mère, Amelia, et leur petite sœur, Olinda. Dénoncés, tous trois devront quitter la Suisse.

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Pouvoir faire des études: c’est peut-être ce qui a le plus manqué au frère et à la sœur. Maria salue la mémoire de Jean Cavadini (décédé en 2013), figure neuchâteloise de ce qui était alors le Parti libéral. En 1990, conseiller d’Etat à la tête du Département de l’instruction publique, il fait admettre les enfants sans statut légal dans les écoles du canton. Trop tard pour Francisco, qui s’était «instruit et cultivé tout seul, en lisant». Il a 15 ans quand il commence à travailler, au noir, dans un bistrot. A 18 ans, il rallie l’Angleterre, puis l’hôtellerie de luxe à Genève, avant de partir vivre au Portugal pendant une quinzaine d’années. Il est rentré en Suisse en 2006. «La plage, le climat me manquent, comme les amis qui sont rentrés.» C’est dit avec un sourire un peu voilé. La famille de Maria part chaque année passer des vacances dans son pays natal, mais c’est en Suisse que sont nés les petits-enfants.

Aujourd’hui, Francisco assure ne pas être en colère. «J’ai franchi le cap, c’est du passé.» Sa sœur, elle, trouve légitime la démarche de l’association Tesoro et pourrait la rejoindre. Fondée en octobre dernier par, notamment, Paola De Martin, historienne et enseignante, arrivée clandestinement à Zurich de l’Italie à la fin des années 1960, l’association réclame des excuses officielles de la Confédération ainsi qu’une indemnisation même symbolique pour les «victimes du statut de saisonnier». Un statut aboli en 1992. «Heureusement!» s’exclame Maria Belo.

«enfants du placard»

«Je ne peux pas oublier les maltraitances subies enfant, notamment à l’école» Angelo Gervasi, 60 ans. Après la séparation qui a vu les enfants placés dans une ferme, l’appartement représente «un havre de paix où nous pouvions de nouveau être une vraie famille».

GABRIEL MONNET

Angelo Gervasi, Lausanne: «J’ai arrêté de parler pendant une année»

«Je ne peux rien changer aux souffrances vécues. Mais parfois, je me revois dans une chambre où j’étais enfermé, ou dans cette cuisine de la grande maison blanche d’Epalinges, en train de me faire gronder parce que je ne voulais pas du morceau de fromage et du pain qu’on me donnait pour dîner et que je retrouvais le lendemain matin dans mon assiette. Encore aujourd’hui, quand je repasse devant la villa, ça me fait mal, et quand je vais courir, je fais un détour pour l’éviter.
Mes parents nous avaient placés là, cachés, chez une famille de paysans. Ils venaient nous voir chaque fin de semaine, mais je ne comprenais pas pourquoi nous étions séparés, pourquoi personne ne parlait ma langue, pourquoi je n’avais plus de chien… Pour moi qui étais volubile, extraverti, le manque de contact m’a pesé. Le choc a été tel que j’ai arrêté de parler pendant un an. Je crois que cette éducation à la dure m’a fait me blinder. J’apprécie la solitude, je suis très individualiste.

Quitter ma Toscane natale a été un déracinement. Je suis né à Torre del Lago. Mes parents y tenaient l’hôtel Butterfly, où Puccini avait trouvé l’inspiration pour son opéra «Madame Butterfly». Nous vivions bien. Je me souviens du petit bateau pour les clients de l’établissement, de mon chien, un chow-chow. Mais, en janvier 1961, mes parents ont fait faillite et ont décidé de fuir l’Italie. Nous avons roulé six mois à travers l’Europe. Il faisait froid, nous avions faim… Mon père mangeait les écorces des oranges. Mais au moins, nous étions tous ensemble.

Le dernier pays où nous nous sommes arrêtés, c’était la Suisse. Après des escales à Bâle et à Genève, on nous a dit d’aller sur Vaud, plus tolérant envers les immigrés. Nous, les enfants, avons d’abord été ramenés chez nos grands-parents en Italie, et puis nos parents ont trouvé du travail, comme chauffeur et gouvernante, chez une famille juive du Chalet-à-Gobet. Elle a trouvé la pension d’Epalinges, où nous avons vécu cachés. Sans cette famille, jamais nous n’aurions pu rester.

Mes parents ont pu obtenir un appartement à Chavannes-près-Renens, haut lieu de refuge pour des milliers d’étrangers d’Italie et d’Espagne au début des années 1960. Nous étions de nouveau «una vera famiglia» avec notre chez-nous, notre havre de paix. Ma mère tenait absolument à ce que nous jouions d’un instrument. J’ai intégré le Conservatoire de Lausanne et même fait partie d’un orchestre lors de l’Exposition nationale de 1964. Nous avons déménagé avenue Victor-Ruffy, à Lausanne, et je suis entré à l’école primaire de Villamont. Mais là, l’enseignante, Mlle D., m’a pris en grippe. Elle me ridiculisait devant mes camarades qui se moquaient de mon bégaiement, me tiraient les cheveux… Je précise que je bégayais beaucoup moins quand je parlais italien! Cette institutrice m’avait catégorisé comme infirme moteur cérébral et envoyé faire des examens médicaux. Une camarade est allée dire à ma mère que je me faisais taper et ma mère m’a défendu comme une lionne. J’en veux toujours à cette femme et je suis d’autant plus fier d’avoir réussi mes études à la Faculté des hautes études commerciales (HEC) de l’Université de Lausanne. Plus tard, lors du séminaire pédagogique, une enseignante m’a dit que j’avais un «compte à régler» avec le Département de l’instruction publique et l’école vaudoise…

«enfants du placard»

Angelo Gervasi assis, avec son frère Pietro Giovanni et sa sœur Rosa Luisa, dans le premier logement familial, à Chavannes-près-Renens (VD).

DR

Chaque histoire est différente, mais avoir été ridiculisé par mes camarades d’école, me faire appeler rital ou macaroni, ce qui était monnaie courante, m’a beaucoup blessé, en me faisant me sentir inférieur. Je me souviens qu’en 1970, au moment de l’initiative Schwarzenbach, mes parents avaient fait leurs valises. Ils étaient persuadés qu’on allait nous mettre à la porte.

Plus tard, alors que j’enseignais à l’actuel Gymnase de Beaulieu, mon directeur m’a fait comprendre qu’il ne pourrait pas me garder si je ne devenais pas Suisse: l’idée était alors de privilégier les Vaudois. Cela a été comme un coup de poignard. Heureusement, je savais qu’une procédure était en cours afin de permettre aux Italiens qui se naturalisaient de pouvoir conserver leur nationalité d’origine. Et j’ai acquis la nationalité suisse en 1993.

L’Italie, on y descendait chaque année pour aider mes grands-parents maternels pendant la saison des glaces: ce sont eux qui ont créé, en 1935, la première Gelateria Veneta en Toscane. Et depuis longtemps, mes parents caressaient le rêve de commercialiser eux aussi des glaces artisanales à l’italienne. A 19 ans, j’ai acheté une petite machine et proposé les premières glaces à Vidy, en 1978, sur la base de recettes écrites par ma mère. Quand je croise d’anciens clients de la première Gelateria Veneta, place de la Riponne, je repense avec fierté à mon père, qui vendait encore des glaces au kiosque d’Ouchy à 94 ans (la maison L’Artisan Glacier est aujourd’hui dirigée par Paolo, le jeune frère d’Angelo, ndlr). J’aurais bien voulu faire honneur à mes parents en devenant conseiller communal à Lausanne. Je me suis présenté sous la bannière du PLR aux élections de 2017 et de 2021, mais j’ai échoué.

Dans quelques semaines, je serai grand-père. Ma future belle-fille m’a demandé d’apprendre ma langue maternelle à l’enfant. Je le ferai avec plaisir, ainsi, la langue des Gervasi perdurera pendant au moins une génération. Aujourd’hui encore, quand j’entends parler italien, même par des gens qui passent dans la rue, cela me fait chaud au cœur.»

>> A lire: «L’enfant du placard», roman de Tiffany Jaquet, Ed. Plaisir de Lire, 2016. «La migration italienne dans la Suisse d’après-guerre», Ed. Antipodes, 2013. Traduite de l’italien, la BD «Céleste, l’enfant cachée» paraîtra en octobre chez Antipodes également.

Par Albertine Bourget et Laetitia Béraud publié le 31 mars 2022 - 09:00