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C’est mon histoire

«La rave du FunPlanet, c’était nous tous»

Partout en Suisse romande, des fêtes électros illégales, des raves, pulsent dans les forêts ou les bâtiments abandonnés. Un peu rebelle mais bienveillant, un des organisateurs de la soirée du Nouvel An à Villeneuve – qui a nécessité une importante intervention de police – raconte l’un des événements underground de l’année.

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Organisateur Rave Party

«Je suis l’organisateur. Villeneuve, c’était nous tous!» porte en inscription sur son pull Vincent*, qui a participé, dans la nuit du 31 décembre dernier, à l’une des plus grandes fêtes illégales de l’année en Suisse.

Blaise Kormann

Septembre 2020. Une fête clandestine à Boudry (NE) connaît une fin tragique. Pour rejoindre la centaine de noctambules qui bravaient les interdits, un jeune homme est décédé, tombant d’une falaise pour se rendre dans un lieu caché dans les bois. Décembre 2020. A Bavois (VD), une cinquantaine de danseurs (masqués) sont repérés dans un local qui bourdonne au son de la techno. Décembre 2020, le 31. La rave dans la halle abandonnée du FunPlanet à Villeneuve a réuni entre 200 et 300 fêtards. Quatre personnes sont interpellées par les forces de l’ordre, dont l’une est désignée comme l’organisateur. En réalité, ils sont souvent plusieurs, mais un membre se sacrifie pour la bande. Début février 2021, dans la forêt, à Saint-Prex (VD). A 2 heures du matin, une centaine de personnes sont dispersées après un rassemblement illégal. Mi-mars. La police fribourgeoise évacue 120 personnes au Bry lors d’une soirée privée. Partout, dans la clandestinité, les raves pulsent dans les nuits romandes.

Et cette liste n’est que la pointe de l’iceberg, les fêtes où les participants et participantes ont été «chopés», pour reprendre le terme de notre interlocuteur. La trentaine, Vincent* a mis sur pied une de ces fêtes avec ses potes. Pour rappel, il s’agit de rassemblements autour des musiques électroniques organisés en pleine nature ou dans des lieux déserts, comme un entrepôt désaffecté ou une usine abandonnée.

Avant de nous livrer sa version des faits, de nous expliquer pourquoi le collectif dont il fait partie a décidé d’outrepasser les lois, il précise que le phénomène n’est pas nouveau. La culture de la rave, la fête sauvage, s’est démocratisée en Europe, en Angleterre d’abord, dans les années 1980. En Suisse romande, il y aurait aujourd’hui plusieurs groupes par canton qui planifient régulièrement des soirées. En général, elles se déroulent dans une ambiance respectueuse, sans encombre. La règle d’or, c’est d’effacer toute trace de passage.
 

Organisateur Rave Party

Le FunPlanet, ancien centre de loisirs à Villeneuve à l’abandon depuis dix ans, était le terrain de jeu d’une rave à Nouvel An. Sur l’image, l’entrée est bloquée, mais, à quelques mètres, l’accès à l’intérieur des locaux était extrêmement facile pour les 200 à 300 fêtards. Une des portes est d'ailleurs encore ouverte.

Blaise Kormann

Ce ne fut pas le cas du rendez-vous qui a fait grand bruit le 1er janvier dernier: celui de la rave du FunPlanet, l’ancien centre de loisirs fermé depuis dix ans à Villeneuve. Dans le communiqué de presse de la police, on apprend que «l’événement a nécessité l’engagement de plus d’une centaine de policiers pour le service d’ordre et le maintien de l’ordre». Les polices cantonales vaudoise et valaisanne, la police municipale, la police des transports, les sapeurs-pompiers, mais aussi des inspecteurs de la sûreté vaudoise et du Détachement d’action rapide et de dissuasion (DARD) étaient sur place. Un dispositif important pour évacuer les ravers «pour leur propre sécurité», lit-on.

Hormis l’illégalité de la réunion et le fait qu’ils contreviennent à l’article 40 de la loi fédérale concernant la lutte contre le covid, les autorités évoquent deux autres dangers: les dégâts causés au bâtiment par un incendie en 2009 et l’utilisation d’une génératrice à essence – comme source d’électricité pour la musique – dans un espace clos. Vincent rétorque: «Elle était dans une autre pièce, fermée au public et aérée.»

Organisateur Rave Party

«Je suis l’organisateur. Villeneuve, c’était nous tous!» porte en inscription sur son pull Vincent*, qui a participé, dans la nuit du 31 décembre dernier, à l’une des plus grandes fêtes illégales de l’année en Suisse.

Blaise Kormann

Pour l’heure, interpellé comme principal responsable, il ne peut pas en dire plus quant aux conséquences judiciaires. «Avant de se lancer, on s’était renseignés, et la peine maximale si on ne tenait pas compte des mesures anti-covid était de 10 000 francs. On a donc mis en place tout ce qu’on pouvait pour éviter une amende aussi élevée. Par exemple, à l’entrée, il y avait du gel désinfectant et on distribuait des masques.» Est-ce qu’il risque d’être accusé de mise en danger de la vie d’autrui? «Pour nous tous, c’était un endroit vraiment sans danger, car il n’y avait aucun panneau dans l’enceinte qui mentionnait un risque, se justifie-t-il. On avait aussi quelques personnes qui s’occupaient de la sécurité pour s’assurer que les gens restent en bas et ne montent pas dans les étages.»

Retour sur une nuit digne d’un film d’action. Dans la zone industrielle bien rangée de Villeneuve, le vieil entrepôt désert détonne avec ses fenêtres cassées et ses tags. Pas de clôture à escalader, pas de porte à défoncer, le lieu est extrêmement accessible. L’effraction n’est d’ailleurs pas vraiment dans la pratique de la rave puisque les noctambules privilégient les lieux laissés à l’abandon. Au FunPlanet, une des portes était même grande ouverte. Elle l’est toujours, d’ailleurs. «On était super surpris en faisant notre repérage! Le spot était idéal, car on n’allait pas déranger le voisinage dans la zone industrielle», raconte le jeune homme.

Il confie que les organisateurs avaient prévu initialement un autre espace en extérieur, mais les chutes de neige les ont dissuadés. «On a donc pris des gros balais et on est venu nettoyer, car c’était encore plus sale qu’avant notre passage», décrit-il. Des canettes éclatées, de vieux morceaux de papier-toilette dans les coins, un sèche-linge défoncé, un caddie éventré... Pour saisir le décor, il faut visualiser un hangar vide dans la banlieue berlinoise en mode post-apocalypse. Pour eux, l’espace était parfait pour s’immerger dans un line-up de DJ électros!

Afin de garder secret le lieu du rassemblement, le collectif communique avec les invités via des applications cryptées. «Il y a quelques années, tu pouvais partager l’événement sur Facebook, mais maintenant la police a des cyberspécialistes qui traquent ce type d’information.» Le mantra: «Vivons bien, vivons cachés.» Vincent a d’ailleurs hésité avant de se confier à «L’illustré». Finalement, il accepte de partager sa vision. «Le but n’est pas de s’afficher, mais d’expliquer notre besoin de liberté, de musique, d’être ensemble.»

Flash-back, plongeons-nous dans la fête. Le 31 décembre à 22 h 30, les premiers fêtards arrivent. A peine trente minutes plus tard, les organisateurs repèrent des policiers à proximité des lieux. «Le chaos a directement commencé. Les gens ont pris les restes de palettes pour se barricader et ils ont continué à danser! Notre objectif? On voulait juste tenir jusqu’à minuit pour se souhaiter une bonne année!»

Pour les déloger, la police finit par appeler le DARD, la brigade antiterroriste, en renfort. «A 1 heure du matin, j’ai réalisé qu’ils avaient envoyé la grosse armada. Tout ça pour une rave, j’étais vraiment surpris. Imagine, tu vois des gyrophares partout et là, tu te dis: «Ah, mais c’est pas les lampes de poche des potes! C’est des flics, ils sont équipés avec casques, boucliers antiémeutes, etc. et ils t’attendent en formation tortue! C’est disproportionné!»

Pour lui, ils réagissent ainsi par crainte de heurts, comme ceux qui ont eu lieu en France voisine. «Les interpellations peuvent très vite dégénérer mais, en Suisse, on n’est pas du tout dans une optique violente. On ne va pas leur lancer des pavés ou d’autres trucs! lâche-t-il. On est ouverts à la discussion. J’ai d’ailleurs parlementé avec le chef de la police pendant plus d’une heure.»

L’intervention va encore durer plusieurs heures. Les ravers seront finalement tous évacués vers 3 ou 4 heures du matin. Un train a été affrété pour l’occasion. «L’image a marqué les gens, de voir des policiers entrer par le toit et se mettre en ligne au fond de la salle en répétant: «Ceci n’est pas une manifestation autorisée, veuillez quitter les lieux SVP», relate-t-il encore. Il souligne, taquin, la politesse «très suisse» des autorités.

«On voulait juste se réunir et danser. On n’a fait de mal à personne», ajoute encore Vincent, qui espère que la punition ne sera pas trop lourde. «Vous savez, la rave, c’est un mode de vie. C’est une culture. Quand certains s’arrêtent, d’autres reprennent le flambeau. La rave, ça va continuer d’une façon ou d’une autre!»

* Prénom d’emprunt

Par Jade Albasini publié le 25 mars 2021 - 09:11