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© Sedrik Nemeth

Lavaux-Chisinau avec les vendangeuses moldaves

Publié vendredi 1 novembre 2019 à 09:02
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Publié vendredi 1 novembre 2019 à 09:02 
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Chaque année, une douzaine de vendangeuses moldaves arrivent chez Luc Dubouloz, vigneron de la ville de Lausanne. Après dix jours de labeur, une fête et un précieux salaire, elles repartent chez elles: quarante heures en minibus, de Saint-Saphorin à Chisinau, capitale du pays le plus pauvre d’Europe. L’illustré les a suivies.
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Il est minuit passé dans le nord de la Roumanie. Sur la petite aire d’autoroute d’une route montagneuse des Carpates, des néons crépitent, il fait froid. Deux minibus s’arrêtent. Les portes coulissent et laissent s’en échapper une petite vingtaine de personnes, des femmes majoritairement. Chaussons aux pieds, elles se pressent. Toilettes, sandwichs, cigarettes. Il n’y a qu’un seul WC et des rires fatigués égaient la nuit. Ce sont ceux d’Angela, de Natasha, de Zinaida ou de Nadejda. «Tu as réussi à dormir un peu? Tu n’es pas trop fatiguée?» s’interrogent-elles.

Sedrik Nemeth
Au bord de la voie ferrée, dans la fraîcheur matinale, «les dames» vendangeront pendant deux heures à une vitesse impressionnante. Doris Sommer (à dr.), responsable des vignes, assure la coordination.

Dans 500 kilomètres et une petite dizaine d’heures, elles seront chez elles. Enfin. Pour 100 francs cash, elles viennent de traverser l’Europe et les plus de 2000 kilomètres qui séparent Lavaux… de Chisinau, capitale de l’ancienne petite république soviétique de Moldavie.

Briefing quotidien

Dix jours plus tôt. Dans le domaine du Clos des Abbayes, les vendanges battent leur plein. Ce matin, Luc Dubouloz, vigneron de la ville de Lausanne et médaillé d’argent l’été dernier, termine le briefing quotidien: «Et en avant Guingamp!» La douzaine de femmes moldaves qu’il emploie chaque année pour les effeuilles et les vendanges se précipitent sur le pan de vigne qui borde la voie ferrée. A une vitesse folle, et sous le nez des pendulaires qui transitent entre Vevey et Lausanne, elles coupent, récoltent. Des hommes se promènent entre les lignes, cacolet sur le dos, remontant des cageots pleins de grappes. «On est à plus d’une tonne de raisin par femme et par jour», commente Luc fièrement. Les trains frôlent les dos courbés des vendangeuses et font trembler les vignes.

Sedrik Nemeth
Dans le vestiaire du Clos des Abbayes, Vera et Anna, se changent après une dure journée de labeur.

Goût de reviens-y

Au travail, c’est Vera qui gère. Arrivée en Suisse il y a neuf ans après avoir travaillé une dizaine d’années au Portugal, la Moldave a pu obtenir un permis C et, chaque année, c’est elle qui s’occupe de faire venir de son pays une douzaine de travailleuses pour Luc.

La plupart reviennent, car au Clos des Abbayes, les conditions de travail des femmes sont bonnes. Engagées par la ville via Terremploi, payées entre 18 et 19 fr. 20 brut de l’heure selon l’expérience et logées à trois ou quatre dans une chambre plutôt grande sur place, elles sont aussi nourries à midi.

«Monsieur Luc» et «les dames»

Sedrik Nemeth
A l'image d'Angela, les filles sont nourries et logées sur place. Elles se partagent une chambre à trois ou quatre.

Mais «Monsieur Luc», comme elles l’appellent affectueusement, prend toujours quelques portions de plus chez le traiteur, «pour qu’il en reste pour le soir, au cas où»… Lui, il les appelle «les dames», avec la même tendresse.

Trois d’entre elles vivent en Suisse. Ludmila, 50 ans, habite à Payerne depuis sept ans. Les vendanges, c’est aussi l’occasion pour elle de retrouver Angela, sa sœur jumelle, et Natasha, sa cadette, qui vivent toutes les deux à Jora de Mijloc, un village à deux heures au nord de Chisinau. Elles logent toutes ensembles à l’étage.

Un quart de la population à l’étranger

A 17 heures, Luc sonne la fin de la journée. Le moment de prendre un verre sur cette terrasse à la vue époustouflante depuis Lavaux avant de filer à la douche. «Les dames» sont exténuées. Elles ne veillent jamais tard. Le soir, avant d’aller se coucher, elles se réunissent souvent dans le grenier. L’un des seuls endroits dans cette bâtisse aux murs épais où elles arrivent à capter un peu de réseau pour communiquer avec leur famille. Natasha appelle Mihaela, sa fille de 15 ans, encore à l’école en Moldavie. «Et puis il y a mon mari et mon fils, qui travaillent comme saisonniers dans la construction en Tchéquie, et ma fille aînée qui vit et travaille en Irlande. Elle ne revient que trop rarement. Mais je lui parle tous les jours au téléphone.» Une famille éclatée, comme il en existe des centaines de milliers en Moldavie.

Sedrik Nemeth
Pendant les repas, les vendangeuses s’asseyent toutes ensemble. A la table d’à côté, les hommes. Ils sont principalement des saisonniers d’origine macédonienne ou portugaise.

Là-bas, plus d’un quart de la population active, poussée par la pauvreté, est partie travailler à l’étranger. En Italie, en France, en Tchéquie, en Russie, en Grèce, au Portugal ou en Ukraine, les candidats à l’exil travaillent dans l’agriculture, la construction, font le ménage dans les complexes hôteliers, tiennent des caisses dans des supermarchés.

Un milliard par an

Annuellement, on estime qu’ils envoient plus de 1 milliard de dollars en Moldavie et contribuent à plus de 30% de la richesse du pays. Car la Moldavie, grande de 3,5 millions d’habitants, ne s’est jamais vraiment relevée de la chute de l’URSS. Le pays, qui était à l’époque le principal fournisseur de vin, de légumes et de fruits pour les anciennes républiques soviétiques, est aujourd’hui qualifié de «pays le plus pauvre d’Europe». Avec un PIB par habitant (soit la production économique réalisée à l’intérieur d’un pays en une année divisée par son nombre d’habitants) de 5698 dollars, il se retrouve 131e, entre le Nicaragua et le Pakistan, au classement de la Banque mondiale en 2017. A titre de comparaison, la Suisse est 8e, avec un PIB de 65 006 dollars par habitant.

Une raclette pour ressat

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Autour d’une raclette, les vendangeuses entraînent la salle de réception du Clos des Abbayes dans une chenille typiquement moldave. Le ressat marque la fin des vendanges et permet aux filles de décompresser avant un long voyage.

C’est maintenant la fin des vendanges. Natasha, Ludmila, Nadejda, Angela et les autres ont coupé plus 450 000 grappes cette année. Ce soir, c’est le ressat, le repas offert par Luc aux vendangeurs. «Les dames» s’apprêtent. Elles se sont confectionné des couronnes de fleurs et en déposent une sur la tête de Luc. Puis, autour de la raclette, elles chantent et dansent la Moldavie sous l’œil intrigué de la fameuse et dénudée «Belle du Dézaley» qui orne les murs de la salle de réception du Clos des Abbayes. C’est le moment de la paie. D’un air cérémonieux, Luc les appelle chacune à leur tour pour leur remettre une enveloppe, avec le décompte des heures, leur salaire, et tend une rose à chacune. Elles toucheront toutes une somme entre 1000 et 1300 francs pour dix jours de travail, soit six fois le salaire mensuel moyen moldave.

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Luc Dubouloz, le vigneron, remet sa paie à Angela ainsi qu’une rose. Pour dix jours de travail, elles toucheront toutes entre 1000 et 1300 francs.

Nadejda et Zinaida, qui sont institutrices, sont payées chez elles un peu plus de 200 francs par mois. Natasha, elle, travaille dans une pépinière quelques mois par an, pour 20 francs la journée. Les femmes remercient et embrassent Luc chaleureusement. Demain, c’est déjà le départ pour la Moldavie. C’est parti pour 2318 kilomètres. En minibus.

Quarante heures de voyage

Samedi, 16 heures. Deux minibus, de neuf places chacun, entament leur traversée de l’Europe en se suivant. Après la Suisse, ce sera l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Roumanie et le pont sur le Prout, frontière naturelle entre les frères roumains et moldaves.

Derrière, sur une remorque, chaque véhicule tracte une seconde voiture. Ces dernières, invendables en Suisse car elles affichent des centaines de milliers de kilomètres au compteur, seront revendues à prix d’or en Moldavie. Il n’y a pas de voyage inutile.

Dans les minibus, il y a les vendangeuses qui rentrent chez elles, mais aussi Maria, jeune étudiante moldave de 20 ans, qui a profité de ses vacances pour rendre visite à sa mère installée depuis quelques années à La Chaux-de-Fonds. Le voyage, harassant, dure une quarantaine d’heures avec un prix défiant toute concurrence: 200 francs aller-retour alors qu’un seul voyage en avion entre Genève et Chisinau coûte près de 300 francs.

Surpoids

Juste avant la frontière roumaine, le convoi est arrêté par la police hongroise. La charge est trop lourde et dépasse les normes autorisées de quelques kilos. Trente mille forints d’amende, soit l’équivalent de 90 francs. «Contrôle des passeports.» Chaque Moldave présente son passeport… roumain. «C’est en ordre, circulez.»

Car pour travailler en Europe, chacun doit présenter un visa en ordre ou des papiers d’un pays appartenant à la Communauté européenne, dont ne fait pas partie la Moldavie.

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L’espace Schengen se termine ici entre, la Hongrie et la Roumanie. Il faut donc patienter pour le contrôle de la police aux frontières.

Pour comprendre, revenons quelques années en arrière. La Moldavie, composée très majoritairement de roumanophones, est restée sous l’autorité de Bucarest jusqu’en 1940. A la chute de l’URSS, pour réparer les injustices de l’époque soviétique, la Roumanie entame un rapprochement avec la Moldavie et adopte une nouvelle loi sur la citoyenneté permettant l’obtention de cette dernière par toute personne l’ayant eue avant 1940 ainsi qu’à ses descendants, à condition de réussir un petit examen de langue roumaine. C’est ainsi que, en 2006, au moment de l’annonce officielle de l’adhésion du «grand frère» roumain à l’Union européenne et face à la mission quasi impossible d’obtenir un visa de travail pour Schengen, près de 800 000 Moldaves font valoir leur droit à la naturalisation.

Retour au village

Sedrik Nemeth
Enfin de retour à la maison, après deux jours et deux nuits de voyage en minibus. Zinaida, valise et sac Migros à la main, prend un taxi pour rentrer chez elle.

Lundi, 9 heures. Les minibus débarquent dans une petite cour de la banlieue de Chisinau. Sur le mur, une pancarte annonce «Chisinau-Genève, Lausanne, Sion, Fribourg, Zurich, Saint-Gall». Natasha, Angela et Svetlana, aux mines épuisées, récupèrent leurs sacs et appellent un taxi. Des amies, qui les attendent dans l’appartement de leur sœur Ludmila restée en Suisse, leur ont préparé de quoi manger.

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A l’arrivée à Chisinau, Angela change ses francs suisses en lei, la monnaie locale.

Sur les grandes avenues de Chisinau bordées d’arbres, d’immenses immeubles en béton de l’époque soviétique. Les bureaux de change rappellent que l’exode est massif, qu’il touche le pays du nord au sud et les familles roumanophones comme la minorité russophone. A côté, des agences de voyages offrent, en russe et en roumain toujours, la possibilité de partir travailler légalement en Europe, le tout à crédit.

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Dans le village d’Angela et Natasha, à deux heures de Chisinau, cette dernière retrouve son chien. Derrière elle, la maison qu’elle partage avec sa fille de 15 ans, Mihaela.

Ultime tanière soviétique

A Jora de Mijloc, sur la rive droite du Dniestr, Natasha et Angela pointent du doigt la rive d’en face, la Transnistrie. Cette dernière tanière de l’URSS, une étroite bande de terre coincée entre la Moldavie et l’Ukraine, concentre la grande majorité de la force industrielle du pays, comme une injustice de plus.

Figée dans le temps, la région s’est autoproclamée indépendante. Son gouvernement, le Supreme Soviet, échappe au contrôle de Chisinau depuis 1991 et demande son rattachement à la Russie. Dans son village, Natasha retrouve Mihaela et sa belle-mère, «Mama Dockika».

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Allongée sur un «lejanca», lit qui possède un four intégré pour pouvoir s’y réchauffer. En hiver, il peut faire très froid.

Mihaela souhaite devenir esthéticienne et elle non plus n’aurait aucun mal à s’exiler. «Aucun jeune ne veut rester ici, nous confie Yoana, une voisine, dont le mari travaille en Ukraine. Il y a trop de chômage, de corruption, pas d’aides sociales et très peu d’opportunités. Tout le monde a quelqu’un dans sa famille qui travaille à l’étranger. Regarde, cette maison est vide, les voisins se sont installés en France, là, ils sont en Tchéquie et ici aussi.» Entre les maisons vides, les femmes heureuses de se retrouver passent de chez l’une à chez l’autre pour déjeuner, prendre le café et boire un verre de vin. Lavaux est déjà si loin.

Sedrik Nemeth
Natasha et Mihaela. Mère et fille dans leur salon qui sert aussi de chambre, dans le village de Jora de Mijloc dans le nord-est du pays.

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