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Santé naturelle

Le CBD en Suisse: Après le boom et la saturation, un marché florissant

Le CBD, c’est quoi? Qui le consomme et comment? Décryptage d’un produit implanté en Suisse depuis 2017 et qui séduit de plus en plus de consommateurs. 

CBD

Des plants de cannabis à perte de vue, répartis dans quatre salles différentes, cultivés dans les sous-sols d’une zone industrielle. Babylon Sciences produit 5 tonnes de fleurs fraîches par année, une quantité impressionnante nécessaire à la fabrication de tous leurs produits.

GABRIEL MONNET

Aux clichés habituellement associés à la Suisse, un nouveau venu quelque peu sulfureux a pris beaucoup de place ces dernières années. Depuis 2017, la culture et la commercialisation de cannabis «light», plus généralement appelé CBD en référence à son agent actif principal, sont autorisées en Suisse. Entendez par là: la production de cannabis dont le taux de THC ne dépasse pas 1%. Cette légalisation a multiplié l’offre et la demande. De cinq producteurs en 2017, leur nombre est passé à 630 en juillet 2018, selon l’Administration fédérale des douanes.

Deux ans plus tard, le marché saturait et le prix au kilogramme du CBD chutait drastiquement. De 6000 francs en moyenne en 2017, il passait à 1500 francs en 2019. Fatalement, le maintien d’une production de CBD compétitive est devenu de plus en plus difficile. Pourtant, les avis sont partagés au sujet de son avenir. Effondrement? Reprise? Diversification de l’offre? Tout n’est pas joué et des entreprises s’emploient à développer des produits inédits ou à améliorer des recettes déjà connues, vantant les propriétés thérapeutiques de cette substance et essayant d’assurer la pérennité d’un secteur encore très jeune. Décryptage.

1. Le CBD, c’est quoi?

Le CBD, ou cannabidiol, est une substance extraite du chanvre cultivé ou «Cannabis sativa». Il fait partie des quelque 100 cannabinoïdes présents dans le cannabis. Ce sigle, bien qu’il fasse référence à une molécule, est utilisé pour désigner le cannabis qui peut être légalement produit et consommé. Moins connu que son sulfureux cousin, le THC, qui appartient aussi aux cannabinoïdes, le CBD a fait irruption dans notre vocabulaire quotidien début 2017. Cette molécule s’est grandement popularisée en Suisse ces dernières années. Une nouvelle législation a autorisé, en 2017, la production et la vente de cannabis «légal», dont la consommation visait à bénéficier des effets du CBD. Selon la loi sur les stupéfiants, ce cannabis légal peut être vendu et consommé s’il contient moins de 1% de THC.

Pour qu’il puisse être commercialisé, de nombreuses sélections ont été faites afin d’isoler les graines qui contenaient le moins de THC possible, et au contraire un taux de CBD plus élevé. Le CBD et le THC ont exactement la même composition chimique, mais leurs molécules sont «arrangées» différemment. Alors que le THC est une substance psychoactive, euphorisante, parfois utilisée comme analgésique, dont la consommation est illégale et peut entraîner des conséquences sur le long terme (baisse de QI irrémédiable chez les adolescents), le CBD présente de nombreux avantages thérapeutiques et ne crée pas d’accoutumance.

Même si la détention de moins de 10 grammes de cannabis avec THC est autorisée, sa consommation demeure en revanche illégale et peut engendrer une amende d’ordre de 100 francs pour un adulte. Ainsi, seul le cannabis comportant moins de 1% de THC peut être vendu et consommé légalement en Suisse.

Côté administration, lorsqu’un producteur commence une culture de chanvre légal, il est soumis à un autocontrôle et doit fournir à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) un rapport de laboratoire qui atteste d’un taux de THC inférieur à 1% dans ses plantes.

2. On le consomme comment?

Le CBD peut être fumé, mais de nombreuses autres déclinaisons ont vu le jour grâce à l’extraction de cette molécule des fleurs de cannabis. Cette extraction peut se faire de plusieurs manières, soit via des solvants qui dissolvent la molécule ciblée et qui sont ensuite évaporés pour ne laisser que le CBD, soit mécaniquement, par pression. Ainsi, le CBD peut être isolé et incorporé à divers produits de consommation.

3. Quel marché pour le CBD?

Jusqu’en 2019, la production de cannabis légal était soumise à une taxe de l’Administration fédérale des douanes, car ce produit était considéré comme un succédané du tabac. Début 2019, la taxe a été levée, avec pour conséquence la fin des données chiffrées sur le marché du CBD. Il est donc difficile de déterminer un chiffre d’affaires global annuel pour la Suisse. Loic Aubonney, de la société uWeed, explique que même lorsque la taxe existait, «il ne s’agissait que des fleurs. Les produits «bien-être» constituent la grande majorité de la croissance du marché des deux dernières années.» Il estime néanmoins, au vu du chiffre d’affaires de sa société ainsi que de ceux des plus importants acteurs du CBD en Suisse, que ce marché génère «bien plus que 100 millions de francs suisses pour nos entreprises helvétiques». Le monde du CBD est donc loin de l’effondrement et les produits transformés se taillent la part du lion ces dernières années. Sur le plan mondial, le CBD devrait rapporter 3,5 milliards en 2021 et les estimations annoncent jusqu’à 13,4 milliards pour 2028.

Cédric Rimella, cofondateur de l’entreprise Babylon Sciences, à Lausanne, considère que, même si le marché du CBD ne va pas s’effondrer, la vente de fleurs, elle, risque de ne pas survivre en Suisse. Des pays comme l’Espagne pourraient venir faire de l’ombre aux producteurs suisses grâce à des moyens et à des surfaces mis à disposition largement supérieurs. Pour lui, la clé réside dans la transformation de produits. «Il est difficile de se fournir en produits transformés de qualité à l’étranger, alors qu’en Suisse on est très bons pour ça. Bien meilleurs que dans la production de matières premières comme les fleurs.» Mais qu’en est-il de la saturation du marché? N’y a-t-il pas un risque d’effondrement avec la multiplication des producteurs de CBD? Cédric Rimella tempère et rappelle que bon nombre d’entre eux se sont cassé les dents en se lançant un peu vite dans ce nouvel eldorado. «Ce n’est pas une industrie où il n’y a que des demi-dieux du business. Beaucoup ont oublié qu’ils devaient payer des impôts, des taxes. Ils se sont acheté une voiture avant de devoir payer leurs charges sociales.»

CBD

La fleur de cannabis est la matière première pour tous les produits contenant du CBD.

GABRIEL MONNET

4. Ça se cultive comment?

Pour ce qui est de la culture en extérieur, qui suggère un volume de production plus élevé et donc encore plus d’investissement financier et logistique, il faudrait envisager une exploitation agricole du chanvre. Et justement, bonne nouvelle pour ceux qui voudraient tenter l’aventure. Selon l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), depuis le 1er janvier 2021, toutes les restrictions liées à l’exploitation agricole de chanvre ont été levées, pour autant qu’il ne s’agisse pas d’une activité visant la vente de cannabis en tant que stupéfiant. Ce type de culture ne nécessite aucune autorisation préalable, même si l’OFAG recommande quand même d’en avertir les autorités. En 2019, la surface consacrée à la culture du chanvre en Suisse était de 243 hectares. Il faut néanmoins noter que, contrairement à d’autres activités agricoles, la culture du chanvre n’est pas encouragée en Suisse et ne donne donc pas droit à des paiements directs.

5. Et les contrôles, dans tout ça?

La production de CBD est très peu régulée en Suisse. Selon l’OFSP, il n’y a aucune autorisation nécessaire pour cultiver du cannabis légal. Cependant, la mise sur le marché d’un produit considéré comme un succédané du tabac (donc destiné à être fumé) doit être notifiée auprès de l’OFSP, mais aucune taxe ne sera perçue dessus. Même si des interventions spontanées des autorités sanitaires cantonales ou des chimistes cantonaux ont pu avoir lieu, aucune démarche officielle n’existe pour encadrer la production de cannabis légal.
Par ailleurs, comme le CBD présente des bienfaits thérapeutiques, c’est Swissmedic qui aura le dernier mot si un médicament qui contient du CBD essaie de se faire une place dans les pharmacies.

6. Qui en consomme?

Un marché si prolifique ne peut évidemment voir le jour sans clients. Mais qui sont-ils réellement?
Selon une enquête menée conjointement par l’entreprise uWeed et l’Association suisse de l’industrie du cannabis, plus de 30% sont des femmes et 41% ont un diplôme universitaire ou d’une haute école. Globalement, les consommateurs de CBD sont assez jeunes, puisque 56% d’entre eux ont entre 18 et 40 ans. Ils sont 22% à avoir plus de 50 ans. Côté produits, les fleurs et l’huile ont la cote et sont les plus utilisées par les consommateurs, même s’il est possible d’en trouver sous forme de liquide pour vapoteuse, de gélules ou encore de crèmes pour la peau.

Les animaux eux aussi sont de la partie puisque de plus en plus de produits à base de cannabis leur sont destinés.

7. Se lancer dans le CBD, toujours une bonne idée?

On l’a vu, en théorie, tout le monde peut entamer une culture de CBD. Cela dit, même si l’on se sent la fibre botanique, il est judicieux de se poser les bonnes questions en amont, particulièrement en ce qui concerne l’infrastructure. A titre d’exemple, si l’on veut obtenir un produit abouti, cultivé chez soi, cela nécessite l’achat d’une tente de culture, de pots, d’un extracteur d’air, d’un humidificateur d’air, d’une station météo, de lampes, de terreau ou encore d’un ventilateur. Cette liste, non exhaustive, a de quoi faire réfléchir les cultivateurs en herbe. En termes de surface, selon Cédric Rimella, «pour une exploitation viable, il faut compter minimum 300 à 500 mètres carrés. En dessous, ça reste un à-côté.»

Le CBD, un produit miraculeux?

A en croire les sites de vente en ligne, le CBD est aux plantes médicinales ce que le bicarbonate de soude est aux produits de nettoyage. Anxiété, maux de tête, stress, dépression, rhumatismes, courbatures, problèmes intestinaux, il sert à tout. Alors, le CBD est-il réellement miraculeux? Même si les recherches à ce sujet ne sont pas encore assez nombreuses pour arriver à un consensus scientifique, celles qui ont été publiées relèvent que les effets qu’on lui attribue sont bien réels. Selon une étude publiée en 2020 dans Best Practice & Research: Clinical Anaesthesiology, une revue spécialisée dans l’anesthésiologie et le traitement de la douleur, les vertus analgésiques et déstressantes attribuées au CBD sont scientifiquement fondées. Cerise sur le gâteau, on ne lui connaît presque aucun effet indésirable.

Pour Frank Zobel, spécialiste en cannabis et CBD chez Addiction Suisse, le constat est aussi très positif. «On a vu beaucoup de gens nous dire que le fait de consommer du CBD les avait soulagés.» Pour certaines personnes dépendantes à d’autres produits, le CBD peut même s’avérer utile pour diminuer leur consommation. Une étude réalisée par la société uWeed et l’Association suisse de l’industrie du cannabis (CI Chanvre) relevait par ailleurs en août 2021 que 57% des répondants avaient ressenti des effets positifs forts à très forts sur leur santé. Ils consommaient du CBD pour se relaxer et mieux dormir ou comme analgésique.

De son côté, Swissmedic a autorisé depuis le 10 février 2021 l’utilisation d’un médicament à base de CBD, l’Epidyolex, qui peut être prescrit comme traitement d’appoint chez les enfants souffrant d’épilepsie.

 

Par Grégoire Egger publié le 18 novembre 2021 - 08:18