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Passion forestière 

Le chasseur de bois de cerfs

Jean-Paul Monnet arpente chaque jour à la bonne période les forêts de sa région d’Isérables (VS). Il est à la recherche de son graal, ces superbes bois que les cerfs perdent au printemps. Mais attention: il prend mille précautions pour ne pas les déranger.

Chasse aux bois de cerf

Jean-Paul Monnet, 40 ans, entrepose notamment son monceau de bois de cerfs dans sa mezzanine, à Isérables. Il connaît l’histoire de chacun d’eux. «Ceux que je tiens là, je les ai trouvés en mai au-dessus de Mâche, dans le val d’Hérens. Ce devait être un vieux cerf qui les a perdus en automne, après le rut.», déclare-t-il. 

Blaise Kormann

Chaque fois il doit s’asseoir, il est fauché par l’émotion. Quand Jean-Paul Monnet, enfant d’Isérables (VS), où il vit avec sa femme et ses deux jeunes enfants, tombe sur un de ces bois de cerfs qu’il a tant observés et espérés depuis des semaines, il a «les jambes qui tremblent», dit-il. Il a réussi, une fois encore. Ce mineur de profession, qui a quitté ses tunnels quelques heures pour sillonner la forêt, vient d’achever cette sorte de quête initiatique qui électrise sa vie. Il revoit en un instant le cheminement qui l’a amené là, d’observation en observation, jusque dans les endroits les plus inaccessibles des forêts valaisannes. Il s’incline devant cette pièce directement issue de la vie sauvage, et dont il veut qu’elle soit préservée.

Chasse aux bois de cerf

«Le meilleur moment, c’est celui où tu découvres le bois, sans encore l’avoir touché», dit Jean-Paul Monnet, toujours émerveillé.

Blaise Kormann
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La preuve aujourd’hui, en ce samedi matin d’avril, encore assoupi. La montée à pied a été rude au-dessus du village. Droit dans la pente, à pas lents et mesurés, il s’agit d’avoir l’œil ouvert, car l’objet se confond avec feuillages et branchages. Après environ une heure de recherche, nous avons de la chance. Un bois est là, bijou solitaire, apparition sombre sur un lit de neige finissant. On s’interrompt. On hésite à le toucher. Un oiseau brise le silence comme pour célébrer la bonne nouvelle. Jean-Paul Monnet pose pour la photo dans «L’illustré» puis le soulève avec douceur. C’est son vingt-troisième bois de l’année. Chez lui il ne compte plus leur nombre. Pour chacun d’eux, il se souvient avec précision de la position, du chemin parcouru, du temps qu’il faisait. «J’arrivais à pied ainsi, j’étais parti six heures avant, le bois était tourné comme cela.»

Cette fascination toujours renouvelée, il l’explique avec calme et profondeur, comme quand il marche. «Le cerf est un animal majestueux, on dit que c’est le roi de la forêt et je le pense. En même temps, il est tellement discret. Il a beau être la plus grande des bêtes, on ne le voit jamais, sauf pendant le rut. C’est un fantôme, cela fait son charme. Même ici, en pleine campagne, des villageois n’en ont jamais aperçu un de leur vie.» Jean-Paul Monnet les repère à la jumelle, patiemment, engrangeant chaque information. «Il vit la nuit. Parfois, le soir, alors que je pense à m’en aller, il apparaît, furtif.»

Chasse aux bois de cerf

Le quêteur valaisan part seul dans les forêts alentour, escarpées et difficiles d’accès.

Blaise Kormann

S’il les observe tant, c’est pour distinguer si leurs bois sont encore sur leur front. Vers le 20 février, les premiers cerfs commencent à les perdre et cette étrange facétie naturelle dure pendant environ deux mois. Le phénomène dépend aussi de la nourriture qu’ils absorbent, de la vie qu’ils mènent, mais les plus vieux sont souvent les premiers à délaisser leurs bois, composés d’os et non de corne et qui mettront ensuite cinq mois à repousser.

Chasse aux bois de cerf

Pour dénicher les bois, il guette chaque indice sur son chemin, comme cette touffe de poils.

Blaise Kormann

Un paramètre importe beaucoup: «Les cerfs détestent être dérangés. Ils perdent alors leurs repères, se sentent tourmentés, risquent de quitter leur zone.» Or rechercher de tels bois, si décoratifs dans un carnotzet, est peu à peu devenu une mode. Jean-Paul Monnet, quand il voit des traces de pas dans certains coins reculés, se sent «démoralisé pendant une journée». Il en a mal au ventre. Heureusement, les badauds sont vite découragés. Trouver un bois n’est pas facile. Lui prend mille précautions: «Je connais les endroits, je ne vais jamais dans les gîtes de cerfs en hiver. Je commence par observer plusieurs fois à la jumelle. Je n’ose pénétrer dans leur zone qu’en avril ou mai, quand les cerfs se sont bien remis à brouter, qu’il y a de l’herbe. Je trouve chaque année de nouveaux coins où je n’irai pas l’hiver, des fonds de vallées comme ils les aiment. J’ai l’impression d’être sur une autre planète.»

Chasse aux bois de cerf

Soudain, un bois de cerf est là, émouvant, posé sur un reste de neige. Seul le mâle porte des bois, qu’il perd chaque année. Il s’agit d’organes osseux et vascularisés, et non de cornes.

Blaise Kormann

Tout a commencé pour lui il y a quinze ans. C’est son père, chasseur aujourd’hui décédé, qui lui a montré: «Ici, ce n’étaient pas des personnes qui vivaient avec la télévision, ils étaient chaque jour dans la nature.» Puis un copain du village, passionné, lui a donné quelques conseils. Il avait 25 ans quand il a trouvé son premier bois, dans le val d’Hérens: «Je m’en souviens comme si c’était il y a cinq minutes.» Après ce coup de foudre, il s’est mis à regarder vivre les cerfs. Leurs traces dans la forêt sont là, visibles, les arbres où ils se sont frottés, les crottes qu’ils ont laissées, les empreintes dans la neige. «La nuit, il leur arrive de descendre dans des zones plus ouvertes. Vers 5 heures le matin, ils remontent. Ils préfèrent la tranquillité à la nourriture.»

Chasse aux bois de cerf

Cette année, il a déjà trouvé 23 bois de cerfs, qu’il a amassés dans son pick-up. Il n’a aucune intention de les vendre. «Mais il me faut tous les jours ma dose de forêt.»

Blaise Kormann

Il est aussi chasseur. Que ferait-il s’il avait au bout du fusil un de ces animaux qu’il vénère? «Devant un gros cerf, je ne sais pas si j’aurais envie de tirer: je souhaite que cela ne m’arrive jamais. Je chasse surtout le chamois en altitude, à l’approche, en suivant le plan de chasse et en choisissant des bêtes affaiblies, qui ne passeront peut-être pas l’hiver.» Car sans cerfs, plus de bois, sa passion. «Souvent j’en rêve la nuit. Au travail, en période de récolte des bois, je regarde ma montre toutes les cinq minutes. Il faut que j’aie ma dose de forêt chaque jour.» Il rejoint alors ces endroits sans âme qui vive, où, au flair, les sens en éveil, il sait qu’il pourrait trouver son bonheur.

Ses bois, il les a posés chez lui, dans sa mezzanine, dans sa buanderie. Il n’en fait rien, ne les vend ou ne les échange surtout pas. «Je préfère en avoir un que j’ai trouvé que deux dont je ne connais pas l’histoire…» Cette nuit il repartira, pour être sur place, vibrant, quand le jour se lèvera.

Par Marc David publié le 29.04.2021
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