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Le magicien suisse que l’Amérique nous envie

Le Valaisan Lionel Dellberg, 38 ans, vient de remporter l’équivalent d’un Oscar aux Etats-Unis pour un tour époustouflant avec une brique de lait. Rencontre avec un magicien atypique qui trouble notre sens du réel.

Lionel Dellberg, magicien

Le Valaisan Lionel Dellberg a appris son art à l'Université de Stockholm et a remporté l'équivalent d'un Oscar aux Etats-Unis, suite à sa participation à une émission télévisée.

Marco Schnyder

«La magie commence quand notre cerveau nous dit que ce n’est pas possible!» C’est un magicien qui nous parle et c’est exactement ce qui arrive dans notre cerveau lorsqu’on assiste à un de ses tours. Lionel Dellberg, 38 ans, vient de bluffer le jury de l’émission «Fool Us», aux Etats-Unis, un des concours les plus prestigieux du monde. Il fallait voir le regard éberlué des deux magiciens Penn et Teller qui lui ont décerné le prix!

Sans trouver eux-mêmes le truc qui a valu au Valaisan d’entrer dans la cour des grands. Rembobinons le numéro. Lionel sur scène face au public. Une table, une brique de lait ordinaire qu’il tient dans la main et dont il va verser successivement à plusieurs personnes du lait, de la limonade, du Coca-Cola, du jus d’orange, du vin blanc et de nouveau du lait. Sans changer d’emballage. Evidemment, le jury, de l’autre côté de l’Atlantique, lui demande au final si la brique est truquée. Non. Lionel la déchire devant la caméra. «Incroyable, lancent les Américains, vous nous avez eus!»

Lionel Dellberg, magicien

Lionel Dellberg, son épouse Samira et leur fils de 7 mois dans le jardin de leur appartement bernois.

Marco Schnyder

Depuis, ils sont toujours nombreux sur les forums à essayer de comprendre comment ce diable de Suisse a fait pour mettre notre rationalité KO. «Il y a toujours, dans le public, des gens qui se contentent d’être émerveillés et une minorité plus calculatrice qui cherche à trouver la solution», s’amuse Lionel dans un français parfait. Il a grandi dans le Haut-Valais, mais sa mère a été élevée à Sion et il parlait français avec sa grand-mère. Bonne chance en tout cas à ceux qui se mettraient en tête de l’égaler. Il a mis cinq ans à mettre au point ce numéro. Sa formation de dessinateur géomètre lui a été utile, car la précision, le timing et la dextérité sont la marque des grands illusionnistes.

«Il suffit de quelques millimètres ou de quelques secondes de plus ou de moins et ça ne marche pas», explique encore celui qui travaille huit heures par jour (trois heures juste pour la dextérité des mains) à «la suspension inimaginable de l’incroyable». Sa définition de la magie. Mais une magie pour les adultes, car il faut connaître les lois de la nature pour apprécier le talent de celui qui fait semblant de s’en affranchir. «L’enfant vit en permanence dans la magie, l’adulte l’a perdue. Je peux la lui rendre, c’est cela qui est fort!» Lionel a aussi étudié l’art du mime à Paris, à l’école du grand Marceau. Le déplacement du corps, c’est primordial pour un magicien. Et l’art de diriger le regard du spectateur là où il veut.

Lionel Dellberg, magicien

Lionel est le premier Suisse à remporter le plus grand concours de magie américain. «Etre invité à participer, c’était déjà comme être nommé aux Oscars!»

Youtube Lionel Dellberg

On le retrouve à Berne. Un appartement proche du centre-ville, dans un quartier tranquille où il vit avec Samira, 36 ans, son épouse, rencontrée il y a vingt ans dans un festival de musique. Ils ont un fils de 7 mois, dont il tient à taire le prénom. «Mon fils, c’est mon plus beau tour de magie, et comme on ne révèle pas ses secrets…»

Même sa femme ne connaît pas celui du numéro qui l’a fait connaître à des millions de personnes, malgré le fait d’avoir vu les briques de lait s’accumuler dans l’appartement avant que Lionel ne trouve le bon procédé. Samira en a pris son parti, et puis, dit-elle, «je préfère me laisser enchanter». Au mur, une photo de leur mariage où la mariée semble flotter dans les airs… un tour de passe-passe qui n’a rien à voir avec Photoshop!

Mais attention, Lionel n’est pas du genre à accumuler les accessoires ou à découper en deux dans une boîte son assistante. «Le tour idéal, c’est toujours celui en phase avec un désir élémentaire. Je ne peux pas faire disparaître le covid ni faire advenir la paix dans le monde, mais je peux faire apparaître à boire et à manger.» Il sourit encore. Revendiquant son origine suisse, il joue avec le lait, les billets de banque, la fondue, s’entraîne aussi au lancer de drapeau, «aussi relaxant que le yoga», qu’il pratique également avec du sport à haute dose. En raison de la crise, il se produit depuis des mois de son appartement. D’un côté, un mur recouvert de briques apparentes, comme dans un loft new-yorkais, devant lequel il se filme, de l’autre, la table à langer de son bébé.

Lionel Dellberg, magicien

Filmé en Suisse, le numéro de Lionel (visible sur YouTube) avec sa brique de lait lui a permis de bluffer le duo de magiciens Penn et Teller à Las Vegas. Personne à ce jour n’a trouvé comment, à partir d’un simple emballage, il peut verser cinq liquides différents.

Youtube Lionel Dellberg

Il vient de réaliser un numéro destiné à l’Inde et un autre pour l’Espagne, via internet. En offre deux au site internet de L'illustré.

Le magicien suisse gagne bien sa vie, moitié avec ses spectacles, moitié pour des entreprises (non, il ne fait pas disparaître les passifs comptables). Désormais, son titre de champion américain va lui ouvrir les portes d’une prestigieuse salle de Las Vegas, mais il ne se voit pas comme David Copperfield, le célèbre prestidigitateur, rester des années au même endroit. «Ce qui rend la magie intéressante, c’est de la pratiquer autant devant des milliers de spectateurs que dans une cabane avec huit personnes!»

La cabane, il connaît. Lionel a grandi dans l’une d’elles, sans eau chaude ni électricité, avec ses parents soixante-huitards et sa sœur, sur un alpage au-dessus de Gondo. «Mes parents ont fait leur école d’agriculture avec Bruno Manser, qui venait parfois nous rendre visite», raconte-t-il, évoquant une enfance de liberté avec des hectares pour terrain de jeu. C’est là-bas qu’il recevra un premier livre de magie, qu’il a toujours dans sa bibliothèque. Sa première prestation? Faire disparaître et réapparaître un dé à coudre au mariage de sa tante.

Lionel Dellberg, magicien

«Mon fils, c’est mon plus beau tour de magie», assure Lionel. L’atelier où il imagine et réalise ses numéros est aussi la chambre du bébé.

Marco Schnyder

Il y a de la philosophie dans sa magie. Un tour doit avoir un sens, communiquer quelque chose. Il a appris son art à l’Université de Stockholm, la seule du monde, avec une autre en Corée du Sud, à dispenser des cours dans ce domaine. On lui demande si c’est plus facile de séduire quand on peut faire apparaître un billet de banque ou tordre les lois de la gravité en remplissant un verre d’eau qui ne se vide pas une fois retourné. Il avoue s’être amusé parfois à épater la galerie dans un bar, mais ne pas en abuser. Lionel Dellberg n’a pas peur non plus de voir un autre magicien lui piquer son tour, même si on ne dépose pas de brevet dans le monde qui est le sien. «La meilleure manière de le protéger, c’est de le faire connaître. Personne n’a envie d’engager la copie plutôt que l’original!»

Par Patrick Baumann publié le 14.04.2021