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Le Dico romand

Le patois romand, ce nouveau verlan!

C’est l’ouvrage qui fait fureur. «Le Dico romand» recense 1758 termes et expressions que les Romands utilisent sans toujours se rendre compte qu’ils barjaquent en patois et pas en français. Sept personnalités nous ouvrent les portes de leur vocabulaire.

Nathalie Devantay, humoriste.

Nathalie Devantay, humoriste.

Julie de Tribolet

C’est à un graphiste québécois que l’on doit la parution de ce «Dico romand» pétillant qui se lit à l’envers quand les expressions sont un peu audessous de la ceinture. Mathieu Daudelin, venu étudier à l’ECAL, a puisé dans les archives du physicien suisse Henry Suter, grand collectionneur de mots et d’expressions du patois romand et savoyard, pour son travail de bachelor. Le directeur de l’ECAL, Alexis Georgacopoulos, a eu envie de partager ce travail avec le public et s’est associé aux Editions Favre pour en faire ce bel objet esthétique, qui connaît un joli succès populaire. Avec une préface de Yann Marguet.

Phanee de Pool

Phanee de Pool, artiste.

Julie de Tribolet
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«Je dis très souvent je péclote et je pétouille!»,
Phanee de Pool

Lui proposer d’écrire une chanson inédite avec des mots du parler romand l’a tout de suite emballée. Déjà parce que le parler du Jura bernois, Phanee de Pool l’emploie tout le temps. Rien que dans le cadre de cette interview, l’artiste va nous sortir «c’est pouet» comme ça, au débotté, avant un typique moutre, pour la mère, et fatre, pour le père. Tous ces mots font partie de son vocabulaire, Phanee de Pool ayant grandi à Bévillard ( Jura bernois).

«J’ai encore une flopée d’expressions dans la tête, comme schwenser pour «faire l’école buissonnière», schmolitz, bien sûr, pour passer au tutoiement en buvant un verre, crousille, la tirelire de mon enfance, schlarques pour les pantoufles, et je dis, pour un oui ou pour un non, je péclote et je pétouille», avoue celle qui a déboulé comme une météorite dans la chanson romande en 2017 et qui est nommée aux prochains Swiss Music Awards dans la catégorie «Best Act Romandie».

Elle n’a en tout cas pas pétouillé pour écrire le texte de notre chanson. «J’ai noté tous les noms de ce Dico que je connaissais avant de la composer, ça m’a pris toute la nuit, j’ai adoré ça! Au matin, je devais appeler une amie; tout à coup, j’avais retrouvé mon accent du Jura bernois alors que j’ai beaucoup travaillé, justement, pour l’effacer, ne pas racler les r.» Elle rit. La lecture du Dico fut donc un bain de jouvence et de patois tout à la fois pour la Jurassienne qui avait déjà rendu hommage à nos particularismes helvétiques dans la chanson Le Parfait. Sa nouvelle composition, courez la découvrir, est tout aussi rapicolante.

On n’y trouvera pas son «chier la caque» qu’elle nous glisse en catimini comme un bonbon dégusté en cachette, parce qu’elle le trouve trop trivial pour les médias, mais il figure tout de même à la page 82 du Dico romand. Phanee vous parlera par contre de guigne-trou dans sa chanson – comme on ne spoile pas, à vous d’aller voir ce que ce mot signifie. Elle dit encore: «C’est beau que dans notre langue de base se glisse une langue cachée, seule compréhensible par un petit nombre, une façon de tromper l'ennemi!»


Jérôme Rebetez, maître brasseur

Jérôme Rebetez, brasserie BFM (JU).

Julie de Tribolet

«J’vais droit y aller»
Jérôme Rebetez, maître brasseur à Saignelégier (JU)

Le parler jurassien ne le quitte pas. Pour Jérôme Rebetez, 46 ans, patron de la Brasserie des Franches-Montagnes (www.brasseriebfm.ch), fondée en 1997 à Saignelégier, qui se démène pour résister au tsunami induit par la crise sanitaire, brasser des souvenirs d’enfance fait rejaillir tout un vocabulaire haut en couleur. A commencer par l’école, où le roille-gosse («instituteur »!) balançait des niaffes («gifles») quand on schindait («trichait») en classe ou qu’on biquait («courbait les cours»). Plus tard, en marge du lycée cantonal à Porrentruy, les jeunes Taignons (Francs-Montagnards) comme «le Jérôme » donc, «la Françoise» ou encore «l’Anne» se retrouvaient à La Pomme ou au Soleil – des bistrots aujourd’hui disparus. «C’est marrant comme l’article devant le prénom, forme empruntée à l’allemand, est resté confiné au Jura», relève Jérôme Rebetez avec fierté. Parmi les mots jurassiens qu’il préfère, il cite bötcher pour «brûler», un beuillou pour un «curieux» et cette perle d’insolence coquine, «ch’nailler », signifiant «caresser intimement une fille». «Tu l’as ch’naillée celle-ci?» On imagine son embarras…

Riche en expressions, le parler jurassien fait immanquablement sourire le maître brasseur qui, pour le New York Times, a tutoyé les sommets en 2009 avec son Abbaye de Saint Bon-Chien, élue «meilleure bière du monde élevée en fûts de chêne». Les souvenirs se bousculent. «Mon arrièregrand- père paternel disait souvent: «C’est un peu sec», quand il estimait qu’il était temps de sortir la goutte (eaude- vie, ndlr) pour arroser son café par exemple.» On ajoute volontiers schinder son töf, très jurassien aussi, pour «améliorer les performances de son boguet».

Jérôme Rebetez signale encore le «droit», cousin du gerade germanique, que les Jurassiens adorent. Ainsi «J’vais droit y aller» signifie tout simplement «J’y vais». En plus long. Il cite enfin cette expression singulière, a priori confinée aux Franches-Montagnes: «Tu m’diras menteur», à traduire par: «Tu vas penser que j’en rajoute.»


Lisa Mazzone, conseillère aux Etats.

Lisa Mazzone, conseillère aux Etats (GE).

Julie de Tribolet

«On grandit imprégnés de ces mots, ils nous ancrent»
Lisa Mazzone, conseillère aux Etats (GE)

A l'université, elle s’était déjà passionnée pour le latin. «En sachant d’où vient notre langage, on comprend mieux d’où on vient», avait-elle expliqué à Darius Rochebin dans l’émission Pardonnez-moi alors qu’elle venait d’entrer au Conseil national.

En 2021, elle est toujours aussi attachée aux origines de la langue et le parler genevois tient une place à part dans sa vie. Même si, bien sûr, elle ne traitera pas de mollachus ses adversaires politiques depuis la tribune du Conseil des Etats. Les mots bien de chez nous et surtout parlés au bout du lac sont comme sa madeleine de Proust, liés à son enfance. «C’était souvent les mots de mon père, comme l’expression «Y a du cheni» qu’il employait souvent; qu’est-ce que j’ai pu l’entendre cette phrase», sourit l’écologiste. Devenue maman, elle a employé encore plus que de coutume le mot lolette («tétine»), en réalisant, à l’occasion de cet article, que ce n’était pas du français de France mais bien une expression de chez nous qui vient de lolo, «lait» dans le langage enfantin. «On grandit imprégnés de ces mots, ils nous ancrent; c'est d’autant plus important quand on a des origines italiennes, même si je suis de la troisième génération.»

Ayant été une élève sérieuse, Lisa Mazzone a peu utilisé ce terme de mascogner pour parler de tricherie aux examens. «Par contre, sécher un cours, qui se dit gatter en genevois, celui-là, je l’ai utilisé», rigole la Verte genevoise, qui donne aussi facilement dans «C’est bonnard». Et puis ce fameux técol pour apostropher quelqu’un de façon familière dans la Cité de Calvin; il fait aussi partie de son lexique personnel, mais elle ne va évidemment pas l’utiliser avec un Jurassien ou un Fribourgeois qui ne comprendraient pas. L’accent est aussi un marqueur auquel elle est attachée: «On entend tout de suite l’origine de ses collègues. Mais, au niveau fédéral, on a tendance à lisser la langue, à lui enlever ses particularités, ne serait-ce que pour être compris de la majorité, à savoir les Suisses alémaniques!»


Mathieu Bonvin.

Mathieu Bonvin, entrepreneur (VS).

Julie de Tribolet

« En Valais, on n’a pas peur d’être authentique»
Mathieu Bonvin, entrepreneur à Nax (VS)

Viens outre en ça qu’on discute.» A l’autre bout du fil, Mathieu Bonvin nous plonge d’emblée dans le sujet pour lequel on l’appelle. A 34 ans, le fondateur du site Bonvalaisan.ch, une plateforme à la gloire du Vieux-Pays, cultive ce qui est pour lui «la langue valaisanne». Une langue vivante, mêlée de français, de patois et d’expressions que seuls peuvent comprendre les gens du terroir. «Même sans connaître les mots qu’on lui balance, le langage est si imagé que quelqu’un du coin comprend. Certaines expressions donnent aussi parfois un indice sur l’origine de l’interlocuteur(trice). Lorsqu’on vit à la même altitude, on dit souvent «en haut» ou «en bas» ou «en ça», «en là» si l’on vit en montagne ou dans une vallée.» Un Sédunois dit «je vais en haut à Brigue» et «en bas à Martigny», alors qu’un ou une résident(e) de Saint-Martin dira «je vais en là à Evolène». Le ressortissant de La Mâchette (val d’Hérens) a baigné toute sa jeunesse dans cette culture si chère au Vieux-Pays, avant d’«émigrer» à Lausanne une quinzaine d’années et de revenir au bercail. «Dans les zones urbaines, on a tendance à lisser le langage pour s’assurer que tout le monde comprenne. Ici, c’est le contraire. L’important est d’abord de se comprendre entre nous.»

Pour le patron du site qui tutoie ses visiteurs, c’est une façon de célébrer son appartenance. «En Valais, personne ne se moquera de vous quand vous dites «adjeu» au lieu de salut, la réclame au lieu de la publicité, la Placette au lieu de Manor, la Coopé au lieu de la Coop ou encore le feuilleton au lieu de la série. En fait, on n’a pas peur d’être authentique. Les gens restent eux-mêmes dans leur manière de vivre mais aussi de parler.»

Avant de conclure, on s’échange quelques «perles» entre Valaisan du bas et du centre. Je lui demande s’il va faire la chouille ce soir (la fête). Réponse: «Ça va le chalet? (tu n’y penses pas). J’ai déjà pris une monstre biturée avant-hier (j’étais très enivré). J’ai tout cotsé – ou boté – à la trappe (j’ai vomi à la maison). Après avoir failli rebater (tomber) deux ou trois fois, chu parti à botson dans la turne (je me suis aplaventré dans la chambre). Le père m’a mis une bonne dernière le cotson (une claque dans la nuque). Et maintenant, va caca la chotte (laisse-moi tranquille).» C’est dit!


Nathalie Devantay, humoriste.

Nathalie Devantay, humoriste (VD).

Julie de Tribolet

«Avec les mots vaudois, rien de grave ne peut arriver»
Nathalie Devantay, humoriste, Poliez-Pittet (VD)

Quand, comme elle, on est né au Mont-sur-Lausanne, le petit Beverly Hills des Vaudois, qu’on a habité au pied du Jura pour vivre aujourd’hui dans un village niché au coeur du Gros-de-Vaud, on a de quoi barjaquer des heures sur l’argot vaudois. Cette alerte humoriste ne s’en prive pas, y compris dans ses spectacles. Son hit, son graal, demeure l’expression «être déçu en bien»: «Je l’utilise tout le temps, c’est sans équivalent dans la langue française, ces deux contradictions qui donnent un autre sens.» Elle n’en reste pas là. Cette batoille – «on me l’a beaucoup dit, jusque dans mon carnet scolaire» – a une tendresse pour une épéclée de mots et d’expressions du terroir. «Ils font du bien. Quand on les utilise, on dirait que rien de grave ne peut arriver. Ils gomment aussi tout ce qui pourrait apparaître méchant ou agressif.» N’est-il pas mille fois plus doux de dire, à propos d’une grand-maman qui souffre d’alzheimer, qu’elle commence à yoyotter? «On pense: ah! c’est presque sympa», sourit-elle. Nathalie Devantay avoue aussi une affection particulière pour le très audacieux «écoute voir!», ces deux verbes qu’on associe alors qu’ils veulent dire des choses parfaitement différentes. Plus jeune, elle ne nie pas avoir «fait la nautique» et elle rit aux éclats quand on lui rappelle les jolis termes de sixtus ou d’imperdable: «C’est tellement mieux qu’une épingle de nourrice!» L’émotion n’est jamais loin: en les prononçant, elle a une pensée pour son enfance, pour ses grands-parents, pour son père qui les utilisait volontiers en les exagérant, lui glissant parfois qu’elle avait bédé pendant ses devoirs scolaires. «Dans les situations de tension ou dans les instants gênants, les mots vaudois détendent l’atmosphère. Avec eux, on a l’impression qu’on ne peut se fâcher avec personne. On en a tellement besoin en ce moment.» L’artiste est bien placée, elle dont le one woman show, Madame Helvetia, répété pendant des semaines, était fin prêt pour le début de février et a dû être reporté. Elle ignore quand elle pourra remonter sur les planches. Le monde va-t-il enfin «donner le tour»?


Benjamin Cuche, comédien.

Benjamin Cuche, comédien (NE).

Julie de Tribolet

«C’est pas bientôt fini ces bringues?»
Benjamin Cuche, humoriste neuchâtelois exilé à Vevey (VD)

Il en a gros sur la carafe, Benjamin Cuche, qui désespère de voir joué en public, en principe en mars, le spectacle concocté avec son binôme Jean-Luc Barbezat – un hommage à eux-mêmes «avant qu’il ne soit trop tard» (sic) –, célébrant leurs 35 ans de vie commune sur scène, déjà reporté plusieurs fois à cause de la pandémie. «C’est nous qui aidons et pas le contraire, martèle-t-il remonté comme un coucou. On devrait nous rembourser l’argent perdu depuis un an, et avec intérêts!» Sa frustration est légitime. Sa colère aussi. Du coup, et bien qu’exilé à Vevey depuis longtemps, il ne cache pas le plaisir de nous faire rire en… neuchâtelois. «Parmi mes expressions favorites, il y a d’abord le «d’jà plus», qu’on retrouve dans «Comment tu t’appelles d’jà plus?» pour dire «Tu me rappelles ton nom?». Il y a aussi le «ké», unique et singulier, qui exprime l’insistance, comme dans «C’est juste, hein dis, ké?» De son glossaire neuchâtelois, Cuche extirpe aussi le verbe bringuer signifiant «chercher des histoires»… donc des bringues. Il raconte que son fils a récemment eu la débattue: ce moment de torture où nos extrémités (mains ou pieds), gelées par un froid brévinien, sont envahies de pulsations douloureuses en se réchauffant.

Il poursuit, nostalgique: «Quand je suis arrivé à Paris, vers 20 ans, je me souviens avoir dit aux gens qui m’attendaient: «J’suis venu en métro, mais ça va long», pour souligner que le trajet m’avait pris du temps. Les gars en rient encore… Je rappelle en passant que la bleue, ce n’est pas la Schtroumpfette!» Doiton préciser qu’il s’agit de l’absinthe?

«Dans ma jeunesse, ajoute-t-il encore, on disait facilement le fatre et la moutre, dérivés de Vater et Mutter, pour le père et la mère. J’ai une vraie tendresse pour les cleupettes, qui désignent les génisses et… les jeunes filles. Enfin, il y a les cafignons (pour les pantoufles d’intérieur) et la windjack, un K-Way si vous voulez, sauf qu’on ne peut pas le ranger dans une poche.»


Mar Boivin.

Marc Boivin, homme de radio, écrivain et juriste (FR).

Julie de Tribolet

«T’as des amotzettes sur toi?»
Marc Boivin, juge cantonal et Dicodeur (FR)

Les mots, Marc Boivin les aime aussi s’ils expriment l’esprit frondeur qu’il affectionne, en fervent adepte de l’humour bruxellois ou anglo-saxon. A Fribourg, sa ville, il est servi. «Si je vous parle de la Schöni, vous savez ce que c’est?» Il rit de notre ignorance: «C’était le nom du patron d’un magasin de cycles. Dans les bistrots où il avait ses habitudes, il demandait qu’on mette du vin blanc dans la fondue, à la place de l’eau. Le nom est resté.» Une révolution, une façon d’empêcher de tourner en rond qui plaît à ce pourtant très officiel juge cantonal. Pareil pour le terme tépelet, à dire avec l’accent: «A l’origine, c’est un peu une insulte. Il désigne le Fribourgeois chrétien conservateur, plutôt lent d’esprit, peu tourné vers le progrès, avec une connotation très politique.» A Fribourg, le fief langagier ultime se trouve dans la Basse-Ville, là où vivaient autrefois les couches les plus populaires dans des conditions presque insalubres, jusqu’à aller à la patinoire des Augustins pour s’offrir une douche hebdomadaire.

«C’est le pays des Bolzes, qui ont inventé leur langue, un mélange poétique entre allemand et français, avec des mots conglomérés comme patinierer ou schlaguée.» Marc Boivin y a son bureau, il affectionne cette Bolz attitude. Autre mot typiquement fribourgeois, la cuquette, pâtisserie à la pâte feuilletée, qui se prête joliment aux allusions coquines. A Fribourg, on aime aussi «faire café noir»: «Quand les bistrots se ferment, un des convives, le plus courageux ou le plus sollicité, prend le risque d’accueillir les autres chez lui, parfois jusqu’au petit matin.» La nuit, pour y voir clair, on peut frotter quelques amotzettes. «Ce sont les allumettes.

Dans les années 1990, un épisode de la série L’instit avait été tourné à Fribourg. Actuel directeur du Théâtre des Osses, Nicolas Rossier campait un garçon de la Basse qui demandait à un autre s’il avait sur lui des amotzettes…» Avec ce vocabulaire, l’auteur voit «un attachement spatiotemporel à une ville qui nous est chère, un signe de clan. La fierté d’appartenir au petit territoire qui est le nôtre.»

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Par Patrick Baumann, Blaise Calame, Marc David et Christian Rappaz publié le 18.02.2021
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