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© Denis Kormann

La légende de la fée d’Evolène

Publié samedi 29 août 2020 à 11:24
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Publié samedi 29 août 2020 à 11:24 
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Il y avait autrefois, au fond du val d’Hérens, en Valais, une fée solitaire qui habitait un abri sous roche couvert de mousse et de lichen. Les troncs et les racines des mélèzes qui entouraient sa grotte la rendaient presque invisible...
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Le royaume de la fée se trouvait dans la forêt dominant le village d’Evolène. La vue sur cette vallée de lumière était magnifique. Elle ne se lassait pas d’observer la Dent-Blanche tout là-haut du côté de Ferpècle, parfois coiffée de nuages, tantôt éclatante sur fond de ciel d’azur ou resplendissant de la lumière dorée des couchers du soleil. Pourtant, les beautés de la vallée ne suffisaient pas à rendre la fée heureuse. Elle avait bien pour amis les animaux et les lutins de la forêt dont elle appréciait la compagnie, mais, le plus souvent, elle était triste et mélancolique. Il lui manquait le contact avec les humains, qu’elle se contentait d’observer de loin.

Quand sa grotte lui paraissait trop silencieuse, elle allait s’asseoir sur un rocher au-dessus du village et, de là, elle regardait discrètement les enfants jouer près des chalets. Elle aurait tant voulu se mêler à eux et à leurs cris joyeux. Mais chaque fois qu’elle avait essayé de s’en approcher, ils s’étaient tous enfuis, effrayés, se réfugiant dans les jupes de leurs mères. Ces dernières, refermant brusquement la porte de leur maison, lui lançaient alors, menaçantes: «Allez-vous-en, maudite fée, disparaissez!»

Qu’est-ce qu’elle était triste, la fée… Pourquoi leur faisait-elle si peur, elle qui rêvait de se faire des amis? Le cœur brisé, elle retournait dans sa forêt en pleurant longuement. Parfois, le regard plongé dans les eaux cristallines du ruisseau qui coulait au pied de sa grotte, elle soupirait et se demandait: «A quoi bon être une jolie fée si cela me condamne à ne pas pouvoir aimer et à n’être aimée de personne?»

Denis Kormann
 

Les années passèrent, et la fée était toujours aussi seule. Il lui arrivait même de souhaiter mourir. Mais c’était impossible, car les fées ne meurent pas.
Au village, pourtant, quelqu’un pensait à elle. Il s’agissait d’Antoine, le jeune bûcheron.
Par son métier, il connaissait chaque recoin de la forêt. Beau garçon, mais plutôt réservé et solitaire, c’était un cœur à prendre. Aucune fille de la région n’avait su l’émouvoir et il demeurait seul à un âge où la plupart de ses camarades étaient déjà mariés. Ces derniers le taquinaient: «Si aucune fille d’ici n’est assez jolie pour toi, pourquoi ne vas-tu pas demander la fée en mariage?»

Antoine connaissait la beauté de la fée et, l’ayant plusieurs fois aperçue, il avait été plus que troublé par elle. Tant et si bien qu’il finit par se convaincre d’aller à sa rencontre.

Ainsi, il arriva un jour où il découvrit la jeune fée assise sur un rocher devant sa grotte. Elle semblait perdue dans ses pensées. Il resta quelques instants sans bouger à l’observer, puis il s’approcha tout doucement pour ne pas l’effrayer. Il osa un timide: «Hem! Bonjour!»

La fée sursauta. Puis, tout en se tenant prête à fuir, elle tourna lentement vers le jeune homme un visage en larmes. Ce dernier demanda alors: «Vous pleurez? Pourquoi êtes-vous si triste?» Elle ne vit dans son regard aucune malveillance. Elle le laissa s’avancer un peu et lui répondit: «Je pleure parce que je suis seule. Jamais personne ne vient me voir. Vous, les humains, avez tellement peur de moi. Quand je tente de m’approcher du village, vous vous enfuyez. Vous cachez vos enfants et vous me maudissez, alors que je ne vous veux que du bien!»
Antoine resta près de la fée et ils parlèrent jusqu’à la fin de l’après-midi. A l’heure de rentrer, il lui promit de revenir.

Les jours suivants, dès qu’il en avait le temps, il s’échappait pour la retrouver, si bien qu’il finit par en tomber amoureux. Alors, un soir, le jeune bûcheron d’Evolène, tout tremblant, demanda à la jolie fée si elle voulait bien devenir sa femme. Elle lui répondit: «Oui, Antoine, toi qui m’as ouvert ton cœur, je veux bien être ta femme, mais à une seule condition. Il faut que tu me promettes de ne jamais me traiter de maudite fée!»

– Je te le promets, lui dit-il.
– Bien, se réjouit la fée, et aussi, prends soin de moi! Protège-moi de la méchanceté des hommes et des femmes et fais au mieux pour qu’ils m’acceptent parmi vous.

Antoine, fou de joie, s’engagea à prendre soin d’elle. Ce qu’il fit dès qu’ils furent descendus au village. Très vite, ils se marièrent et, au bout d’une année, la fée accoucha d’une adorable petite fille. Ils l’appelèrent Pervenche. Elle avait les yeux bleus et les cheveux blonds de sa maman, la peau mate et la vigueur de son papa.

Pendant plusieurs années, Antoine fut le plus heureux des hommes. Lui et sa famille vécurent dans la joie et l’abondance. Dans les quelques champs que possédait Antoine et dans leur jardin potager, la fée habile se montrait d’une grande efficacité. Comme par magie, les foins étaient coupés et ramassés en grandes quantités. Les fruits et légumes du potager nourrissaient généreusement la famille, qui ne manquait jamais de rien. Les tâches ménagères étaient faites tout aussi rapidement.

La fée avait beaucoup de temps pour s’occuper de la petite Pervenche qui grandissait vite et bien. Malheureusement, les gens du village enviaient le bonheur de cette famille. La fée était belle, très belle. Elle attirait les regards et créait de terribles jalousies.

Denis Kormann
 

On se mit à raconter des choses. Des rumeurs circulaient. Il se disait qu’en l’absence de son mari, qui travaillait toute la journée dans la forêt, elle cherchait à séduire d’autres hommes, qu’elle les ensorcelait. Antoine eut vent de ces rumeurs. Il se mit à la suspecter. Le doute s’immisçait dans son cœur, et il finit par donner plus de crédit aux médisances des villageois qu’aux propos rassurants de la fée. Il devint terriblement jaloux. Lui qui était habituellement doux se révéla capable de terribles colères.

Un soir, il rentra après une grosse journée de travail. Il avait trop bu en compagnie d’autres hommes qui s’étaient moqués de lui. Or, à la maison, le repas n’était pas sur la table. La fée, trop occupée à jouer et à rire avec Pervenche, en avait oublié l’heure, ce qui ne lui était jamais arrivé. Antoine, ivre et emporté par la colère, frappa violemment du poing sur la table et cria: «Tu n’es qu’une maudite fée!»

Aussitôt, la fée disparut dans un souffle, laissant leur petite fille en larmes. Antoine, stupéfait et désemparé, se rappela immédiatement la mise en garde de la fée et prit conscience de sa faute. Il la chercha partout: dans la maison, dans le village, et jusque dans la grotte là-haut dans la forêt. Mais la fée avait bel et bien disparu.

Pourtant, quand il revint chez lui, il fut surpris de découvrir Pervenche prête à aller au lit. Elle avait été nourrie, lavée et coiffée. La fée était donc revenue à la maison. Il l’appela, la supplia, implorant son pardon, mais en vain. Malgré toutes ses prières, elle demeura invisible pour lui.

Il en fut ainsi pendant des mois. Chaque fois qu’Antoine franchissait la porte de la maison pour aller travailler, la fée réapparaissait devant leur fille Pervenche, qui était ravie de retrouver sa maman. Ensuite, toute la journée, la fée s’occupait normalement de sa fille, et le soir venu, juste avant qu’Antoine ne rentre, elle disparaissait.

Méditant sur sa faute, le malheureux Antoine se sentait tellement coupable. Il pria tant Pervenche de demander à sa maman de lui pardonner et de revenir, qu’un soir la petite fille lui dit: «Père, à minuit, tu devras te rendre sur le balcon et attendre. Là, si tu as le courage d’embrasser celle qui viendra à toi, tu seras pardonné et maman reviendra.»
A minuit, Antoine fit comme sa fille le lui avait demandé. Il se rendit sur le balcon et attendit. Soudain, il perçut quelque chose qui rampait à ses pieds et qui lentement l’enlaçait. Une affreuse vipère montait le long de sa jambe. Levant vers lui sa tête triangulaire, elle remuait la langue en le fixant de ses yeux froids. Antoine poussa un cri et fut sur le point de se débattre. Mais dans un effort terrible de volonté, il réussit à rester immobile, les poings serrés.

La vipère glissa lentement autour de son cou puis s’approcha de sa bouche. Il se retint de hurler et ferma les yeux. Alors, il sentit les écailles du serpent contre ses lèvres et il l’embrassa.

Aussitôt, deux bras enlacèrent Antoine tendrement. Il se risqua à ouvrir les yeux. La fée était là, debout devant lui, plus belle que jamais. Ses longs cheveux blonds reflétaient le clair de lune et ses yeux brillaient d’un éclat tendre. Antoine la prit dans ses bras puis, se laissant aller, pleura doucement.

Plus jamais il ne la traita de maudite fée. Ils vécurent à nouveau heureux avec leur fille Pervenche.


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